La ville d’El Fasher, l’un des derniers bastions de l’armée soudanaise dans le Darfour, est tombée aux mains des forces de soutien rapide le 26 octobre 2025. Les atrocités commises envers les populations civiles sont terriblement choquantes. Nous avons recueilli les témoignages de celles et ceux qui ont réussi à fuir.
Attention, certains témoignages peuvent heurter la sensibilité.
Au Soudan, la terrible guerre déclenchée en avril 2023 se poursuit. Elle a provoqué des dizaines de milliers de morts et le déplacement de 12 millions de personnes.
Plus de 30 millions de personnes, soit les deux tiers de la population, nécessitent une aide humanitaire. C’est la plus grande crise humanitaire au monde selon les Nations unies.
La ville d’El Fasher, située dans la région du Darfour, était l’une des dernières enclaves à ne pas être encore passée sous le contrôle des forces de soutien rapide (FSR). Mais après 18 mois de siège féroce, la ville est tombée le 26 octobre 2025 entre leurs mains.
Les forces armées soudanaises (FAS) menées par Abdel Fattah al-Burhan se disputent le contrôle du Soudan avec les forces de soutien rapide (FSR) menées par le général “Hemetti”. Les rivalités entre les deux hommes pour le contrôle de l'État n’ont fait que s’intensifier avant d’aboutir au déclenchement de la guerre civile le 15 avril 2023. Depuis lors, les populations civiles se retrouvent au cœur du conflit qui opposent les FAS et les FSR et sont victimes de graves violations commises par les deux parties.
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Le tournant avec la prise de la ville El Fasher par les FSR
Avant le siège, plus de 1,5 million de personnes habitaient à El Fasher. Des centaines de milliers de personnes avaient fui la ville encerclée par les FSR. Les populations s’étaient réfugiées dans des camps de déplacés autour de la ville et se trouvaient en proie à la famine. Le camp de réfugiés de ZamZam, à 15km d’El Fasher, abritait plus de 400 000 personnes avant d’être vidé de ses habitant·es victimes de bombardements.
Mais certaines personnes n’avaient pas réussi à fuir la ville. 260 000 civil·es étaient encore pris au piège, coupé·es de toute aide humanitaire, lorsque la ville est tombée aux mains des FSR.
Depuis la chute de la ville, des atrocités ont lieu à l’encontre des populations civiles à El Fasher. L’un des faits les plus choquants est le massacre d’au moins 460 personnes dans une maternité lors de la prise d’El Fasher selon l’Organisation mondiale de la santé. Des vidéos étudiées par nos chercheur·es ont révélé une série d’attaques. Les FSR commettent des violences, des viols, des homicides envers la population civile non armée.
Nos chercheur·es ont pu entrer en contact avec des survivant·es qui ont fui El Fasher après la prise de la ville. Les victimes ont raconté avoir vu des groupes d’hommes froidement abattus par les FSR, des personnes être prises en otage contre la demande de rançons. Des femmes et des filles ont témoigné avoir subi des violences sexuelles. Les témoignages décrivent les rues d’El Fasher vidées de ses habitant·es où des centaines de cadavres gisent sur le sol. Ces violences contre les populations civiles constituent des crimes de guerre.
Nos équipes de chercheur·es ont recueilli le témoignage de 28 victimes qui ont réussi à fuir El Fasher et à se mettre en sécurité dans les villes de Tawila, à l'ouest d'El Fasher, et de Tina, à la frontière avec le Tchad. Trois entretiens ont été menés en personne au Tchad et les autres à distance à l'aide de téléphones. Tous les prénoms des victimes ont été modifiés par mesure de sécurité.
Le 3 novembre, le Bureau du procureur de la Cour pénale internationale s’est dit “profondément alarmée”par la situation à El Fasher. Le 7 novembre, les Nations unies ont mis en garde contre de “possibles crimes de masse”.
Nous n’entendons pas les cris, mais – alors que nous sommes réunis ici – l’horreur continue.
Le chef des affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, devant le Conseil de sécurité des Nations unies le 31 octobre 2025.
Ce qu’il se passe à El Fasher est abominable. Ces événements s’inscrivent dans la longue liste des sévices infligés par les FSR aux populations civiles.
Les populations civiles prises entre les deux feux au Soudan
Amnesty International a documenté de graves violations de droits humains commises par les deux parties depuis les débuts du conflit au Soudan. Les femmes et les filles sont particulièrement victimes de sévices. Elles sont la cible de violences sexuelles comme les viols, les viols en réunion et l’esclavage sexuel. Nos équipes de recherche ont documenté les violences sexuelles commises par les forces de soutien rapide (FSR) qui visent à humilier, contrôler et déplacer des communautés à travers le pays.
Notre organisation a également documenté des attaques ciblées des FSR et de groupes alliés en fonction de critères ethniques contre les Masalits et d’autres communautés non arabes dans l’État du Darfour occidental.
La région de Kordofan menacée
Après la prise d’El Fasher, les FSR se déplacent désormais dans l’est du Soudan. Les populations civiles de la région du Kordofan-Nord et celle du Kordofan-Sud sont menacées par les incursions des FSR.

Carte du Soudan indiquant les zones contrôlées par les FAS (en vert) et celles contrôlées par les FSR et leurs alliés (en orange) au 28 octobre 2025 après la chute d’El Fasher. Données du Critical Threats Project at the American Enterprise Institute. © SYLVIE HUSSON / AFP
A la veille de la prise d’El Fasher, les FSR s’étaient également emparés de la ville de Bara, à 30 kilomètres d’El Obeïd, la capitale du Kordofan du Nord. Mais Bara a depuis été reprise par l’armée soudanaise le 17 novembre.
El Obeïd est également menacée de siège par les FSR. Le 3 novembre, une frappe de drone aurait tué au moins 40 personnes lors de funérailles. En plus d’encercler El Obeïd, les FSR continuent d’assiéger la ville de Kadugli dans le Kordofan du Sud.
Nous craignons que les populations civiles soient la cible de massacres comme ceux commis à El Fasher. Nous ne devons pas laisser ces atrocités continuer à se perpétrer au Soudan dans le silence assourdissant de la communauté internationale.
Il ne doit pas y avoir de répétition des terribles massacres et atrocités signalés depuis El Fasher ces dernières semaines.
Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International
Le commerce mondial des armes alimente le conflit au Soudan
Au Soudan, les parties au conflit sont armées par des pays tiers. Amnesty International a identifié sur le champ de bataille soudanais des armes en provenance de Chine, des Émirats arabes unis, de Russie, de Serbie, de Turquie et du Yémen. Ces armes sont mises entre les mains de combattants qui sont accusés de violations du droit international. Elles aggravent la crise humanitaire au Soudan.
Les Émirats arabes unis apportent tout particulièrement leur soutien aux FSR en leur fournissant des armes et des munitions. Nous avions enquêté et identifié du matériel de guerre français et chinois sur le champ de bataille au Soudan à travers l’intermédiaire des Émirats arabes unis.
L’utilisation de ces armes sur le tout le territoire soudanais démontre que l’embargo actuel appliqué aux armes dans la région du Darfour est inefficace. Un embargo étendu à l’ensemble du Soudan est primordial pour enrayer les violences envers les populations civiles.
Nos demandes
La communauté internationale, notamment les Émirats arabes unis, le Conseil de sécurité des Nations unies, les États membres de l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Russie et la Chine, doivent exercer de toute urgence des pressions sur le commandement des FSR afin qu’ils cessent leurs attaques brutales contre la population civile
La communauté internationale doit également exiger des Émirats arabes unis qu’ils cessent de soutenir les FSR.
Au niveau régional, l’Union africaine, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’Organisation de la coopération islamique, et la Ligue arabe, doivent également faire pression sur les FSR.
Les Nations unies doivent étendre l’embargo actuel sur le commerce des armes au Darfour à l’ensemble du Soudan.
La communauté internationale doit accélérer l’aide humanitaire au Soudan.
Les responsables d’atrocités commises contre des civil·es au Souan doivent répondre de leurs actes devant la justice.
La mission d'enquête du Conseil des droits de l'homme des Nations unies au Soudan doit disposer des ressources nécessaires afin de remplir efficacement son mandat et d’enquêter sur les violations et les exactions perpétrées au Soudan, notamment à El Fasher.
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