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Comment une "ONG" a essayé d'espionner Amnesty International

Capture d'écran du site Voiceless victims © DR

C'est au début du mois d'août de cette année que nous avons remarqué pour la première fois quelque chose d'étrange dans les messages que nous recevions de la part de Voiceless Victims.

Par Fabien Goa, chargé de campagne sur les réfugiés et les migrants, et James Lynch, directeur adjoint sur les grandes thématiques, Amnesty International. Inclus les résultats d'enquêtes réalisées par Claudio Guarnieri, Tanya O'Carroll et Sabine Gagnier.

C'est au début du mois d'août de cette année que nous avons remarqué pour la première fois quelque chose d'étrange dans les messages que nous recevions de la part de Voiceless Victims.

L'e-mail envoyé ce jour-là n'avait pourtant rien qui sortait de l'ordinaire :

Jusque-là, tout semblait normal. De nombreuses organisations de défense des droits, qu'elles soient connues ou non, ont travaillé sur la question des travailleurs migrants du Qatar dans le contexte de la Coupe du monde. Le fait que nous n'ayions pas entendu parler de cette organisation auparavant n'était pas si surprenant.

« Amélie » proposait à Amnesty de collaborer avec Voiceless Victims, ou VLV. Elle était manifestement animée d'une grande conviction sur ce sujet : « [Le gouvernement qatari], au nom de son goût pour l'ostentation, piétine quotidiennement les droits fondamentaux de centaines de milliers de travailleurs étrangers qui construisent, entre autres, les stades destinés à la Coupe du monde. »

Mais lorsque nous avons cliqué sur les pièces jointes « Lettre à Amnesty International.PDF » et « Ebauche de pétition Anglais.PDF » pour les ouvrir et examiner ce qu'elle proposait, les systèmes de sécurité d'Amnesty ont déclenché un avertissement :

Le message d'avertissement après l'ouveture des pièces jointes par Amnesty © D.R.

Le système d'Amnesty envoyait un avertissement parce que les « pièces jointes » de l'e-mail étaient en fait des liens qui redirigeaient vers un site qui avait déjà été associé à des cyberattaques.

Cliquer sur ces liens aurait fait passer nos appareils par un service de profilage de navigateur extrêmement douteux. Cela aurait fourni au service toute une panoplie d'informations sur le navigateur que nous utilisons, le logiciel installé sur nos appareils, ainsi que notre adresse IP et notre emplacement géographique approximatif. Une organisation légitime n'aurait aucun motif de vouloir obtenir ces informations. Notre équipe informatique a estimé que cela devait être la première étape d'un plan visant à comprendre le fonctionnement de nos appareils et de notre réseau, une étape qui précéderait d'autres attaques de hameçonnage plus pointues.

Il est souvent arrivé que des organisations travaillant sur les droits des travailleurs au Qatar se fassent pirater

Voilà qui était inquiétant. Il est souvent arrivé que des organisations travaillant sur les droits des travailleurs au Qatar se fassent pirater leurs comptes de messagerie par des personnes non-identifiées, à des fins de désinformation.

Avions-nous affaire à une organisation légitime dont les serveurs auraient été détournés de façon à être utilisés pour envoyer de faux e-mails ? Ou VLV était-elle tout simplement une fausse organisation dont les fondateurs cachaient leurs véritables intentions ? VLV avait un site web professionnel, une équipe selon toute apparence bien fournie dont les membres étaient actifs en ligne, et elle était à l'origine d'une campagne reconnue. Ça ne pouvait quand même pas être faux ? Qui donc dédierait autant de ressources à un subterfuge de cette ampleur ? Et surtout, à quelle fin ?

Contenu douteux : simple mauvais goût ou mauvaises intentions ?

Après vérification auprès de certains collègues, nous nous sommes aperçus que VLV avait été en contact avec Amnesty depuis déjà des mois. La première prise de contact remontait à fin mars, lorsqu’« Amélie » avait envoyé un e-mail au siège d’Amnesty à Paris, et avait échangé avec le service presse du siège londonien, en amont de la publication de notre rapport sur l’exploitation des travailleurs sur le chantier du stade Khalifa, à Doha.

Au total, entre mars et août, elle avait envoyé sept e-mails à quatre membres de l’équipe d’Amnesty, dont un e-mail qui répondait à une réponse à un de nos retours, et elle avait parlé à un membre. Dans chacun de ces échanges, elle soulignait la volonté de VLV de travailler avec Amnesty.

Dans ses e-mails, « Amélie » nous répétait sa demande de collaboration entre Amnesty et VLV pour lancer une pétition qui visait le Barcelona Football Club, l'un des premiers clubs de sport du monde. L'uniforme des joueurs du FC Barcelone porte le logo de Qatar Airways.

« Amélie » affirmait que VLV et Amnesty devraient appeler le FC Barcelone à rompre son partenariat avec Qatar Airways. Cette suggestion n'était pas incongrue. Après tout, l'accord donné par le club pour que les joueurs arborent le logo de Qatar Airways avait lancé une polémique au sein de ses supporters.

C'est en regardant de plus près l'activité en ligne de VLV que nos soupçons ont commencé à se confirmer.

À première vue, l'organisation paraissait certes légitime.

Son site web semblait crédible et indiquait une adresse à Lille, en France. Son équipe était composée de cinq membres, dont certains, notamment « Amélie » et « Luz Bardem », étaient actifs sur les réseaux sociaux. On trouvait également une page Facebook régulièrement alimentée, avec plus de 6000 followers. VLV semblait travailler sur divers types de violations des droits humains, pas uniquement sur les travailleurs migrants du Qatar. Un élément non négligeable était aussi le fait que VLV semblait être l'auteur de la campagne menée sur les réseaux sociaux« I support Qatar workers » (Je soutiens les travailleurs au Qatar), qui avait notamment été très présente sur Twitter et Facebook au moment du lancement du rapport d'Amnesty publié cette année, « Ugly side of the beautiful game » (« Le revers de la médaille : Exploitation sur un site de la Coupe du monde de football Qatar 2022 »).

Le 5 avril 2016, VLV avait publié un communiqué de presse pour annoncer le lancement de son nouveau site web, et tweeté à plusieurs médias importants pour les en informer.

L'annonce du communiqué de presse sur Twitter © D.R.

VLV avait également soutenu des campagnes d’ONG légitimes, promouvant avec enthousiasme le rapport d’Amnesty sur le Qatar et la pétition qui ciblait la FIFA.

Le tweet d'Amélie Lefebvre pour soutenir la pétition ciblant la FIFA © D.R.

Mais un examen plus approfondi de la présence en ligne de VLV commençait à révéler des failles dans le profil de l'organisation. Voyez par exemple cette publication datée du 3 juin :

Publication Facebook sur la page de Voiceless Victims © DR

L’absurdité de l’imprécision de cette référence à un voyage « en Afrique », la description stéréotypée des enfants africains et l’absence de substance dans cette publication suggèrent qu’elle ne servait à rien d’autre qu’à convaincre que VLV était une vraie organisation qui travaillait sur plusieurs sujets liés aux droits humains.

Une autre publication, datée de décembre 2015, invitait ses lecteurs à avoir une pensée pour les moins fortunés pendant la période de Noël : « C’est le moment pour nous de s’asseoir en famille pour partager un repas de Noël. N’oublions pas ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir passer ces moments avec leurs proches parce qu’ils travaillent dans des pays étrangers dans des conditions terribles. »

Les publications Facebook vagues de Voiceless Victims © D.R.

Même sans prendre en compte le mauvais goût de la juxtaposition des images proposées et des généralisations grossières sur la vie de personnes « dans des pays étrangers », le flou qui entoure ces publications vagues nous suggérait que VLV ne menait aucun travail réel pour soutenir ces « victimes sans voix ».

Les publications Facebook de Voiceless victims © D.R.

Le contenu proposé par VLV sur tout un éventail de questions, notamment les réfugiés, le travail des enfants et les droits des femmes, se réduit immanquablement à des généralités.

Capture d'écran de la vidéo de Voiceless Victims © D.R.

Comparez ce contenu dénué de substance et produit à la va-vite avec cette vidéo originale et habilement produite sur la Coupe du monde du Qatar, publiée le 10 février, où l’on voit des images théâtrales d’un stade qui se remplit du sang de travailleurs migrants, narrée sur un ton professionnel par une voix off à l’accent britannique. Cette vidéo a manifestement dû exiger du temps, de l’investissement et des ressources.

Cette vidéo a manifestement dû exiger du temps, de l’investissement et des ressources.

Toutefois, VLV n’a pas publié que du contenu négatif à l’égard du Qatar. Nous avons également retrouvé dans ses publications des informations apparemment positives sur des mesures prises par le gouvernement qatari pour remédier à la situation. Pure intox.

L'article Al Jazeera photoshoppé © D.R.

Cet article d’Al Jazeera, censé avoir été publié en mai 2016 accompagné d’une mention sur le travail mené par Voiceless Victims, n’a jamais existé (nous avons vérifié auprès d’Al Jazeera), et a été photoshopé.

Le texte qui accompagne cette publication sur la page Facebook de VLV inclut un numéro de téléphone qui correspond réellement à celui du ministère de l’Intérieur.

Un message dangereux : obtenir la confiance des travailleurs migrants

VLV ne se limitait toutefois pas à la promotion de messages sur les réseaux sociaux. Elle cherchait l’engagement et l’implication de son public. Elle mettait en avant des sondages en ligne un peu bateau et étranges sur des sujets du type « Selon vous, lesquels de ces droits humains sont le plus bafoués ? », et appelait fréquemment les militants à rejoindre sa cause et à devenir bénévole.

VLV essayait également de s'adresser directement aux travailleurs et à leurs familles en publiant des conseils d'une certaine banalité (et quelque peu condescendants) destinés aux familles de travailleurs migrants : « N'oubliez pas de communiquer... Acceptez l'aide qu'on vous tend. »

Les publications Facebook de la "campagne" I support Qatar Workers ©D.R.

L'organisation invitait même les travailleurs migrants, leurs familles et les témoins de violations à leur communiquer des informations.

Il semblerait que certaines personnes aient répondu à cet appel, en publiant des documents sur la page Facebook de VLV et des dénonciations précises qui, si elles avaient été découvertes par leurs employeurs, leur auraient fait courir le risque de subir des représailles ou même d’être arrêtés et déportés.

Voiceless victims perd la voix

À ce stade, nous doutions sérieusement de la légitimité de Voiceless Victims. Un tour sur LinkedIn ne fit que confirmer ce sentiment. Le profil du « fondateur et directeur » de l'organisation, un certain « Luke Hann », indique qu'il était directeur du Global Justice Center pendant sept ans. Quand nous avons contacté le Global Justice Center, une association de défense des droits humains basée à New York, nos interlocuteurs ont affirmé ne jamais avoir entendu parler de cet homme auparavant. Nous n'avions entre temps trouvé aucune information sur le seul employeur qu'« Amélie » avait indiqué sur son profil, une organisation du nom de « Une voix par femme ». La description très passe-partout des responsabilités qu'elle avait eu dans ses différents postes avait été copiée-collée d'un modèle type disponible sur un site d'emploi. Aucun de ces deux profils LinkedIn n'avait de relations professionnelles.

Le profil LinkedIn d'Amélie Lefebvre © D.R.

La description très passe-partout des responsabilités qu'elle avait eu dans ses différents postes avait été copiée-collée d'un modèle type disponible sur un site d'emploi. Aucun de ces deux profils LinkedIn n'avait de connections professionnelles.

Le modèle type des responsabilités d'un site d'emploi copié-collé pour le profil d'Amélie Lefebvre © D.R.

Nous avons bien trouvé une Amélie Lefebvre qui travaille dans un cabinet d’avocats à Paris, et nous avons dans un premier temps pensé qu’elle pouvait entretenir un rapport avec l’affaire VLV. Mais elle n’a jamais entendu parler d’eux. Nous avons contacté d’autres organisations qui travaillent sur les droits des travailleurs migrants afin de les inciter à la prudence.

Nous avons découvert que nous n’étions pas les seuls qu’« Amélie » avait contactés.

Nous avons contacté d’autres organisations qui travaillent sur les droits des travailleurs migrants afin de les inciter à la prudence. C’est ainsi que nous avons découvert que nous n’étions pas les seuls qu’« Amélie » avait contactés. Elle avait adressé des e-mails à Building and Woodworkers International (BWI), à la Confédération syndicale internationale (CSI), à la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF) ainsi qu’à Anti-Slavery International en leur proposant la même campagne à l’encontre du FC Barcelona et de Qatar Airways. Anti-Slavery avait échangé par e-mails avec elle et lui avait même parlé au téléphone.

Vers la fin du mois d'août, nous avons répondu à « Amélie ». En septembre, nous avons essayé de l'appeler sur son numéro français à cinq reprises et lui avons laissé un message vocal. Nous n'avons pas eu de réponse. Nous n'avons plus reçu d'e-mails, et la page Facebook de VLV ne publie plus de mises à jour. « Amélie » ne publiait plus rien sur Twitter. VLV semblait se mettre hors ligne.

Nous avons rendu visite au siège de Voiceless Victims à Lille. L'immeuble ne comportait aucun panneau ou plaque portant le nom de l'organisation. Personne, pas même le concierge, le facteur ou le syndicat d'enseignants qui se trouve dans les locaux depuis 6 ans n'avait entendu parler d'eux. La préfecture régionale n'a pu trouver aucune trace de l'organisation. Il semblerait qu'« Amélie » et ses collègues n'existent vraiment qu'en ligne...

En octobre, nous avons notifié « Amélie » et « Luke » par écrit qu'il n'existait aucune organisation du nom de Voiceless Victims et que celle-ci, et eux-mêmes, avaient été forgés de toutes pièces. Nous n'avons reçu aucune réponse.

Qui se cache derrière Voiceless Victims, et quelles sont ses intentions ?

Les e-mails d'« Amélie » et le site web de l'organisation ne nous donnent que peu d'indices techniques sur l'auteur de VLV. Nos experts informaticiens ont pu déchiffrer les techniques utilisées par VLV pour tenter d'extraire des informations de nos appareils et de notre réseau, mais cela ne nous a pas renseignés sur la provenance des attaques. En revanche, nous avons pu conclure que l'opération Voiceless Victims avait investi beaucoup de temps et de technologie sophistiquée pour profiler les ONG internationales et la communauté militante qui enquêtent sur le travail des migrants.

Les indices techniques suggéraient également que l'auteur de VLV préparait en fait des attaques encore plus intrusives sur nos comptes et nos systèmes.

Qui donc pouvait être derrière cette opération ?

Ce subterfuge avait manifestement exigé des ressources importantes. Nous avons examiné l'activité de sites associés à VLV et détecté que celle-ci avait débuté en octobre 2015 et qu'elle s'était maintenue en juin 2016. Un site web ainsi que de multiples pages de réseaux sociaux ont été mis à jour régulièrement. VLV a produit des vidéos, communiqué dans deux langues différentes, émis des appels et répertorié le personnel d'organisations internationales

Tout ceci indique qu'une agence gouvernementale a probablement joué un rôle dans la création et l'activité de VLV, directement ou par l’intermédiaire d’un professionnel mandaté pour réaliser cette campagne. Il est difficile d'imaginer un autre type d'acteur qui aurait les ressources ou les motivations pour lancer et investir dans un projet de duperie à long terme de cette envergure.

De quel gouvernement pourrait-il s'agir alors ?

Cela pourrait être le Qatar : depuis qu'il a remporté le titre d'hôte de la Coupe du monde 2022, il est la cible d'une attention publique et médiatique particulièrement sévère en raison de la situation de ses travailleurs migrants. De façon générale, le Qatar s'est montré ouvert vis-à-vis des enquêtes externes, en autorisant aux organisations de droits humains et aux médias l'accès au pays. Toutefois, le travail des migrants y est traité comme une question de sécurité nationale et certains journalistes ont été soumis à une surveillance et détenus. L'obtention d'informations relatives à des personnes travaillant sur les droits des migrants et à leurs comptes de messagerie peut-elle vraiment motiver un tel investissement, une duperie qui aura duré presque un an ? Nous avons posé la question au Gouvernement. Ils nient vivement toute implication :

Après avoir vérifié auprès des ministères et agences du gouvernement concernés, nous pouvons affirmer catégoriquement que le gouvernement de l'État du Qatar n'a rien eu à voir avec la création de l'opération de « Voiceless Victims ». »

Réponse du gouvernement du Qatar

Lettre du Qatar © D.R.

Étant donné que le Qatar se ménage une place de plus en plus importante sur la scène internationale, une autre possibilité est que l'un de ses rivaux régionaux ou mondiaux cherche à alimenter les critiques à son égard en infiltrant et en exploitant de vraies campagnes de défense des droits humains.

Le Qatar entretient de mauvaises relations avec la Syrie et l'Égypte

Il y a bien quelques acteurs régionaux qui pourraient trouver un intérêt à la diffusion de contenu anti-Qatar et à l'incitation aux campagnes qui ciblent l'implication du Qatar dans le football international. Le Qatar entretient de mauvaises relations avec la Syrie et l'Égypte ; la Syrie a d'ailleurs souvent eu recours à des techniques visant à semer la confusion en ligne afin de faire avancer ses objectifs politiques.

Un autre coupable possible serait les Émirats arabes unis, voisins du Qatar, qui dans les dernières années ont été accusés d'avoir glissé des nouvelles anti-Qatar dans les médias américains, d'avoir financé une obscure ONG norvégienne afin qu'elle mène des enquêtes sur le travail des migrants au Qatar, et d'avoir briefé des journalistes du Royaume-Uni sur un présumé extrémiste qatari.

Les Émirats arabes unis ont également été accusés d'avoir recours à ce type de techniques au niveau national. Une enquête réalisée par Citizenlab cette année fait état d'une campagne d'attaques ciblées de logiciels espions par un opérateur sophistiqué à l'encontre de journalistes, de militants et de dissidents. Cette enquête a été lancée après qu'un journaliste londonien avait reçu un e-mail provenant d'une prétendue organisation de défense des droits humains dont il n'avait jamais entendu parler :

Un individu prétendant appartenir à un organisme apparemment factice appelé « The Right to Fight » a contacté Rori Donaghy. M. Donaghy, un journaliste basé au Royaume-Uni et fondateur du Emirates Center for Human Rights, a reçu en novembre 2015 un e-mail truffé de logiciels espions

Citizen Lab

Citizenlab a conclu que les éléments de preuve relative suggéraient une implication du gouvernement des Émirats arabes unis. En août, le défenseur des droits humains émirati Ahmed Mansoor, une épine dans le pied du gouvernement en raison de sa critique persistante des violations des droits humains, a reçu des messages SMS sur son iPhone qui lui promettaient des « secrets inédits » au sujet de détenus torturés dans des prisons des Émirats arabes unis, auxquels il pouvait accéder en cliquant sur le lien joint. Il n'a pas cliqué dessus.

Citizenlab a conclu que les éléments de preuve relative suggéraient une implication du gouvernement des Émirats arabes unis.

S'il avait cliqué, son portable « serait devenu un espion numérique niché dans sa poche, capable d'activer la caméra et le microphone de l'iPhone pour épier toute activité qui se déroulerait à proximité de l'appareil, d'enregistrer ses appels WhatsApp et Viber ainsi que les messages envoyés depuis les applications de messagerie instantanée, et de suivre ses déplacements. » L'infiltration de la technologie de l'iPhone qui en aurait résulté était si conséquente qu'Apple a mis à jour le système d'exploitation de l'iPhone pour empêcher d'autres éventuels piratages de ce type. Nous avons demandé au gouvernement des Émirats arabes unis s'ils étaient impliqués dans l'opération Voiceless Victims. Nous n'avions obtenu aucune réponse au moment où ce texte a été publié.

Qu'est-ce que cela signifie ?

Nous ne pouvons affirmer exactement qui se cache derrière Voiceless Victims ou quel était son objectif. Nous ne le saurons probablement jamais. Mais qui que cela ait été, ce cas souligne un nouveau problème aussi dangereux que perturbant.

Nous ne pouvons affirmer exactement qui se cache derrière Voiceless Victims ou quel était son objectif.

Nous savons qu'il arrive facilement que des travailleurs migrants dans le Golfe affrontent de graves répercussions pour avoir communiqué avec des journalistes ou des organisations de défense des droits humains : les entreprises exercent un contrôle important sur la vie des travailleurs migrants, et détiennent notamment le pouvoir de leur retirer leur statut légal, ce qui les expose à l'arrestation et à la déportation. Si des travailleurs avaient envoyé des messages à Voiceless Victims en espérant obtenir de l'aide, quel impact cela aurait pu avoir sur leur vie ?

De nombreux militants des droits humains et du travail, dans le Golfe et ailleurs, ont probablement aussi cliqué sur des liens proposés par des acteurs douteux comme VLV sans être conscients de ce qu'ils contenaient. Certaines personnes n'ont pas accès aux logiciels avancés qui permettent de détecter des tentatives de hameçonnage, et le niveau de sophistication des techniques utilisées pour inciter les destinataires d'e-mails à cliquer sur des liens augmente en permanence. La menace qui pèse sur les militants, les journalistes et les dissidents de la région du Golfe avec ces campagnes de ciblage en ligne ne fait que croître. Ils courent le risque que la technologie qu'ils emploient, ainsi que leur vie privée, soient compromises. Dans une région où la dissidence et le militantisme peuvent aboutir à une condamnation à la prison ou à la déportation, ce phénomène présente de dangereuses conséquences.

Post-scriptum : « Les méchants ont gagné »

Après des mois de silence, Voiceless Victims a émis un nouveau signe de vie en décembre, en répondant aux e-mails de journalistes du Monde et de Forbes. « Luke Hann » a déclaré à ce dernier :

« Nous avons essayé avec nos moyens limités de sensibiliser l’opinion publique et de dévoiler les graves violations de leurs droits humains que subissent les travailleurs étrangers au Qatar. Malheureusement, depuis que nous avons lancé cette campagne, nous avons reçu de nombreuses menaces. Nous espérons sincèrement que les informations dont vous disposez n’émanent pas des mêmes personnes, celles qui font tout pour nous détruire et pour empêcher que la vérité sur la situation des travailleurs étrangers au Qatar soit révélée au grand jour. »

Dans un autre message envoyé séparément à Forbes et au Monde, « Luke » a apparemment tenté d’expliquer pourquoi Voiceless Victims fonctionnait de façon aussi clandestine :

« Comme nous l’avons dit à tous ceux qui nous le demandent, nous sommes un groupe d’activistes qui se sont lancés dans une quête, celle de révéler les violations de leurs droits fondamentaux que subissent les travailleurs étrangers. Malheureusement, nous sommes très vite devenus la cible de diverses menaces. Nous avons été attaqués à plusieurs reprises par ceux qui veulent s’assurer que personne ne dénonce leurs obscures machinations. C’est pourquoi nous avons décidé d’agir avec des méthodes qui nous permettent de faire entendre notre message tout en restant à l’abri. »

Dans cet e-mail, « Luke » laissait beaucoup de questions sans réponse, notamment :

Pourquoi Voiceless Victims s’est adressée à plusieurs ONG et syndicats légitimes, pour ensuite disparaître sans donner de réponse ;

Pourquoi les e-mails de Voiceless Victims contenaient des liens cachés qui renvoyaient vers des sites de profilage de navigateurs ;

Pourquoi le site web de Voiceless Victims indiquait une adresse postale pour un siège qui semblait ne pas exister ;

Pourquoi le profil de « Luke » sur LinkedIn faisait état d’une expérience professionnelle que l’on pouvait facilement démentir ;

Pourquoi Voiceless Victims avait publié un faux article d’Al Jazeera sur sa page Facebook ; et

Pourquoi Voiceless Victims n’avait jamais donné réponse aux e-mails et aux appels d’Amnesty International, et pourquoi elle n’avait jamais donné suite à une lettre d’Amnesty qui lui demandait de répondre à l’accusation selon laquelle Voiceless Victims était une organisation entièrement fictive.

En bref, les e-mails de « Luke » n’étaient pas assez pour nous convaincre que Voiceless Victims est une organisation légitime de défense de droits humains. Nous avons de nouveau écrit à « Luke » mais il n’a pas répondu.

Il a en revanche envoyé un autre e-mail à Forbes et au Monde dans lequel il nie que Voiceless Victims ait tenté de « rediriger Amnesty vers des sites web malveillants » et a qualifié cette affirmation d’« attaque », sans toutefois fournir d’informations supplémentaires pour appuyer ses dires.

Entre-temps, Voiceless Victims a émis une déclaration publiée le 15 décembre :

« Voiceless Victims » est attaquée. Les méchants ont gagné. »

Capture d'écran du site Internet Voiceless Victims © DR

Entre-temps, Voiceless Victims a émis une déclaration publiée le 15 décembre :

« Voiceless Victims » est attaquée. Les méchants ont gagné. »

Si vous détenez des informations au sujet de l’organisation qui se fait appeler “Voiceless Victims” ou si vous avez des questions au sujet des problèmes soulevés dans ce billet, n’hésitez pas à nous contacter à l’adresse ais-techrights@amnesty.org.

Pour nous envoyer des informations sans prendre de risques, rendez-vous sur https://amlea.org/en/. Veuillez prendre note que votre fournisseur d'accès Internet ou administrateur réseaux pour avoir que vous vous êtes rendus sur le site amlea.

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