Agir
Faire un don
ou montant libre :
/mois
Grâce à la réduction d'impôts de 66%, votre don ne vous coûtera que : 5,1 €/mois
© Misha Japaridze

© Misha Japaridze

© Misha Japaridze

Justice internationale et impunité

Groupe Wagner : un témoin de l'intérieur raconte

En 2018, à Saint-Pétersbourg, un homme de main dévoile ses activités criminelles au sein d’un service de sécurité lié à Evgueni Prigojine, le patron présumé de Wagner. 

Février 2018. Dans un bar de Saint-Pétersbourg, le journaliste russe, Denis Korotkov, écoute un témoin clé :

En juin 2016, je fais le guetteur dans la rue Fomina, à Pskov (près de Saint-Pétersbourg). Mon complice, Oleg, marche vers un blogueur opposant à Poutine et lui plante une seringue de poison. Plus tard, je téléphone chez ce blogueur pour prendre de ses nouvelles. Un enfant me répond : «Papa est mort ». 

L’homme qui lui parle se nomme Valery Amelchenko, 61 ans. Il promet à Korotkov que si son journal, Novaya Gazeta, l’aide à quitter le pays, il révélera d’autres missions qu’il affirme avoir exécutées depuis cinq ans pour un service de sécurité dirigé par des employés du milliardaire Evgueni Prigojine.

Le journaliste accepte. Pendant des mois, dans plusieurs lieux tenus secrets, il enregistre la voix de son témoin.  

En 2012, une connaissance, Andrei Mikhailkov, me recrute pour travailler dans un service de sécurité. Mon job est de monter une petite équipe pour surveiller des personnes et des organisations dissidentes.

Ce Mikhailkov dont il parle est l’un des créateurs de l’usine à trolls et de plusieurs médias de Prigojine. Son supérieur, Evgueni Gulyaev, dirige le service de sécurité de Prigojine et voyage en avion avec Outkine et d’autres commandants du groupe Wagner. 

Passage à tabac et empoisonnement

Lire aussi : Wagner : l'armée secrète de Poutine

Une des premières missions de Valery Amelchenko, en 2013, est de payer un clochard pour qu’il se jette sous la voiture d’une femme d’affaires en conflit avec Prigojine. Korotkov a rendu publique la capture vidéo du faux accident. On y voit le clochard se précipiter délibérément sous la voiture, presque à l’arrêt, de la femme, puis faire le mort. 

La même année, Amelchenko part avec son équipe à Sotchi pour s’occuper d’un jeune qui a twitté une caricature anti-Poutine. On lui a dit rudement de ne plus faire ça, détaille le mercenaire dans un enregistrement que nous avons écouté.

«Je ne suis ni médecin ni traumatologue, mais je peux dire qu’on l’a laissé en vie et en bonne santé ».

Ils lui ont juste brisé la clavicule. Le reporter Korotkov a retrouvé la victime qui, à la suite de l’agression, a suspendu ses comptes Twitter. Elle a refusé de parler, mais le supérieur d’Amelchenko, Mikhaïlov, ayant depuis quitté l’empire de Prigojine, lui a confirmé l’opération. Jusqu’à fournir des clichés de la surveillance du jeune homme, qu’on voit photographié en sweat à capuche rouge et lunettes sur le nez.

Korotkov vérifie aussi l’empoisonnement de l’opposant à Pskov, que lui a décrit Amelchenko lors de leur première rencontre. Il retrouve sa maison et apprend qu’un blogueur quadragénaire nommé Skobars l’habitait, avant de mourir d’une crise cardiaque le 29 juin 2016…

Le blogueur n’est pas la seule victime d’Oleg, l’empoisonneur de l’équipe d’Amelchenko : « Oleg part un jour à Moscou attendre un type la nuit, devant son domicile [l’époux d’une avocate de l’opposant Alexeï Navalny qui enquêtait sur le business de Prigojine]. Il tient la seringue planquée dans un bouquet de fleurs. Le type passe devant lui, il l’enfonce dans sa jambe. La mission n’était pas de le tuer mais de lui faire très peur ». On a pu voir les images d’une vidéosurveillance où l’empoisonneur bouscule l’empoisonné, jette les fleurs et détale pendant que sa victime convulse et s’écroule sur le sol. À l’hôpital, des médecins identifieront ensuite un puissant neuroleptique.

Autre crime, raconté par Amelchenko. Le 12 février 2017, il s’envole pour la Syrie avec Oleg et un groupe de 6 hommes. Un cadre du service de sécurité de Prigojine les dirige. Ils rejoignent à Homs une base de Wagner : « On doit tester des substances toxiques sur des prisonniers de guerre de l’État islamique. Mais on ne nous donne aucun prisonnier, alors Oleg et moi testons les drogues sur 7 gars d’une milice syrienne formée par Wagner qui refusaient de se battre. On leur fait boire, à leur insu, du thé coupé avec un produit à action lente, et on leur laisse plusieurs jus de fruits empoisonnés. Après ça, les Syriens nous arrêtent, car un de leurs officiers de renseignement a bu une bouteille et en est mort. Les autres ont vomi avec des diarrhées. On a dû quitter le pays en vitesse ». 

Korotkov a pu voir dans le téléphone d’Amelchenko une photo de ce dernier prise à Homs avec à ses côtés un commandant de Wagner, ainsi que les billets d’avion pour la Syrie. Par la suite, un informateur du groupe Wagner déconnecté d’Amelchenko lui confirmera les empoisonnements.

« Je suis suivi !  »

Le dernier rendez-vous de Korotkov avec Amelchenko a lieu dans un café de la rue Sadovaya, à Saint-Pétersbourg, le soir du 2 octobre 2018. Korotkov n’a encore rien publié. Ils planifient un prochain rendez-vous à l’étranger, dans un pays européen où Amelchenko refera sa vie et révélera aux lecteurs de Novaya Gazeta de nouveaux crimes. 

Vers vingt heures, Korotkov dit au revoir à son informateur. À 21 h 22, son téléphone vibre. « Je suis suivi par deux mecs ! l’alerte Amelchenko, dont nous avons entendu l’enregistrement. Un jeune en veste blanche, lunettes, 25 ans, un autre avec un chapeau panama. Qui sont-ils ? Qui sont-ils ? » Puis le téléphone coupe. 

Korotkov le rappelle, sans succès. Vers 22h30, un inconnu répond : « Je suis résident du 110 Leninsky, je viens de trouver par terre deux téléphones et une chaussure ». Korotkov fonce le rejoindre et reconnaît, sur le parvis d’un garage délabré, les appareils et le mocassin noir d’Amelchenko. Il signale sa disparition à la police, puis retourne chez lui.

Après plusieurs jours sans nouvelles, Korotkov juge sa source en danger. Il se prépare à publier l’histoire et écrit plusieurs questions à Prigojine. Quelques jours plus tard, le 17 octobre 2018, le bureau de son journal à Moscou reçoit dans un panier une tête de bélier coupée, une couronne mortuaire et ce billet : « Denis Korotkov est un traître à la patrie ». Le même jour, un coursier livre à son domicile des œillets et un carton : « Nous ne t’oublierons pas ».  

Korotkov part trois jours se mettre au vert en Finlande, le temps que Novaya Gazeta publie son article sur les crimes qu’Amelchenko attribue au service de sécurité de Prigojine. Le lendemain, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov déclare « n’être au courant d’aucune confirmation des informations publiées ». Deux jours plus tard, un miracle. Amalchenko réapparaît dans un poste de police. Il va revenir sur son témoignage, et accuser le reporter de lui avoir forcé la main.

Il déclare que des hommes payés par Korotkov l’ont emmené « sans violence » dans une tente en forêt, puis dans une maison de campagne, où ils lui ont proposé de le mettre à l’abri un moment. Quant à tout son récit paru dans Novaya Gazeta, il affirme que Korotkov le lui a dicté et l’a payé pour qu’il l’enregistre. 

Curieusement, ces accusations n’ont donné lieu à aucune poursuite en diffamation de la part de Prigojine ou des hommes de Wagner. Mais les sites web de l’empire médiatique de Prigojine, Patriot, contre-attaquent, accusent Korotkov de travailler avec Daech ou avec les services secrets ukrainiens. Sa vie, depuis, est devenue dystopique.

Mes e-mails, mes téléphones sont piratés. Je trouve sous ma voiture des traceurs GPS. Parfois, des hommes surveillent en bas de chez moi. Je ne veux pas m’en rendre malade, alors je vis avec.

Depuis sa réapparition surprise, en 2018, Amelchenko n’a jamais reparlé. Korotkov évoque sa trahison avec sobriété :

Je pouvais m’y attendre. Je suppose que lorsqu’ils ont compris ce que j’allais révéler, ils ont monté un plan pour le stériliser. Ça m’a embêté, mais sans plus.

Korotkov ne contacte plus sa source, pour éviter de donner prise à toute nouvelle provocation.

Mais si demain il veut rectifier la vérité, il a mon téléphone…

la chronique septembre 2021
ABONNEZ-VOUS À LA CHRONIQUE

La Chronique, magazine d'enquêtes et de reportages

Cet article est tiré du magazine La Chronique du mois de septembre 2021.