Le personnel hospitalier palestinien accueille le Dr Ahmad Mhanna, directeur de l'hôpital Al-Awda après sa libération, le 13 octobre 2025.
Omar AL-QATTAA / AFP

Alors qu’il soignait ses patient·es, l’ancien directeur de l’hôpital Al Awda, dans le nord de Gaza, a été arbitrairement arrêté par l’armée israélienne. Pendant près de deux années de détention, il a été victime de violences terribles. Il nous livre l’histoire de sa survie dans un témoignage bouleversant.

C’était le 16 décembre 2023, vers 16 heures. L’armée israélienne a effectué un raid à l’hôpital Al Awda dans le camp de réfugiés de Jabalia. Ils m’ont passé les menottes et bandé les yeux avant de m’emmener dans une maison à proximité. Je portais encore ma blouse médicale. On m’a abandonné sur un escalier toute la nuit, sans me retirer mes menottes. 

À aucun moment les soldats ne m’ont interrogé. Au milieu de la nuit, le bâtiment a commencé à être secoué par de violents tremblements causés par le bruit d’un bulldozer à proximité. La poussière était étouffante, et je craignais que la maison ne s’effondre sur moi, avant que la machine ne finisse par s’éloigner. 

Le lendemain, vers 8h du matin, ils ont fini par m’enlever les menottes. Un soldat m’a alors ordonné de retourner à l’hôpital. Il me menaçait : « Si tu refuses de coopérer, le pistolet parlera. » Je lui ai répondu que nous n’avions rien à cacher ; ma priorité était la sécurité de mes patients. 

J’ai été forcé de fournir une liste de toutes les personnes se trouvant dans l’établissement, et d’appeler, un par un, le nom de tous les hommes âgés entre 16 et 60 ans pour qu’ils soient interrogés.  Alors qu’il faisait extrêmement froid, on leur a ordonné de se mettre en sous-vêtements. Certains ont été arrêtés. Parmi eux, plusieurs de mes collègues et un patient qui avait subi une amputation de la jambe. Au moment où je pensais que c’était fini, un soldat m’a lancé : « Mes collègues de Tel Aviv veulent boire un verre avec toi. » J’ai su à cet instant que je serais placé en détention pour une durée indéterminée. 

La violence des premières heures de détention  

Nous avons franchi le point de passage d’Erez [ndlr : point de passage entre Israël et la bande de Gaza] à bord d’un camion. Quand des soldats ont remarqué qu’on ne m’avait pas bandé les yeux, ils m’ont frappé violemment la poitrine et m’ont remis des menottes, m’ordonnant de garder la tête baissée. 

À l’arrivée, on nous a emmenés à la « discothèque ». Le sol en pierre était seulement recouvert d’un tapis de yoga. La ventilation soufflait un air glacial et de la musique israélienne résonnait à tue-tête et sans s’arrêter afin de nous priver de sommeil. 

Lors de mon premier interrogatoire – qui a duré des heures – on m’a accusé d’avoir soigné des combattants. Un soldat qui s’était présenté comme un général, mécontent de mes réponses, m’a menacé de violences supplémentaires. Les soldats chargés des interrogatoires m’ont frappé et insulté, menaçant de me briser les os. 

On nous a ensuite transférés à Sde Teiman – une base militaire israélienne faisant aussi office de centre de détention – où, au cours d’un interrogatoire, un soldat a menacé de s’en prendre à ma femme et mes filles. Pendant ces 24 heures de détention, je ne suis jamais passé devant un juge.  

À un moment, on nous a transférés à Al Kallaba (le chenil). J’étais encore menotté lorsque des gardiens ont lancé des chiens sur nous. Je me souviens encore précisément du poids de ce chien, qui se tenait sur mon dos. 

Une cruauté organisée envers les détenus Palestiniens 

J’ai finalement été transféré au centre de détention du Néguev/Naqab (Ketziot). Nous avons subi la tashrifa (réception) – un rituel fait de passages à tabac et d’actes d’humiliation durant lequel nous avons été aspergés d’eau bouillante.  

J’ai été détenu pendant un an et deux mois dans ce centre composé de tentes, où la plupart d’entre nous dormaient à même le sol. 

Au bout de trois mois, j’ai comparu devant un juge pour la première fois. Un bref appel vidéo sur un ordinateur portable. On m’a dit que j’étais détenu sur la base de « preuves secrètes », en vertu de la Loi relative aux combattants illégaux. J’ai paradoxalement été accusé d’affiliation avec le Hamas lors d’une audience, puis avec le Front populaire de libération de la Palestine lors de la suivante. Mon seul véritable crime ? Être médecin. 

En détention, la faim était planifiée. Elle avait pour but de nous dépouiller de notre humanité, de nous réduire à la survie pure et simple. La nourriture était sale, en maigre quantité et parfois mélangée à de la cendre de cigarette. Si les gardiens découvraient que quelqu’un avait gardé des restes, toute la cellule était sanctionnée. 

L’hygiène était inexistante. L’absence de savon, de brosse à dents et de douche pendant six mois ont mené à une épidémie de gale. Pendant ces six mois, nous n’avons pas été autorisés à changer de vêtements. Deux détenus sont morts sous mes yeux. L’un des deux est mort d’une ascite. J’ai supplié les gardiens d’amener des antibiotiques, en leur disant que nous pouvions le sauver. Le gardien a répondu : « Ici tu n’es pas un docteur, tu es un terroriste. » 

flottille pour Gaza : la face immergée de l’iceberg

Le ministre de la Sécurité nationale israélien, Itamar Ben Gvir, poste une vidéo sur X le 20 mai 2026. On le voit filmer goguenard les militant·es d’une flottille, partie en direction de Gaza pour franchir le blocus imposé par Israël, arrêté·es par les forces israéliennes. Ils et elles sont agenouillé·es la tête rivée au sol, les mains nouées dans leurs dos. Le ministre israélien lance triomphalement “Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous !” sur fond d’hymne national.  

Les militant·es ont été depuis expulsé·es d’Israël. A leur retour, les images des traces des sévices et de mauvais traitements subis lors de leur détention ont fait le tour du monde. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg des terribles conditions de détention des Palestiniens en Israël.  

Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a condamné ces images, déclarant qu’elles n’étaient « pas conforme aux valeurs et aux normes d’Israël ». Pourtant, cela fait des décennies que nous documentons, aux côtés d’autres organisations de défense des droits humains, les cruelles conditions imposées par Israël aux détenus Palestiniens : torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants comme le refus de l’accès à des médicaments, de la nourriture, des vêtements et le sommeil.  Les détenus sont battus, menottés, leurs yeux bandés, exposés à des attaques de chiens, à des viols et à d’autres violences sexuelles, entre autres abus. 

Plus de 9 000

Palestinien·ne·s, hommes, femmes et enfants, sont actuellement détenu·es par les autorités israéliennes

Plus de 1000

d’entre eux proviennent de la bande de Gaza occupée et sont détenus en vertu de la loi sur les combattants illégaux, une loi manifestement illégale.

Au moins 84

Palestinien·ne·s sont décédé·es en détention entre octobre 2023 et janvier 2026 selon l’ONG israélienne B’Tselem, janvier 2026.

Un retour vers la dignité et la liberté  

Ce n’est qu’au bout de sept mois qu’une avocate m’a rendu visite pour la première fois ; avant cela, ma famille ne savait pas si j’étais vivant. Elle m’a dit que ma femme, Alaa, avait remué ciel et terre pour me retrouver. Grâce à cette nouvelle, je me suis senti à nouveau humain. 

Les conditions de surpopulation restaient extrêmes ; 40 personnes étaient entassées dans une tente de 50 m². Enfin, le 11 octobre 2025, des membres du Comité international de la Croix-Rouge m’ont rendu visite et m’ont annoncé que j’étais sur une liste de personnes qui devaient être remises en liberté. Ils ont parlé de fournir un « kit dignité ». Entendre le mot « dignité », après des mois à me faire traiter comme un animal, m’a submergé d’émotion. 

On m’a relâché un lundi et je suis arrivé à 18 heures à l’hôpital Nasser, où mes collègues m’ont accueilli. Physiquement, j’étais épuisé et avais perdu 28 kilos. J’ai appris que l’hôpital Al Awda avait été gravement  endommagé, et qu’il reste inaccessible derrière la « Ligne jaune » de l’armée. 

Les épreuves continuent avec l’insomnie, l’anxiété et le traumatisme. Cependant, malgré tout cela, j’ai encore envie de travailler. J’étais médecin quand ils m’ont emmené, et je suis médecin maintenant que je suis revenu. Mon engagement en faveur de mes patient·es reste la seule chose qu’ils n’ont pas pu me prendre. 

Libérons le docteur Hussam Abu Safiya !

Le directeur du dernier hôpital encore en activité à Gaza est détenu depuis le 27 décembre 2024 par les forces israéliennes. Il a perdu près de 40 kilos et subit la torture au quotidien.