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Madagascar

l'enfer carcéral

A la prison de Mankara (maison centrale de Mankara) © Richard Burton

Surpopulation, malnutrition et misère dans les "maisons de force" malgaches.

Des personnes n’ayant été déclarées coupables d’aucun crime ou délit meurent dans les établissements pénitentiaires de Madagascar à cause de conditions carcérales désastreuses. En août 2017 et en septembre 2018, nous avons visité huit maisons centrales et une prison de sécurité maximale. ans ces neuf établissements, plus de 11 000 personnes ont été placées arbitrairement en détention préventive, souvent pour plusieurs années.

Le rapport révèle que sur les 129 détenus décédés en 2017, 52 se trouvaient en préventive.

Cette pratique abusive touche notamment les hommes, les femmes et les enfants pauvres incapables de payer les honoraires d’un avocat. Par ailleurs, le taux de détention préventive des femmes et des enfants a progressé à un rythme inquiétant ces dix dernières années.

En octobre 2017, 70 % des femmes et 80 % des mineurs étaient en attente de jugement. Dans certains cas, des enfants partageaient leur cellule avec des criminels.

A l'intérieur d'une « maison de force »

« La nuit je n’arrivais pas à respirer. On ne pouvait pas s’allonger. Mes poumons étaient serrés. Il faisait très chaud et je suffoquais. Je ne supportais pas la respiration des autres ».

Duncken Rajaomary a 42 ans. Il est détenu depuis dix-sept ans dans la « maison de force »  de Tsiafahy, située à 30 km au sud d’Antananarivo, la capitale malgache. Forteresse délabrée posée sur une colline déserte, où vent et soleil grillent toute forme de végétation, comme si l’atmosphère de désolation de cette prison s’étendait au-delà de ses hauts murs sombres et fatigués.

« On m’a transféré ici dans le quartier 4, et maintenant c’est supportable : quand je m’allonge pour dormir mes épaules peuvent toucher le sol », raconte-t-il, l’air anxieux, sous l’œil vigilant de deux gardes pénitentiaires.

Comme dans toutes les prisons de Madagascar, la surpopulation carcérale est alarmante. Dans quatre cellules conçues pour 300 prisonniers cohabitent 1 028 détenus. Le quartier 4 est la section la plus vivable de la prison. « Bienvenue dans notre hôtel trois étoiles », ironisent les détenus à notre passage.

Une plaque de béton de 12 mètres de long sert de lit à 70 prisonniers. L’espace insuffisant force bon nombre d’entre eux à dormir à même le sol. La porte de métal grinçante du quartier 2 se referme. Les pas lourds des gardiens se dirigent vers un autre quartier.

Entouré de deux gardiens, Jean-Baptiste Rakotoarimanana, l’air hagard, attend à l’extérieur de sa cellule. Il vient du quartier 2. Impossible d’y avoir accès. « Trop dangereux », tranchent les agents pénitentiaires.

Nous sommes 217 dans ma chambre. C’est dur de vivre avec autant de personnes. Nous sommes vraiment très à l’étroit. C’est pour cela qu’il y a souvent des bagarres entre détenus. Il n’y a pas assez d’eau 

Jean-Baptiste Rakotoarimanana, détenu

Lui aussi se plaint de l’air irrespirable de Tsiafahy. « Je dors dans le compartiment du bas, sur le ciment. Nous sommes sept pour un espace de deux mètres. C’est vraiment très difficile ».

Une description interrompue par les gardiens. « Il n’est ici que depuis quatre mois. Il n’a pas l’habitude », tente de rassurer avec un sourire gêné l’un d’eux. Le regard de l’homme de 30 ans se pose sur ses chaussures usées. Seuls les condamnés à perpétuité et les détenus dangereux sont censés être incarcérés dans cette prison selon la loi malgache. La réalité est différente.

Les "chefs" délimitent à la craie la circulation des détenus dans la cour du quartier C de la « maison de froce» de Tsiafahy © CICR / Myop / Guillaume Binet

Comme 530 détenus de Tsiafahy, Jean-Baptiste, ancien chercheur de saphirs dans la mine d’Ilakaka, dans le sud du pays, n’a pas encore été jugé. Vonjy Zafilahy, le directeur de la « maison de force » confirme : « Normalement la “maison de force”, ne doit pas accueillir de prévenus, mais ce sont les juges qui décident de les envoyer ici ».

Plus de la moitié des prisonniers de Tsiafahy sont en attente de jugement.

Toujours innocents aux yeux de la justice, ils sont pourtant incarcérés dans l’établissement pénitentiaire le plus dur et le plus surveillé du pays. « C’est pour protéger la société et atténuer la souffrance des victimes qu’on les met ici. Les autres prisons ne sont pas assez sécurisées pour les accueillir, donc il faut les transférer à la maison de force, qui est plus fiable. On juge ces prévenus dangereux », tente de justifier le directeur de cette prison surpeuplée.

Si la détention provisoire devrait être une mesure d’exception, à Madagascar elle est devenue la règle. C'est aussi le cas dans la maison centrale de Mankara.

Dans la plupart des établissements pénitentiaires, le nombre de prévenus est supérieur à celui des condamnés. Principale cause de la surpopulation carcérale, cette pratique abusive et illégale, dont la justice s’accommode, met en péril la vie des prévenus. En attente de son jugement, Jean-Baptiste se trouve dans la même cellule que des prisonniers dangereux condamnés pour des crimes de sang.

Les pauvres au service des « patrons »

Les 61 gardiens de Tsiafahy se plaignent aussi de la surpopulation. Du haut des miradors qui surplombent la prison ou dans les couloirs, les tours de garde des surveillants sont longs.

On travaille beaucoup plus parce qu’il y a un manque d’effectifs. Il faut être plus concentré. Au lieu de faire une faction de trente minutes, on effectue deux heures 

Lova Ranaivozanana, gardien de Tsiafahy.

« Vous voyez mon arme, c’est un MAS 38. Ça date d’avant la Seconde Guerre mondiale. On ne peut rien faire avec ça s’il se passe quelque chose », poursuit-il. Trois évasions massives ont eu lieu dans cette prison. La dernière date de 2011. « Ils savent qu’on est peu nombreux donc que s’ils organisent une mutinerie, on ne fera pas le poids », confirme Tahina Randriana, l’un des adjoints du directeur de la prison.

Prisonniers du quartier 4 de Tsia © Laetitia Bezain

Dans les méandres de Tsiafahy, c’est l’instinct de survie qui guide les détenus. Chaque jour, l’objectif est le même : trouver à manger pour apaiser la faim qui ronge leur estomac bien souvent vide.

Ici on ne nous donne qu’une portion de manioc par jour. Ça tient dans un gobelet et on gère cette ration pour toute la journée . Si je ne me creuse pas la tête pour trouver de l’argent, je ne mange rien d’autre, mais ce n’est pas du tout suffisant.

Richard Randriamanantena, détenu, 44 ans

Près d’un détenu sur deux souffre de malnutrition modérée ou sévère à Madagascar d’après le Comité international de la Croix-Rouge, très actif dans le milieu carcéral. Pour survivre, tout un système s’est mis en place. Les détenus « pauvres », à qui aucune famille ne vient donner de l’argent ou à manger, travaillent pour les détenus « riches », appelés « les patrons ».

« Ça fonctionne comme à l’extérieur ici. Certains prisonniers qui ont un peu d’argent deviennent les patrons, explique Richard. Par exemple, moi je suis laveur de linge. Il y aussi des moments où je fais des massages la nuit aux patrons. Ils nous paient 500 ariary (ndlr : 15 centimes d’euros), mais le prix peut varier en fonction de leur satisfaction ».

Richard n’effectue pas cette activité de gaieté de cœur : « Je travaille pour pouvoir manger. Personne ne me rend visite. Depuis mon arrivée ici, je ne peux compter que sur moi-même ». Avec cette maigre somme, il s’achète un peu de riz pour se nourrir le soir.

AVC, crises cardiaques et maladies contagieuses

Manakara prison (Maison Centrale de Manakara), Madagascar, September 2018. © Richard Burton

D’après le Comité international de la Croix-Rouge, la tuberculose, maladie contagieuse, entraîne le plus de décès dans les prisons malgaches.

Il faut se battre contre la faim, mais aussi contre les maladies qui se propagent rapidement dans ce lieu surpeuplé et confiné. Quatre détenus sont morts en 2018 et 38 ces dix dernières années à Tsiafahy, révèlent les chiffres de l’administration pénitentiaire. « Ils font des AVC ou des crises cardiaques », précise Vonjy Zafilahy, le directeur.

D’après le Comité international de la Croix-Rouge, la tuberculose, maladie contagieuse, entraîne le plus de décès dans les prisons malgaches. Richard Randriamanantena, a vu deux de ses amis mourir ici sans savoir de quoi exactement.

« Ils ont eu mal au cœur. Ils sont morts de tristesse, répond-il simplement. Tous les jours, c’est la souffrance ici. Quand je suis arrivé, je n’étais encore qu’un gamin, c’était en 2001 », explique-t-il le regard las.

En 2001, comme bon nombre de détenus de la prison de Tsiafahy, Richard n’avait pas assez d’argent pour payer un avocat lors de son procès.

L’homme de 44 ans, autrefois paysan, est incarcéré à Tsiafahy pour vol de bœufs. Une tradition ancestrale à Madagascar pour prouver sa virilité, devenue un véritable trafic aujourd’hui. « J’ai volé beaucoup, beaucoup, beaucoup de zébus. C’est pour ça que j’ai été condamné à perpétuité. Mais je n’ai jamais tué personne », se défend-il. À Madagascar, les pauvres n’ont pas le droit à la justice.

 Quand on m’a jugé il y avait un avocat commis d’office. Mais je n’avais pas d’argent. Personne ne te protège quand tu n’as pas d’argent », résume l’ancien agriculteur.

Richard Randriamanantena

Un vendeur de brèdes (ndlr : feuilles de plantes comestibles) passe devant Richard. « Je ferais n’importe quoi pour sortir d’ici parce que ça fait vraiment très longtemps que je n’ai pas mangé un vrai repas. J’ai l’espoir de sortir un jour parce que je suis encore vivant après avoir vécu dix-sept ans dans cette prison ».

Si la loi malgache prévoit l’octroi à tout détenu d’un avocat, dans les faits, la majorité des personnes en détention provisoire à Madagascar n’a pas accès à un conseil avant leur procès.

C’est le cas de l’un des compagnons de cellule de Richard, Romuald Andriamiaja incarcéré depuis six ans à Tsiafahy. Visage émacié, vêtements poussiéreux. « Je n’ai jamais eu d’avocat parce que je suis pauvre. Je n’ai même pas été informé de la date de mon procès ! Je pense qu’il n’y a pas eu de jugement et s’il y en a eu un j’aurais dû être sur place pour pouvoir me défendre. L’accusé devrait être devant la barre ! », s’indigne-t-il. Les prisons de Madagascar reflètent l’absurdité et le dérèglement de la justice malgache. « Ce que je ne supporte pas, c’est la longueur de ma punition. Comment c’est possible d’être condamné deux fois à perpétuité ? Ils pensent que je vais revenir ici après ma mort ? Ils se mettent le doigt dans l’œil ! », s’emporte Romuald.

Dans un pays où près de 80 % des habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour, les conditions de détention des prisonniers et les injustices dont ils sont victimes sont loin d’être une préoccupation des autorités.

Dans son bureau sans électricité, Vonjy Zafilahy, le directeur de la prison confirme : « Nous, le personnel de Tsiafahy, nous connaissons les droits des détenus et ce qui est indispensable pour eux, mais nous n’avons pas de moyens, se défend-il. Ce qui se passe ici dépend de la volonté de l’État ».

— De notre correspondante à Antananarivo, Laetitia Bezain (texte et photos) pour La Chronique d'Amnesty International

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