Portrait de la dessinatrice franco-iranienne Bahareh Akrami
© collection privée

Née peu après la révolution islamique, la dessinatrice franco-iranienne Bahareh Akrami quitte l’Iran à l’âge de 3 ans pour s’installer en France. Son dernier album, disponible le 9 avril, raconte le combat de Toomaj Salehi, rappeur iranien traqué par le régime et figure de résistance en Iran. Nous l’avons rencontrée. 

En 2022, sous le pseudo de Baboo, la dessinatrice franco-iranienne Bahareh Akrami chronique le procès des attentats parisiens du 13 novembre 2015, dont elle est une rescapée. Le quotidien Libération lui consacre alors un portrait intitulé « Dessiner les vivants ». La formule doit lui sembler amère tant la mort n’en finit plus de planer sur ses dessins.  

Sa dernière bande dessinée est dédiée au rappeur Toomaj Salehi, résistant parmi les résistants, rebelle parmi les rebelles. Traqué sans relâche par le régime iranien, arrêté et emprisonné à de multiples reprises, il a cumulé 753 jours de détention entre 2021 et fin 2024. Condamné à mort en avril 2024 – sentence annulée par la Cour suprême –, blessé par balles lors d’une manifestation début 2026, il incarne la persécution incessante des voix dissidentes. 

Les soubresauts de l’actualité ont obligé Bahareh à modifier plusieurs fois la fin de son album. Elle y a d’abord intégré un épilogue au printemps 2025, quand Israël bombardait l’Iran, se terminant sur un espoir fragile, avec une citation d’un morceau de Toomaj Salehi : « Nous sommes encore en vie. » 

Puis, au cœur de l’hiver, elle a rajouté des cases pour raconter la vague de manifestations de décembre et janvier 2026 réprimées avec une violence effarante. Les morts se comptent par dizaines de milliers, les arrestations sont massives. 

Extrait du portrait de Bahareh Akrami, publié par La Chronique, le magazine des droits humains. Un article à retrouver dans son intégralité ici. 

Son album « Une voix pour la liberté » sera disponible le 9 avril 2026. Pour sa sortie, nous organisons une rencontre avec la participation de la dessinatrice. Nous l’avons rencontrée en amont. Elle raconte ici la naissance de ce récit, alors que le peuple iranien survit sous les bombes.  

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À l’occasion de la sortie de la bande dessinée Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance (éditions Delcourt), Amnesty International France (AIF) organise une rencontre en présence de Bahareh Akrami (autrice et dessinatrice de la BD), Aïla Navidi (scénariste et metteuse en scène), Chowra Makaremi (anthropologue), Chirinne Ardakani (avocate) et Mariam Pirzadeh (journaliste à France 24). 

L’événement aura lieu le jeudi 9 avril 2026, à 19h au siège d’Amnesty International France au 72-76 boulevard de la Villette, Paris 75019. 

La rencontre sera suivie d’une séance de dédicace. Pour s’inscrire à l’événement de lancement, c’est ici.

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Comment avez-vous vécu la répression de janvier et les débuts de la guerre en Iran depuis la France ?  

La répression de janvier nous a mis un coup de massue. Nous y sommes familiers, mais personne ne s’attendait à une répression aussi violente. Les chiffres officiels parlent de 10 000 morts. Certaines organisations de 30 000. Le pays entier était en deuil. Avec le black-out total, aucune information ne nous parvenait. C’était extrêmement angoissant.  

© Bahareh Akrami

Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami

La guerre qui a débuté le 28 février a ajouté du chaos au chaos. Le régime en sort renforcé, l’opposition largement affaiblie. Dans les prisons, où se trouvent énormément d’opposants, les conditions sont désastreuses. Et ces derniers jours, le régime a encore renforcé la répression. Trois manifestants ont été exécutés. Tout cela présage des temps toujours plus difficiles. 

Il y a énormément de coupures d’électricité. Et les prix augmentent. Beaucoup n’ont plus accès aux soins de santé, pourtant vitaux. En parallèle, la pollution due aux attaques contre les raffineries et les sites pétroliers fait craindre le pire pour la santé de la population. Les écoles et les facultés sont fermées. Et les enfants vivent avec les bruits des bombes au-dessus de la tête. 

L’Iran connait un black-out total depuis plusieurs semaines. Vous avez de la famille sur place. Avez-vous des nouvelles ? Que vous disent-ils de la situation sur place ? 

Sur place, certains utilisent des VPN pour recevoir des messages via What’s App. Une technologie très couteuse et qui n’est pas maîtrisée par tout le monde – notamment les plus âgés. Il existe aussi un système de cartes téléphoniques. Mais le temps est limité, les appels coupent régulièrement et cela revient vite cher. 

Cette fois, le black-out n’est pas total. Nous parvenons à avoir quelques nouvelles de nos proches de manière sporadique. Mais cela reste compliqué car nous ne pouvons pas les contacter depuis l’étranger. Pour ma part, je n’ai de leurs nouvelles qu’indirectement. Une cousine en Allemagne s’occupe de faire le lien. Sur place, ils ont peur et sont très angoissés. Ils ne savent pas de quoi sera fait demain. Une grande partie de ma famille vit à Ispahan. Le 25 mars, un marché a été touché par une frappe… 

Le 9 avril, vous publiez une BD sur l’histoire du rappeur iranien Toomaj Saheli. Pourquoi avoir choisi de raconter son histoire ?  

Toomaj incarne la résistance face au régime iranien. Il a été plusieurs fois arrêté, emprisonné et torturé pour sa mobilisation en faveur du mouvement « Femme. Vie. Liberté. ». Il a aussi été condamné à mort par les autorités, avant que sa peine ne soit finalement annulée grâce à la mobilisation internationale et l’action d’ONGs. Après la répression de janvier, il a été l’une des rares voix de l’opposition à continuer d’alerter sur le sort des prisonniers politiques. Il n’a jamais cessé de se mobiliser. 

Planche - Extrait Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance (éditions Delcourt)

© Bahareh Akrami

Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami

Par ailleurs, Toomaj a travaillé très tôt en tant qu’ouvrier dans l’atelier de son père. Il n’appartient pas à cette jeunesse dorée issue des beaux quartiers de Téhéran. Il fait partie des classes moyennes et ouvrières d’Iran. Aujourd’hui, cette figure parle donc beaucoup à une partie de la jeunesse iranienne. Celle qui est courageuse, connectée au monde et révoltée.  

Pour ma part, nous avons également des parcours de vie communs. Nous venons de la même ville, Ispahan. Le régionalisme est ancré dans la culture iranienne, cela créé un lien fort avec lui. Par ailleurs, ses parents étaient des opposants. Ses deux oncles ont été tués par le régime. Cela fait aussi écho à ma propre histoire.  

Avez-vous été en lien avec Toomaj Salehi au moment de créer cette BD et pendant l’élaboration du récit ?  

Je n’aurais jamais pensé pouvoir entrer directement en contact avec lui. Je ne voulais pas que ce projet mette sa sécurité en danger. Quand l’idée de cette BD m’est venue, je l’ai contacté. A ma grande surprise, il m’a répondu. De là, est né un dialogue avec lui. Ses réponses étaient très succinctes. Mais c’était déjà ça.  

Dans un premier temps, je l’ai questionné sur son enfance. Puis j’ai posé des questions plus politiques. C’est à ce moment qu’il a arrêté de me répondre. J’ai donc prolongé la BD seule et j’ai alors pensé à l’idée d’un dialogue fictif entre lui et moi. Je lui ai renvoyé un message pour la nouvelle année. Il m’a répondu par un vocal. J’ai reconnu sa voix.  

Je lui ai envoyé la BD finalisée peu après les massacres de janvier, quand le black-out a été levé. Il l’a beaucoup aimé et m’a promis de la partager, lorsque ce serait opportun. Début février, j’ai découvert via un post Instagram qu’il avait été touché par plusieurs balles durant les mobilisations de janvier.  Depuis le nouveau black-out du 28 février, je n’ai plus de nouvelles de lui. 

© Bahareh Akrami

Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami

Pour vous, cette BD est-elle un moyen de résister et de lutter aux côtés des Iraniens ? 

Toomaj pourrait quitter l’Iran mais il fait le choix de rester. Alors je m’interroge : avoir quitté le pays fait-il de nous des lâches ? Je suis arrivée en France à l’âge de trois ans, j’ai grandi et construit ma vie ici. Mes parents ont fait le choix de quitter l’Iran, pour nous protéger.  

Aujourd’hui, je ressens une forte responsabilité vis-à-vis d’eux. Si nous n’avions pas été là, ils se seraient battus jusqu’à la mort en Iran pour défendre leurs idées. Je dois poursuivre leur combat. Pour moi, cette BD est une façon de relayer la voix de mes compatriotes et de poursuivre la lutte engagée par mes parents, il y a près de 50 ans. 

© Bahareh Akrami

Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami

Quel est le message que vous souhaitez adresser à travers la publication de cette BD ?  

Plus personne ne parle de « Femme. Vie. Liberté. », pourtant ce mouvement a profondément changé la société iranienne. Ce soulèvement émancipateur nous a rendu fiers. Il a été un modèle pour le reste du monde parce qu’il s’agissait d’une révolution féministe portée par des femmes, mais soutenue par des hommes.  

Les hommes avaient compris que leur liberté passait par celle des femmes. De fait, beaucoup ont été exécutés pour avoir soutenu ce mouvement. Toomaj l’incarne très bien. Il montre aussi qu’une autre voie est possible. Il porte un message d’espoir, d’union et de courage.  

Alors que les Iraniens viennent de subir une répression d’une extrême violence et sont aujourd’hui confrontés à la guerre, ce message est d’autant plus fort. 

© Bahareh Akrami

Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami

Quelles sont vos attentes vis à vis de la communauté internationale aujourd’hui ? 

Sans accès à internet, la population est privée d’informations essentielles pour se protéger. On ne sait pas où les bombes vont tomber, quelles zones sont ciblées et il est impossible de communiquer. Il y a donc urgence à faire pression contre le régime iranien pour permettre le rétablissement d’Internet. 

Par ailleurs, ce n’est pas en détruisant un pays, en tuant les populations civiles, en rajoutant du chaos au chaos que l’on se débarrassera de ce régime. Il faut mettre en place un cessez-le-feu rapidement pour que les bombes cessent. 

Enfin, la plupart des opposants politiques sont aujourd’hui dans les prisons d’Iran. C’est le cas de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023. Il est crucial de mettre une pression internationale pour permettre leur libération.   

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