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Un vieil homme déjeune à l'intérieur d'un abri dans le sous-sol de sa maison dans le nord de Kharkov, en Ukraine
Un vieil homme déjeune à l'intérieur d'un abri dans le sous-sol de sa maison dans le nord de Kharkov, en Ukraine © CELESTINO ARCE / NURPHOTO / NURPHOTO VIA AFP

Un vieil homme déjeune à l'intérieur d'un abri dans le sous-sol de sa maison dans le nord de Kharkov, en Ukraine © CELESTINO ARCE / NURPHOTO / NURPHOTO VIA AFP

Conflits armés et protection des civils

Guerre en Ukraine : la stratégie d'assiègement de la Russie

Depuis cinq semaines maintenant, les villes ukrainiennes sont rasées jour après jour. La tactique de guerre de l’armée russe consiste en d’incessantes attaques contre des zones densément peuplées. Les civils se retrouvent pris au piège, parfois dans des abris anti-bombes, dans des villes assiégées. Une stratégie cruelle dont nos enquêteurs de terrain rendent compte.

À retenir

La stratégie d’assiégement russe consiste en :

Des attaques illégales menées sans discrimination

Des interruptions des services de base

Des coupures de communication

La destruction d’infrastructures civiles

Des restrictions d’accès aux médicaments et aux soins de santé

Pour la première fois, nos enquêteurs de terrain en Ukraine ont vérifié de manière indépendante les preuves matérielles attestant de l’utilisation d’armes à sous-munitions interdites par le droit international. Ils ont également recueilli des témoignages qui mettent en lumière la stratégie d’assiègement russe. 

Comprendre : Comment nous enquêtons sur la guerre en Ukraine 

A Kharkiv, des attaques aveugles contre les civils

Les forces russes ont atteint la banlieue nord de Kharkiv, deuxième ville du pays, lors des premiers jours de l’invasion. Rapidement, elles ont mis en œuvre des tactiques d’assiègement, cherchant à encercler la ville et tirant avec des armes non discriminantes sur des zones densément peuplées. Une pratique répétée qui se traduit par des attaques illégales.

Le 28 février, trois salves de lance-roquettes multiples ont frappé la partie nord de la ville et ont fait au moins neuf morts parmi les civils, dont des enfants, et au moins 18 blessés.

Lire aussi : En Ukraine, les attaques aveugles de la Russie contre les civils

Le témoignage d’Oleski Stovba 

Ce père de 41 ans a été blessé par une bombe à sous-munitions lors d’une attaque qui a eu lieu dans la matinée du 4 mars. Il était en train d’acheter des provisions dans la rue.  

« Nous avons trouvé de la nourriture et nous attendions devant l’épicerie, lorsque j’ai entendu un grand bruit. Je me suis retourné et j’ai vu plein de petites flammèches. C’était à hauteur de mes genoux, à 50 mètres. Je suis tombé, ma femme également, et j’ai senti que quelque chose touchait ma jambe droite… J’ai baissé mon pantalon et j’ai vu plein de sang. » 

Les chirurgiens qui l’ont opéré ont plus tard retiré trois fragments fichés dans l’aine, le mollet et le pied droits. Nos spécialistes en armements ont examiné les preuves matérielles et ont confirmé que le plus gros fragment provenait d’une sous-munition. 

Le quartier de Saltivka à Kharkiv a également été ciblé à répétition durant le siège de la ville. Notre laboratoire a vérifié 22 attaques qui se sont produites là-bas qui montrent les dégâts infligés à des zones civiles, dont des écoles, des immeubles d’habitation, des marchés alimentaires et un dépôt de tram, entre le 27 février et le 16 mars. Sur les photos des frappes on peut voir des fragments de missiles Smerch et de bombes à sous-munitions disséminés.

C’est devenu ma nouvelle réalité – les tirs et les explosions, sortir des vieilles dames des décombres, pas de gaz, pas d’eau, pas d’électricité. Une fois tous les trois jours, on fait bouillir de la glace pour avoir de l’eau.

Un homme qui s’occupe d’un abri anti-bombes à Saltivka

Nous avons déjà confirmé que des armes à sous-munitions ont tué un enfant et deux civils qui s’étaient mis à l’abri dans une école maternelle dans l’oblast de Soumy. Nous avons également recueilli des informations sur une frappe aérienne qui a tué des civils en train de faire la queue pour acheter des provisions à Tchernihiv.

Lire aussi : Tchernihiv, l'une des attaques les plus meurtrières

Privation de services élémentaires 

La communication avec les civils dans les villes assiégées est extrêmement difficile du fait de la perturbation des services de téléphonie mobile et d’Internet. La plupart passent le plus clair de leur temps dans des abris anti-bombes souterrains, où il n’y a que peu voire pas de réseau. L’accès aux outils de télécommunication est essentiel pour la sécurité et pour avoir accès à des informations vitales concernant d’éventuelles voies d’évacuation. 

Dans les villes de Kharkiv et d’Izioum, les sites sur lesquels sont installées des tours de télévision ont été endommagés par des frappes aériennes. D’après nos recherches, le site de la tour de télévision de Kharkiv a probablement été endommagé à deux reprises entre le 27 février et le 17 mars, et des coupures de services ont été signalées à partir du 6 mars. Un bâtiment associé à la tour de télévision d’Izioum a été touché le 12 mars, puis une nouvelle fois le 20 mars.  

Des informations de source ouverte ont de nouveau confirmé l’interruption des diffusions. Or, de nombreux habitants âgés s’informent et entendent les informations d’urgence du gouvernement via la télévision.

« Les vieux, nous restons » 

Le conflit a de graves répercussions sur les personnes âgées ou souffrant de handicaps, que les tactiques de guerre de siège ne font qu’exacerber. 

Lire aussi : « J’ai peur d’évacuer, je suis une cible vivante » 

Alexandre Mihta, habitant de Kharkiv âgé de 39 ans, souffre de diabète et a beaucoup de mal à marcher du fait des complications que la maladie a provoquées au niveau des pieds. Il a conduit son épouse et sa fille jusqu’à la frontière polonaise, mais a ensuite dû rester en Ukraine à la suite de l’imposition de l’état de guerre. Son immeuble à Kharkiv a été frappé par des missiles Smerch, qui ont fait éclater des conduites de vapeur, ce qui a coupé le chauffage et inondé les étages inférieurs. Alexandre Mihta s’est ensuite réfugié dans un abri à Lviv avec son père.

Alexandre Mihta

Les bombardements n’ont fait qu’empirer. Il me fallait de la nourriture, alors je suis parti et je suis allé faire des courses. J’ai du diabète et j’ai couru lorsque le pilonnage s’est intensifié, et je me suis tordu la jambe. Je voulais arriver jusqu’à l’abri, mais je n’ai pas réussi. J’ai six fractures osseuses et ils [les médecins] veulent amputer. 

Alexandre Mihta
Un habitant de Kharkiv souffrant de diabète

Nous avons également interrogé une femme âgée de 61 ans, restée à Kharkiv pour s’occuper de sa mère âgée de 84 ans, qui souffre de démence et n’est pas en mesure de voyager. Son témoignage est bouleversant :  « Les vieux, nous restons. […] Je parle à ma mère. Je l’emmène aux toilettes et l’aide à se déshabiller. Je dois lui expliquer sans cesse pourquoi nous sommes à Kharkiv et pourquoi nous sommes dans la cave. Elle souffre de démence et oublie pourquoi elle se trouve dans la cave, et je dois lui répéter toute la journée. »

Guerre en Ukraine : la stratégie d'assiègement de la Russie - Amnesty International France