Lera Burlakova, au centre, est coordinatrice des médias et des campagnes chez Amnesty International Ukraine.

Quatre ans après l’invasion totale de l’Ukraine, les équipes d’Amnesty International Ukraine sont restées sur place pour enquêter sur les violations des droits humains. Notre collègue Lera Bourlakova raconte son quotidien de mère et de défenseuse des droits humains dans un pays en guerre qui a dû s’adapter pour survivre.  

L’intervention militaire russe en Ukraine a commencé bien avant l’invasion de grande ampleur lancée par la Russie en février 2022. À l’époque, en 2014, j’avais quitté mon emploi de journaliste, que j’adorais, et rejoint l’armée ukrainienne. 

C’est le sentiment de culpabilité qui m’y a poussée. Durant le mouvement de l’Euromaïdan, des gens se sont fait tirer dessus dans les rues de Kyiv. Certains n’avaient même pas 18 ans. Ils défendaient la liberté. J’avais bâti ma vie en déclarant que je défendais la liberté moi aussi, mais soudain ces paroles me semblaient insuffisantes. Des adolescent·es étaient morts, alors que j’étais toujours en vie. Rejoindre l’armée était la seule manière de vivre avec cette culpabilité, la seule manière de pouvoir me regarder en face. 

J’ai servi en première ligne pendant trois ans et j’ai quitté l’armée avec un handicap. J’ai ramené la guerre chez moi depuis l’Est de l’Ukraine. Quand je parlais de mes visions de bombes tombant en plein centre de Kyiv, ma psychothérapeute pensait que je souffrais d’anxiété ou d’un stress post traumatique. Pour moi, ce n’était ni l’un ni l’autre. C’était une prédiction. 

Et pourtant, la vie a continué dans ce qui était encore de paisibles villes ukrainiennes. La mienne aussi. Mon fils est né.

Nous avons senti que l’invasion était proche 

Mais début 2022, de nombreux Ukrainien·nes sentaient déjà que l’invasion était proche même si nous ne voulions pas le croire. 

Quelques semaines avant le début de cette invasion totale, j’étais en déplacement professionnel à Francfort, et je devais prendre l’avion le soir même pour rentrer à Kyiv. La compagnie aérienne a annulé le vol : leurs équipages ne voulaient plus passer la nuit en Ukraine. 

Mon enfant était à Kyiv. 

Je savais à quoi ressemblait la guerre : être coupés du monde au milieu des ruines et des incendies. J’avais déjà vu tout cela. J’avais déjà perdu mon fiancé pendant la guerre. 

Je me souviens d’avoir tenu sa main, devenue froide, d’avoir porté sa veste tâchée de sang avec laquelle j’ai dormi les nuits au front.

Lera Bourlakova

La mort n’est pas abstraite : elle a des visages, des histoires, des noms 

J’étais terrifiée à l’idée que l’aéroport de Kyiv devienne comme celui de Donetsk, du jour au lendemain - un jour des vols existent, 24 heures plus tard ils n’existent plus. Un jour la vie pulsait, le lendemain elle prenait soudainement fin sous les décombres. 

Le vol du matin était maintenu. Je suis rentrée en avion, j’ai rapidement fait mes bagages, mis mon fils dans la voiture et nous avons quitté l’Ukraine le jour même, des semaines avant le début de l’invasion. 

Le 24 février, j’étais donc à l’étranger. Mes parents ont appelé ce matin-là pour dire au revoir. Ils ont heureusement survécu. 

Ce qui me terrifiait, ce n’était pas les bombardements. J’avais vu les Russes de près. J’avais vu comment ils traitent les civil·es et les prisonnier·es de guerre. Je savais ce que l’occupation signifiait. Boutcha ne fut pas un choc. Alors je suis revenue la même année. 

La survie est synonyme de compromis 

Je suis revenue en Ukraine avec mon fils qui avait quatre ans. La première fois qu’il a entendu une sirène d’alerte aérienne, il a pleuré. Je lui ai dit : la sirène n’est pas là pour te faire peur. Elle sert à t’avertir, pour que tu puisses être prudent. Nous avons conservé cette manière de voir les choses. Comme tout le monde ici, nous avons appris à nous adapter à des choses auxquelles personne ne devrait jamais avoir à s’adapter. 

Les premiers mois, et maintenant encore, la survie était synonyme de compromis. Nous n’avons pas d’abri anti-bombes dans notre immeuble. Le plus proche est une station de métro. Si vous courez vous mettre à l’abri cinq fois par jour, souvent pendant la nuit, avec un enfant et des chiens dans les bras, vous ne pouvez plus fonctionner. Les enfants ne peuvent plus apprendre. Les adultes ne peuvent plus travailler. Il est parfois plus dangereux de fuir - les missiles balistiques volent plus vite que vous ne pouvez-vous mettre en sécurité. Alors vous évaluez les différentes possibilités. Vous choisissez quand ignorer la sirène. Vous choisissez quand rester. 

Quatre ans plus tard, la vie en Ukraine, c’est de la survie émaillée de moments de normalité tenace

Lera Bourlakova

Cet hiver-ci a été le plus dur. Depuis la mi-janvier, il n’y a plus de chauffage dans notre immeuble. Les températures sont tombées à des niveaux extrêmement bas. Nous vivons dans une seule pièce. Je me suis souvenue du Donbass – des immeubles détruits, des fenêtres calfeutrées avec des couvertures, dormir avec un bonnet sur la tête – et j’ai utilisé tout ce que je savais. Le mode survie rétrécit la vie. Votre horizon devient saisonnier. On vit jusqu’au printemps.

On ne peut pas évacuer trois millions de personnes  

Les gens demandent pourquoi nous ne partons pas. On ne peut pas évacuer trois millions de personnes hors de Kyiv. Et surtout : la Russie veut la panique. La Russie veut que nous partions. C’est précisément pourquoi nous ne le faisons pas. 

Mon conjoint est dans l’armée. Je le vois à peine – peut-être deux semaines au cours de l’année écoulée. J’ai déjà perdu quelqu’un que j’aimais dans cette guerre, alors parfois la peur m’étreint si fort que j’ai du mal à respirer. Le plus douloureux est le temps volé. C’est la seule vie que nous avons mais qui est désormais réduite en de courtes visites de ceux qu’on aime et avec des retours incertains. 

Mon fils est un garçon joyeux et curieux. Il aime les gaufres, les Lego et Star Wars. Il pense que le bien l’emporte sur le mal à la fin. Nous essayons de vivre selon cette conviction, même lorsque nous sommes fatigués. 

Lera Burlakova avec son fils.

Presque toutes les nuits nous sommes réveillés par des attaques aériennes. Nous dormons sur un matelas dans le couloir – il n’y a pas de fenêtres. Rien ne vous sauve d’un tir direct, mais les murs vous protègent des éclats de verre. Tous les matins on vérifie si une alerte aérienne a été annoncée. Si c’est le cas, l’école commence une heure après la fin de l’alerte. Les écoles ne sont ouvertes que si elles ont des abris. Les enfants continuent à étudier dans des abris souterrains lorsque cela est nécessaire. 

Il n’y a pas de chauffage, souvent pas d’électricité, parfois pas d’eau 

Je travaille essentiellement depuis chez moi ou sur le terrain. Mon équipe et moi travaillons avec des médias étrangers et ukrainiens, organisons des expositions pour sensibiliser l’opinion et livrer des récits, et recueillons un large nombre de témoignages et des centaines d’histoires personnelles. Il n’y a pas de chauffage, souvent pas d’électricité, parfois pas d’eau. Les cafés, quant à eux, restent ouverts grâce à des générateurs vrombissants. Vous pouvez recharger votre ordinateur portable n’importe où. La boulangerie d’en face ouvre chaque matin avec des viennoiseries à la cannelle toutes chaudes. Les gens s’entraident constamment. Ici, la solidarité n’est pas un slogan. C’est une infrastructure.

Travailler dans ces conditions est difficile. Mais c’est exactement pourquoi nous devons être là. Le travail en faveur des droits humains ne peut pas être délocalisé vers des pays plus sûrs. Il requiert que nous vivions dans les mêmes conditions que les personnes dont nous recueillons les témoignages. Quand on parle à des gens qui ont tout perdu, on se sent chez soi, étrangement - certaines de nos expériences sont similaires. Nous nous comprenons sans avoir besoin de longues explications. Nous nous tombons dans les bras. 

Même des parents ayant perdu des enfants dans des frappes aériennes russes continuent à s’exprimer publiquement. Ils parlent du fruit préféré de leur enfant, de leur mot favori - non pas parce que c’est facile, mais parce qu’ils veulent empêcher une nouvelle mort. 

Nos espoirs sont simples : survivre et obtenir justice  

Je travaille avec des familles de prisonniers de guerre. Une femme, atteinte d’un cancer en phase terminale, a attendu pendant plus de trois ans son mari, qui était détenu au secret. Quand il a finalement fait l’objet d’un échange, elle a posté une photo où ils s’embrassent. La légende disait : « Nous avons gagné. » 

C’est comme cela que je conçois la victoire : rester nous-mêmes dans les conditions les plus éprouvantes. Ne pas laisser qui que ce soit changer qui nous sommes, qui nous aimons, où nous vivons. Nous ne faisons pas de projets lointains.

Nos espoirs sont simples – survivre à cet hiver, garder les personnes que nous aimons en vie, obtenir justice, même si cela prend du temps.

Lera Bourlakova

Pour nous, Amnesty International est une porte vers le monde, un manière d‘exprimer ce que nous vivons, même quand l’attention mondiale se porte sur autre chose. Nous ne sommes pas une histoire éphémère. Nous sommes des personnes. Nous avons des droits. 

Amnesty nous donne une tribune, du soutien, un poids institutionnel, et la confiance que confère son nom. Elle permet à nos témoignages de franchir nos frontières, d’atteindre des décideurs, des journalistes, et des personnes ordinaires qui n’en prendraient jamais connaissance autrement.  

Amnesty nous donne l’espoir que tôt ou tard, toute la souffrance des personnes innocentes qui ont été tuées dans cette guerre d’agression sera honorée par la justice. J’espère toutefois que ce sera plus tôt que tard, car nous voulons tous en être témoins. 

Ukraine : comment rendre justice ?

Retrouvez l'ensemble des enquêtes d'Amnesty International sur les violations du droit international humanitaire et des droits humains dans le cadre de l'invasion totale de l'Ukraine par la Russie.