Près de quatre ans après le début de l’invasion totale de l’Ukraine, la Russie intensifie ses attaques contre le réseau énergétique ukrainien. La majorité du pays fait face à des coupures d’électricité massives, privant les habitant·es de nourriture, de chauffage ou de moyens de communication au cœur d’un hiver glacial. Ces attaques contre les populations civiles violent le droit international humanitaires et doivent faire l’objet d’enquêtes.
Les sirènes d’alarmes résonnent parfois toute la nuit en Ukraine. Depuis le mois d’octobre 2025, la Russie mène une campagne de frappes aériennes incessantes contre les infrastructures énergétiques en Ukraine. Les forces russes assiègent le réseau énergétique alors que la population ukrainienne vit un des hivers les plus froids depuis de nombreuses années. Les températures sont descendues jusqu’à -17 degrés à Kyiv lors du mois de janvier.
Notre équipe basée en Ukraine rapporte des coupures d’électricité qui durent en moyenne dix à douze heures et qui parfois s’étalent sur plusieurs jours. L’une de nos collègues, Veronika Puhach, témoigne du froid qui l’empêche de travailler dans son appartement où la température peine à atteindre les 7 degrés. Les coupures entravent le travail de nos collègues qui enquêtent sur les violations commises par les autorités russes en Ukraine.
La population ukrainienne fait face à des coupures d’électricité massives qui les empêchent de se nourrir, se réchauffer ou de recharger leurs moyens de communication en pleine vague de froid qui paralyse le pays. La situation humanitaire en Ukraine est de plus en plus catastrophique.
Ces frappes font partie d’une stratégie assumée de la Russie pour répandre la terreur et détruire le moral de la population ukrainienne. Nos équipes d’Amnesty International Ukraine sont allées à la rencontre d’habitant·es à travers le pays pour récolter leurs témoignages lors de ce terrible hiver.
La Russie ne se contente pas de mener une guerre d’agression contre l’Ukraine, elle soumet aussi l’ensemble de la population civile à une campagne d’une extrême cruauté.
“Nous sommes en mode survie”
En Ukraine, 75% de la population vit dans des villes qui sont caractérisées par une densité d’immeubles à plusieurs étages, dépendant de grandes centrales thermiques. Des cibles de choix pour les forces russes. Une frappe qui atteint sa cible peut affecter des dizaines voire des centaines de milliers de personnes à la fois.
L’absence d’électricité signifie souvent l’absence de chauffage et d’eau courante. Impossible de faire cuire des aliments. Souvent, même lorsque l’électricité est rétablie, le chauffage reste hors service à cause des dégâts causés aux canalisations. Dans ces conditions, il est aussi difficile d’avoir accès aux soins de santé ou à l’éducation avec des hôpitaux qui peinent à fonctionner et des écoles qui restent fermées.
La température dans l'appartement ne cesse de baisser. Aujourd'hui, elle est de 12,5 degrés. […] La température dans la classe [de mon fils] est de 11-12 degrés. Tous les parents ont donc décidé que les enfants n'iraient pas à l'école et que si l'enseignant avait de l'électricité, les cours se feraient à distance.
80%
de l’Ukraine est affectée par les coupures d’énergie.
15%
des immeubles résidentiels à Kyiv sont sans chauffage depuis le 9 janvier 2026.
90 %
de la capacité de production d’électricité nationale est devenue inopérante.
Les coupures d’électricité empêchent aussi de nombreux·ses Ukrainien·nes de travailler. Certain·es sont obligé·es de travailler depuis chez eux, dans des températures glaciales.
Sans chauffage, il fait tellement froid. Je travaille à domicile vêtue de quatre couches de vêtements, avec mon bonnet et mes gants.
Un froid glacial et des frappes russes incessantes
Les frappes russes ne sont pas opérées au hasard. La Russie a intensifié ses attaques dès octobre 2025, alors que l’Ukraine s’apprêtait à plonger dans la période hivernale. Et l’hiver 2025-2026 est l’un des pires que le pays ait connu ces dernières années.
Nous dormons tous habillés, sous des couettes. Tout ce que nous avons, nous le portons pour dormir. […] Dès que l'électricité revient, je me précipite chez moi pour préparer quelque chose à manger.
Si les attaques aériennes n’ont pas cessé depuis quatre ans après l’invasion russe de l’Ukraine, l’ampleur et la gravité des difficultés rencontrées par la population civile cet hiver est sans précédent.
Il y a des moments […] où l'alerte [aérienne] était active presque tout le temps, parce qu'ils [les Russes] lançaient [des missiles] un par un, deux drones environ toutes les heures.
Des systèmes D pour se réchauffer
Faute de chauffage électrique, les populations tentent coute que coute de trouver des moyens pour se réchauffer. Les astuces varient pour trouver un peu de chaleur. Tous les matériaux et équipements nécessaires – bonbonnes de gaz, réchauds portables, bois de chauffage – ont vu leur prix augmenter et certains sont devenus rares.
J'ai un petit réchaud de camping, nous avons fait chauffer de l'eau et l'avons mise dans des bouteilles en plastique. Cela nous a aidés à ne pas geler pendant la nuit.
Cela s’étend à des objets aussi improbables que les briques, comme l’explique Olha, originaire de Kiev, mère d’une fille de deux ans :
Mon mari a acheté des briques, nous les chauffons sur la cuisinière à gaz et les utilisons pour réchauffer l'appartement comme nous pouvons.
Certaines personnes doivent recourir à de dangereuses techniques de survie, comme installer des tentes dans leur chambre et s’éclairer avec des bougies à l’intérieur pour lutter contre le froid. Celles qui ont des cuisinières à gaz laissent le feu allumé pendant des heures, dans une tentative désespérée de trouver une source de chaleur. Mais cela crée un risque d’incidents graves.
Des “points de résistance” et une solidarité qui ne s’essouffle pas
Pour faire face collectivement au froid et aux coupures d’électricité, des “points de résistance” sont installés dans les villes ukrainiennes. Il s’agit de grandes tentes gérées par les services nationaux d’urgence, chauffées par de petits générateurs et ouvertes 24 heures sur 24.
Les personnes peuvent s’y réchauffer, boire des boissons chaudes, manger un repas et recharger leur téléphone. Pour beaucoup, les quelques heures passées dans ces installations sont les seules heures de chaleur dont ils peuvent profiter lorsque les températures sont inférieures à zéro.
Je viens ici tous les jours, je m'assois ici pendant environ trois heures. Il fait très chaud et les gens sont très sympathiques. […] Je n'aurais jamais pensé dans toute ma vie que j'aurais besoin d'un endroit comme celui-ci.
Mais ces endroits restent inaccessibles pour les personnes âgées et les personnes handicapées qui sont bloqués dans les étages, faute d’ascenseurs en marche. Ils sont condamnés à rester confinés chez eux dans des appartements glacials.
Les frappes russes contre le réseau énergétique en Ukraine : des crimes internationaux ?
Les attaques de la Russie contre le réseau énergétique ukrainien révèlent l’intention de priver la population civile de moyens indispensables à sa survie, plutôt que d’obtenir un avantage militaire concret. Ces attaques violent le droit international humanitaire qui exige la protection des biens indispensables à la survie des civil·es.
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Nos demandes
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le 24 février 2022, la Russie méprise de façon flagrante le droit international, y compris les règles visant à protéger les civil·es en temps de guerre.
La stratégie et les tactiques de la Russie, notamment l’utilisation continue d’armes non discriminantes et le ciblage délibéré de civil·es, ont causé des souffrances humaines de grande ampleur et ont eu de graves répercussions pour les personnes les plus vulnérables en Ukraine, comme les enfants et les personnes âgées. L’ampleur et la forme de ses frappes aériennes sur tout le territoire montrent clairement qu’elle cherche à endommager les infrastructures énergétiques de l’Ukraine.
Notre organisation appelle une enquête rapide, approfondie et impartiale sur tous les crimes présumés au regard du droit international commis par les autorités russes. Nous exigeons la fin immédiate de l’agression russe contre l’Ukraine, ainsi que la vérité, la réparation et la justice pour toutes ses victimes.
Quand un droit tombe, des vies basculent
Nous avons besoin de vous pour continuer à lutter en toute indépendance et impartialité.
