Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains au Cambodge en 2025.
Les atteintes aux droits humains n’ont pas diminué. L’esclavage, le travail forcé, la traite des êtres humains et la torture ont prospéré dans des centres d’escroquerie à travers le pays et les autorités, qui avaient pourtant parfaitement connaissance de tels agissements, n’ont pas pris les mesures nécessaires pour fermer nombre de ces centres. La répression de la liberté d’expression s’est poursuivie, comme en a témoigné l’assassinat présumé à l’étranger d’un détracteur du gouvernement. Des journalistes, des personnalités influentes de la société civile et des personnes qui critiquaient le gouvernement ont cette année encore fait l’objet de poursuites pénales infondées motivées par des considérations politiques. Des milliers de familles vivant sur le site d’Angkor, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, étaient en butte à des menaces persistantes d’expulsion forcée. Celles qui avaient déjà été expulsées n’ont pas reçu réparation. Installées dans des logements inadéquats, elles se retrouvaient confrontées à l’endettement et au chômage.
Contexte
Le pays était toujours dirigé par le Parti du peuple cambodgien, parti unique soutenu par l’armée et contrôlant étroitement le pouvoir judiciaire. Le Cambodge et la Thaïlande se sont engagés dans un conflit armé à leur frontière commune, qui a fait des victimes civiles dans les deux camps.
Travail forcé et torture et autres mauvais traitements
Des cas d’esclavage, de traite des êtres humains, de travail forcé, de travail des enfants, de privation de liberté, de torture et d’autres formes de mauvais traitements ont été recensés dans plus de 50 centres partout dans le pays qui pratiquaient des activités d’escroquerie et de jeux d’argent en ligne. Sur ces sites où elles étaient confinées, des victimes de la traite des êtres humains, dont des enfants, étaient soumises à des menaces de violence et de torture et au travail forcé.
Des personnes du monde entier amenées par des trafiquant·e·s étaient contraintes de franchir des frontières par bateau et de traverser des cours d’eau et des jungles pour être vendues dans des centres où elles étaient ensuite enfermées et exploitées. À l’intérieur de ces centres, la torture et d’autres mauvais traitements étaient utilisés pour les mater et les contrôler. Plusieurs centres utilisaient des « chambres noires » pour punir celles qui osaient contacter les autorités ou qui n’atteignaient pas leurs objectifs de travail. Les victimes étaient illégalement privées de liberté. Elles étaient emprisonnées dans des bâtiments gardés, conçus pour empêcher toute évasion, et n’avaient que des contacts limités avec le monde extérieur. De nombreuses victimes étaient achetées et revendues, et réduites en esclavage à l’intérieur des centres.
En juillet, le Premier ministre a lancé une campagne nationale de répression des centres d’escroquerie ; des opérations menées aux quatre coins du pays auraient permis de libérer plus de 3 000 victimes. Cependant, ces tentatives visant à mettre fin aux activités d’escroquerie en ligne semblaient n’être qu’une opération de marketing, puisque moins de 20 % des centres d’escroquerie identifiés ont fait l’objet d’une enquête et que, dans certains cas, les victimes n’ont pas été libérées. Peu a été fait pour identifier ou aider correctement les victimes de la traite et pour enquêter et poursuivre en justice les responsables d’atteintes aux droits humains.
Les coupes drastiques dans le budget de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) ont eu des conséquences dévastatrices sur le secteur de la lutte contre la traite des êtres humains, le laissant sans ressources alors que le pays connaissait sa pire crise en la matière.
Liberté d’expression et de réunion
Société civile
En avril, la Cour suprême a refusé d’accorder la libération sous caution à cinq militant·e·s de Mother Nature Cambodia qui avaient été incarcérés en 2024, avec d’autres membres de cette organisation, pour avoir défendu les droits environnementaux. Les militant·e·s ont été condamnés à de longues peines d’emprisonnement et transférés dans différents centres pénitentiaires, acte de cruauté supplémentaire visant à les séparer les uns des autres et à les éloigner de leur famille.
Des procès collectifs se sont ouverts en septembre concernant 37 personnes qui avaient été arbitrairement arrêtées et placées en détention provisoire parce qu’elles auraient protesté contre la création d’une zone de développement régional plus d’un an auparavant. La zone de développement a fini par être abandonnée en raison de la pression exercée par les manifestations, mais les personnes concernées ont été maintenues en détention.
En août, le tribunal provincial de Kandal a inculpé Chheng Sreyrath, une commerçante en ligne bien connue, d’« incitation à la discrimination » et de « démoralisation de l’armée ». En octobre, après avoir publié une vidéo de la révolution au Népal, un guide touristique de la ville de Siem Reap a été inculpé de complot en vue de commettre une trahison en renversant le gouvernement.
Journalistes
Les journalistes ont cette année encore été les principales victimes des attaques incessantes du gouvernement contre la liberté d’expression. En janvier, deux journalistes de médias fidèles à la ligne gouvernementale ont été arrêtés après avoir tenté de dénoncer un centre d’escroquerie. Cette tendance s’était déjà amorcée en 2024 avec l’arrestation de Mech Dara, journaliste récompensé pour son travail et connu pour ses enquêtes sur les centres d’escroquerie, à titre de représailles pour avoir dénoncé cette industrie.
Le gouvernement a surveillé de près la couverture médiatique du conflit frontalier entre le Cambodge et la Thaïlande et a arrêté un journaliste qui avait diffusé un reportage en direct depuis la frontière. En août, l’État a révoqué la licence du site d’information Sara NCC Daily, lui reprochant d’avoir diffusé de « fausses informations menaçant la sécurité nationale ».
Personnalités politiques
En janvier, Lim Kimya, ancien homme politique de l’opposition et détracteur du gouvernement, a été tué à Bangkok dans des circonstances permettant de penser qu’il s’agissait d’un assassinat politique commandité depuis le Cambodge. Ce meurtre d’un homme politique cambodgien en Thaïlande a alarmé les opposant·e·s au gouvernement qui y vivaient. En octobre, Ekkalak Paenoi a été déclaré coupable de cet homicide par un tribunal thaïlandais. Ses complices présumés, identifiés dans des vidéos comme étant des ressortissants cambodgiens ayant des liens avec des responsables cambodgiens, étaient toujours en fuite.
Droit à un environnement sain
En juillet, le gouvernement a publié l’actualisation de sa CDN, fixant comme objectif conditionnel d’atteindre 55 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble de l’économie du pays à l’horizon 2035.
Des projets de compensation carbone de grande ampleur ont été menés dans des forêts sans que les populations concernées n’aient donné leur consentement préalable librement et en connaissance de cause. Des populations autochtones ont subi des expulsions forcées et ont vu leurs cultures agricoles détruites et leurs moyens de subsistance traditionnels être interdits dans le cadre de ces projets qui les excluaient de leurs terres ancestrales.
Les autorités ont encouragé des entreprises à procéder au dragage du sable du Mékong. Ces activités menaçaient les écosystèmes, car elles abaissaient rapidement le lit du fleuve, déstabilisaient ses berges et intensifiaient l’intrusion saline et la dégradation d’espaces vitaux pour la pêche et l’agriculture.
Déchéance arbitraire de la nationalité
En août, une modification de la Constitution a permis de révoquer la citoyenneté des personnes déclarées coupables de trahison ou de collusion avec des puissances étrangères. Ces mesures visaient à intimider et à museler les personnes qui critiquaient les autorités à la suite d’arrestations massives et de l’assassinat présumé de Lim Kimya. Elles ont suscité des inquiétudes quant à de nouvelles violations du droit international relatif aux droits humains.
Des personnes d’origine vietnamienne vivant au Cambodge étaient toujours exposées au risque de devenir apatrides. Comme les autorités continuaient de leur retirer ou de refuser de leur délivrer des documents d’identité, de résidence et de naturalisation, elles n’avaient pas les moyens de prouver leur nationalité cambodgienne. Dans de nombreux cas, leur situation s’apparentait à de l’apatridie. Le retrait de la citoyenneté ou des papiers d’identité semblait s’inscrire dans le cadre d’une politique arbitraire et souvent fondée sur l’appartenance ethnique.
Droits en matière de logement
Les expulsions forcées dans le complexe de temples d’Angkor étaient suspendues depuis 2023 en raison des pressions exercées par la société civile. De nombreuses familles expulsées de force du site restaient endettées et n’avaient toujours pas accès à un logement adéquat ni à une quelconque forme d’aide ou de réparation. À la suite d’une mission de surveillance des sites de relocalisation à Angkor, le Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO a conclu que les expulsions menées par le gouvernement – jugées illégales par Amnesty International au regard du droit international relatif aux droits humains – étaient conformes à la législation locale.
Des milliers de familles à travers le pays demeuraient endettées auprès d’institutions de microfinance prédatrices, qui les faisaient sombrer dans la pauvreté et l’insécurité alimentaire, les poussaient à faire travailler leurs enfants, et les contraignaient à vendre leur maison et leurs terres.
Attaques menées sans discernement
En mai, un différend territorial qui opposait depuis longtemps le Cambodge et la Thaïlande a dégénéré en affrontements le long de la frontière. Des éléments donnaient à penser que le Cambodge comme la Thaïlande pourraient avoir mené des attaques aveugles qui ont endommagé des infrastructures civiles. En décembre, plus de 40 personnes avaient été tuées. Les deux camps ont subi des pertes civiles et des dommages à des biens de caractère civil ; les destructions ont notamment touché un centre de santé, une pagode et des habitations civiles au Cambodge. Les autorités thaïlandaises ont visé des centres d’escroquerie, mettant en danger des victimes de la traite d’êtres humains.
Un second cessez-le-feu a été conclu le 27 décembre. Des milliers de familles cambodgiennes n’ont pas souhaité ou pas pu rentrer chez elles, parfois en raison de la présence de l’armée thaïlandaise au Cambodge. Le retour de nombreux migrant·e·s de la Thaïlande vers le Cambodge et le déplacement de milliers de Cambodgiennes et de Cambodgiens à l’intérieur du pays, privés d’abris adaptés, d’eau et de nourriture, étaient source de préoccupation.
Droits des femmes
La représentation des femmes a diminué après les élections de 2023, tombant à 13 % au Parlement, alors qu’elles représentaient 42 % des effectifs de la fonction publique. Les femmes restaient exposées à la violence fondée sur le genre et à la discrimination au travail.
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