
Face caméra, des hommes et des femmes décrivent leur rapport amoureux au vivant et leur engagement militant. Soulèvements, le documentaire de Thomas Lacoste, déconstruit le fantasme de l’écoterroriste.
Une jeune agricultrice fixe la caméra, immobile. Cadre sobre, pas de commentaires. Juste la parole d’une femme qui raconte son lien intime à la nature, à la ferme familiale, à ses bêtes. Et puis son arrestation, à l’aube, lorsque les forces de l’ordre ont débarqué : des centaines d’hommes armés, casqués, comme pour une action antiterroriste. Militante du mouvement Les Soulèvements de la Terre, engagée contre le modèle agricole industriel, elle témoigne les yeux pleins de larmes de sa sidération. Cette scène d’ouverture illustre le parti pris radical de Thomas Lacoste dans son film Soulèvements : privilégier la durée pour transmettre l’émotion plutôt que l’argument, faire ressentir au spectateur le contraste entre répression étatique et engagement de citoyens ordinaires. « Comment une société en vient-elle à criminaliser ses propres enfants lorsqu’ils défendent le vivant ? », s’interroge le cinéaste rencontré dans un café parisien.
Le projet de ce documentaire est né en 2023, dans un moment de bascule politique et personnelle. « Je suis un vieux papa attentif aux choses de la vie, inquiet du devenir de notre société et du rapport qu’elle entretient avec ses enfants. » Ce printemps-là concentre, selon lui, une violence inédite des autorités avec, notamment, la répression de la manifestation du 25 mars contre les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).
«C’était trop, poursuit Thomas Lacoste. Il y avait urgence à penser quelque chose, et à le faire vite.» Dans son film, 16 témoignages se succèdent, parfois en binôme intergénérationnel; celui d’un ancien syndicaliste, ex-élu local à Niort, désabusé par ses expériences politiques, qui se rallie à l’approche plus radicale de son fils, militant des Soulèvements de la Terre; ou encore cette jeune fille évoquant, en présence du père d’une camarade de lutte, l’action victorieuse contre un projet de retenue d’eau destiné à l’enneigement artificiel à La Clusaz (Haute-Savoie).
Au fil de ces rencontres se dessine une économie de la résistance avec sa quarantaine de greniers collectifs permettant de ravitailler des grévistes, la mutualisation des outils agricoles, son service de soutien juridique…
Entre les temps de paroles, le documentaire ménage des pauses, mais choisit de ne pas filmer le déroulé d’opérations militantes (blocage, occupation) ni la vie quotidienne des ZAD – « par souci de protection, mais aussi pour ne pas esthétiser la lutte». Il déplace le regard vers les paysages, les animaux, les gestes: une vache au soleil couchant, deux chevaux l’œil aux aguets, des arbres… « Filmer à la même hauteur les visages et les paysages. L’humain, le végétal, l’animal.» Ces respirations auraient d’ailleurs mérité d’être plus longues, pour rappeler l’enjeu de ces luttes : la possibilité d’habiter un monde encore vivable.
Critique d’Aurélie Carton originellement publiée dans notre magazine des droits humains La Chronique.