Des habitant·es se réchauffent dans une tente mise à disposition de celles et ceux dont les maisons sont privées d'électricité et de chauffage à la suite des attaques russes. Kyiv, le 10 février 2026.
Tetiana DZHAFAROVA / AFP

L’Ukraine tient encore debout quatre ans après l’invasion totale. Le pays tire sa force de son peuple qui résiste face aux assauts répétés de la Russie. Sur place, nos équipes enquêtent sans relâche sur les violations des droits humains, avec pour objectif de rendre justice. Entretien avec Veronika Velch, directrice d’Amnesty International Ukraine. 

C’est le pire hiver que l’Ukraine a connu depuis le début de l’invasion totale par la Russie le 24 février 2022. Les températures chutent jusqu’à -20°C. Les frappes russes s’acharnent contre le réseau énergétique et provoquent des coupures d’électricité massive dans tout le pays. Les populations peinent à se nourrir, à se réchauffer et restent coupées du reste du monde pendant des heures, voire des jours entiers. La stratégie de la Russie vise à saper le moral d’une population qui souffre depuis quatre ans mais qui tient encore debout.  

Car la capacité de l’Ukraine à résister a pu surprendre. La Russie au premier chef qui pensait gagner une guerre éclair mais qui s’enlise dans un conflit qui parait sans fin. Si la vie en Ukraine a basculé lors de l’invasion lancée aux premières heures de l’aube du 22 février 2022, elle avait déjà changé dès 2014. La Russie avait envahi la Crimée et le Donbass à l’est de l’Ukraine. Depuis, l’Ukraine se préparait à l’éventualité d’une guerre totale. 

Face à l’acharnement russe, la population ukrainienne a tissé un rempart de solidarité. A l’image de ces vastes tentes improvisées qui se déploient pour offrir des espaces de chaleur humaine. Les habitant·es s’y retrouvent autour d’une tasse de thé fumante, pour recharger leurs téléphones et passer quelques heures dans un espace chauffé.  

A Kyiv, où la ville a été plongée dans le noir à plusieurs reprises, les équipes d’Amnesty International Ukraine font face aux mêmes difficultés. Nos collègues ont choisi de rester sur place pour enquêter au plus près du terrain et rendre compte des violations des droits humains. A l’approche des quatre ans de l’invasion totale de l’Ukraine, nous nous sommes entretenus avec Veronika Velch, directrice d’Amnesty International Ukraine. Elle nous raconte comment le travail de nos équipes se poursuit dans ces conditions. Leur objectif : enquêter et alerter pour enfin obtenir justice. 

Comment la population ukrainienne continue-t-elle de résister ?  

La plupart des Ukrainien·nes ont décidé de ne pas s’enfuir et de rester en Ukraine. Mais pour celles et ceux qui ont choisi de rester, il faut survivre dans des conditions très difficiles. La population civile est devenue la principale cible de la Russie dans ces attaques massives. L’année 2025 a été la plus meurtrière en termes de victimes civiles depuis l’invasion totale en 2022. 

Et l’hiver que nous traversons actuellement est très rude. Les températures sont glaciales et les coupures d’électricités se succèdent. Les frappes russes qui visent le réseau énergétique sont intentionnelles et systématiques. Certains de mes collègues n’ont pas eu d’électricité pendant des semaines. Je ne me suis jamais retrouvée dans une situation où il faisait si froid que j’en oubliais ce que signifiait d’avoir chaud. 

Pourtant, l’Ukraine continue de fonctionner. Les écoles et les hôpitaux restent ouverts, les transports fonctionnent tant bien que mal. Mais nous ne devons pas confondre “fonctionner” et “vivre”. Nous sommes constamment en mode survie, en attendant que la guerre se termine.  

Pour lutter contre le froid, des tentes de résistance sont déployées sur le territoire. C’est la seule façon de survivre : rester ensemble et offrir aux plus vulnérables l’espace nécessaire pour qu’ils et elles puissent passer l’hiver comme tout le monde. Il y a plein d’autres exemples de solidarité quotidienne. Si quelqu’un possède un générateur électrique, il envoie un message partout pour dire « Si vous avez besoin de recharger votre téléphone ou vos batteries, passez chez moi, laissez-moi votre téléphone et revenez le chercher plus tard, il sera rechargé. » Les personnes proposent de distribuer des vêtements chauds, des produits de première nécessité à celles et ceux qui en ont besoin.  

L'Ukraine a traversé une période difficile, marquée par de nombreuses souffrances, mais elle a également su faire preuve d'une grande solidarité et d'une grande résilience.

Veronika Velch

Comment résister quand on vit sous domination russe ?  

Après l’annexion illégale de la Crimée en 2014, la Russie contrôle de nouveaux territoires en Ukraine depuis l’invasion totale de 2022. Au total, 20% du territoire ukrainien est occupé par la Russie.  

Dans ces territoires dominés par la Russie, la résistance est quasiment impossible. Et celles et ceux qui tentent de le faire sont pour la plupart placés en détention dans des conditions indignes. 

Nos équipes d’Amnesty International Ukraine témoignent d’une absence de liberté d’expression dans les territoires contrôlés par la Russie. Nos collègues ont récemment rencontré un homme de confession protestante qui a été gravement torturé parce qu’il refusait de renier sa foi. Le peuple des Tatars de Crimée sont également persécutés par les Russes. Leur identité tente d’être effacée. Ils n’ont par exemple pas le droit de célébrer leur mariage avec leurs propres traditions, leurs vêtements et leurs chansons traditionnels.  

Les Ukrainien·nes qui choisissent de fuir les territoires occupés savent qu’ils ne pourront jamais revenir chez eux. Ils abandonnent tout sur place et leurs appartements sont nationalisés par la Russie. Les Ukrainien·nes qui restent n’ont pas d’autres choix que de devenir des citoyens russes s’ils souhaitent conserver leurs propriétés et accéder à une forme de droits.  

Comment maintenir le travail d’enquête et d’alerte d’Amnesty International en Ukraine dans ces conditions ?  

Nous sommes une équipe de 18 personnes à travailler au bureau d’Amnesty International Ukraine. Deux de nos collègues ont dû se mobiliser au front et rejoindre les forces armées ukrainiennes. Nous avons traversé une période de crise lors de ce mois de janvier. Une terrible série de frappes a provoqué une coupure générale d’électricité et de chauffage pendant plusieurs jours. Kyiv s’est retrouvé plongée dans une obscurité presque totale. Nous avons été obligés de réduire notre travail cette semaine-là. Le mouvement d’Amnesty International nous a soutenu et nous a aidé à nous procurer des générateurs pour que nous puissions nous réchauffer. Certains de nos collègues d’autres pays nous ont invité à venir chez eux le temps que le courant se rétablisse. 

Notre travail quotidien est entravé. En temps normal, nous rendons visite tous les deux mois aux prisonniers de guerre russes capturés en Ukraine. Nous enquêtons sur leurs conditions de détention, comme nous enquêtons sur le traitement des prisonniers ukrainiens en Russie. Mais à cause des frappes russes nous n’avons pas pu nous y rendre ces derniers temps. Nous vivons au jour le jour. Nous avons bien sûr établi un planning annuel pour l’équipe, mais nous travaillons vraiment au jour le jour. 

Nous devons être la voix de ceux qui ne peuvent pas s'exprimer eux-mêmes. Et c'est là que la lutte pour les droits humains prend toute son importance.

Veronika Velch

Je suis revenue vivre en Ukraine depuis l’invasion totale par la Russie. Car c’est là que je pense pouvoir mettre à profit mes qualifications et mon travail. Je suis convaincue que nous devons être au plus proche du terrain pour enquêter sur les crimes commis par les forces russes. Je crois fermement que les défenseurs des droits humains devraient être en première ligne dans la lutte contre les violations des droits humains. 

Ce qui me fait tenir, ce sont mes responsabilités. Je suis une mère de deux enfants dont je dois m’occuper seule puisque mon mari est parti au front depuis maintenant quatre ans. J’ai aussi la responsabilité de tenir pour mon équipe de 18 personnes. C’est aussi ma mission qui me fait tenir, celle de contribuer au mouvement international des droits humains.

Je crois sincèrement qu’il faut lutter contre les tendances autoritaires qui se manifestent actuellement dans le monde. Je pense que tous ceux qui ont quelque chose à offrir pour lutter contre ces tendances autoritaires devraient se mobiliser. 

Nos révélations sur les traitements inhumains infligés aux prisonnier·es ukrainien·nes  

Nos équipes en Ukraine ont enquêté sur les conditions de détention des prisonnier·es de guerre et les captif·ves civil·es ukrainien·nes en Russie. Le résultat de leur recherche a été publié dans une enquête en mars 2025. Nous avons collecté plus de 100 témoignages d’anciens détenu·es et de membres de familles des détenu·es. Et leurs histoires sont terriblement choquantes.  

Les forces russes ont recours à la torture systématique envers les détenu·es ukrainien·nes. Les prisonniers sont privés de soins médicaux malgré de graves blessures. Les actes de tortures et les autres mauvais traitements sont commis en toute impunité par les forces russes. Ces actes violent le droit international humanitaire et doivent faire l’objet d’enquêtes pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. 

Pour visibiliser la situation des prisonnier·es ukrainien·nes en Russie, nos équipes en Ukraine ont monté une exposition sur leurs témoignages. Elle est actuellement exposée au Centre Nobel de la Paix en Norvège. 

Les récentes attaques contre la justice internationale, notamment menées par Donald Trump, mettent-elles en danger l’Ukraine ?  

Quatre ans après l’invasion totale de l’Ukraine, ce n’est pas le moment de relâcher la pression internationale à l’encontre de la Russie. La communauté internationale doit rester fermement engagée en faveur de la justice. Et pourtant, la détermination à s’opposer aux crimes commis par la Russie a été mise à rude épreuve ces dernier mois. En particulier depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump. 

Nous faisons face à la montée de discours qui minimisent la responsabilité de la Russie dans l’agression envers l’Ukraine. Mais aussi des discours qui appellent l’Ukraine à accepter la paix à n’importe quel prix, en cédant ses territoires revendiqués par la Russie, ou en acceptant l’impunité de la Russie. Ces discours, très inquiétants, s’accompagnent d’une remise en cause de l’ordre mondial fondé sur le droit international. Nous le constatons rien que dans les attaques que subie la Cour pénale internationale.   

Il existe pourtant des outils pour imposer la justice en Ukraine. Nous avons par exemple obtenu la création du tribunal spécial pour le crime d’agression contre l’Ukraine et des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre des hauts responsables russes. Mais quatre ans plus tard, personne n’a encore été arrêté et traduit en justice. Le président russe Vladimir Poutine et ses hauts responsables inculpés par la Cour pénale internationale restent hors d’atteinte de la justice internationale. Il faut de la volonté politique pour arrêter les auteurs des crimes internationaux, et c’est pourquoi nous appelons la communauté internationale à s’engager pour la justice.  

A Amnesty International, nous croyons fermement en la capacité de la justice internationale à agir pour l’Ukraine. C’est pourquoi nous maintenons coûte que coûte notre travail d’enquête sur les violations commises par les autorités russes. Et nous travaillons à rendre ces preuves visibles. Lorsque nous avons enquêté sur les conditions de détention des prisonnier.es de guerre Ukrainiens en Russie, nous avons mis en avant dix situations dans une exposition à l’aide de portraits photos et de témoignages. Parmi ces dix situations, deux personnes ont depuis été libérées. Cela nous réconforte de savoir que notre travail n’est pas vain et qu’il fonctionne. Car derrière chaque photo et chaque histoire, il y a une vie réelle, des souffrances et une famille qui attend des nouvelles de ses proches.  

Où en est la justice internationale en Ukraine ?  

Quatre ans après l’invasion totale, la justice avance en Ukraine. Des enquêtes sont ouvertes à plusieurs niveaux. Mais pour qu’il y ait justice, il faut que les auteurs des crimes soient arrêtés et traduits en justice. 

  • Six mandats d’arrêt de la Cour Pénale internationale contre les dirigeants russes :  

Deux mandats d’arrêt internationaux ont été émis à l’encontre de Vladimir Poutine et de Maria Alekseïevna Lvova-Belova (la Commissaire aux droits de l’enfant en Russie) pour les crimes de guerre concernant la déportation illégale d’enfants en Russie. Quatre autres mandats d’arrêt ont été émis envers les auteurs de crimes de guerre relatifs à la destruction d’infrastructures civiles. Mais pour que ces mandats d’arrêt aboutissent, la communauté internationale doit coopérer avec la justice. Or, des Etats comme la Mongolie continuent d’accueillir en grande pompe le président russe au lieu de l’arrêter.  

  • Création d’un tribunal spécial d’agression par le Conseil de l’Europe 

C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale qu’un tribunal d’agression a été créé. Il a été fondé en juin 2025 sous l’égide du Conseil de l’Europe. Son fonctionnement devrait être précisé au courant de l’année 2026.  

  • La justice ukrainienne enquête sur les crimes de guerre :

Le bureau du Procureur en Ukraine a ouvert plus de 100 000 procédures pour identifier les responsables de crimes de guerre commis par l’armée russe. Il s’agit d’identifier les auteurs d’attaques contre les populations civiles, comme celle contre le théâtre de Marioupol, afin de rendre justice.  

  • Des enquêtes préliminaires au nom de la compétence universelle en France :    

Des enquêtes au nom de la compétence universelle sont également ouvertes en France. La compétence universelle permet à n’importe quel Etat de juger les crimes les plus graves, notamment lorsque ces crimes ont été commis à l’encontre de ses ressortissants. En France, des enquêtes sont ouvertes pour les crimes commis par la Russie à l’encontre de personnes ayant la nationalité française. C’est le cas du photojournaliste français Antoni Lallican qui a été tué le 3 octobre 2025 par une frappe de drone russe. 

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