Le photographe Martin Barzilai suit les refuzniks depuis 2008, ces Israélien·nes qui refusent de servir l’armée. Il est reparti en Israël et en Cisjordanie avec Christophe Boltanski, ancien correspondant de Libération, afin de comprendre ce mouvement encore marginal mais en plein essor. Qui sont ces refuzniks ? Forment-ils un groupe cohérent, capable de peser sur la société israélienne ? Et comment le traumatisme du 7 octobre et le génocide ont-ils influé sur leurs trajectoires ?
Jeunes gens refusant l’incorporation, réservistes brisés par la guerre, officiers décorés qui rendent les armes, thérapeutes rattrapés par la culpabilité des soldats… Depuis le choc des massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas puis le génocide contre les Palestiniens, de plus en plus d’Israéliens et d’Israéliennes défient l’un des piliers de leur société : l’armée. Face aux exactions qu’ils disent avoir vues ou commises, ils opposent un mot longtemps impensable : non. Une brèche qui s’élargit.
Ses camarades, réunis devant un immeuble Bauhaus du centre de Tel-Aviv, l’accueillent en héroïne. Tatouage discret à l’avant-bras, cheveux ras, lunettes épaisses, des bagues à chaque doigt, la jeune Daniel Schultz les salue d’un sourire crispé. À peine sortis de l’adolescence, parfois encore au lycée, ils sont une cinquantaine à l’entourer avec mégaphones et tambours. Elle les espérait plus nombreux. L’avant-veille, les yeux pétillants, elle nous prédisait une « grande manif ». À force de mener des actions communes, elle connaît presque tous leurs visages. En ce 23 octobre 2025, c’est pour elle qu’ils s’apprêtent à défiler dans une ville qui, en apparence, a retrouvé son insouciance d’avant-guerre. Intimidée ou inquiète, elle hésite à prendre la tête du cortège.
« Je vais être incarcérée dimanche et je suis un peu stressée », dit-elle. À 19 ans, elle fait partie des nouveaux conscrits. Dans trois jours, elle doit se rendre au centre d’incorporation de Petah Tikva, au nord-est de Tel-Aviv. « Je vais leur dire que je refuse de faire mon service militaire, et ils m’enverront direct en prison », lâche-t-elle, résignée. La plupart des gens massés autour d’elle sont déjà passés par là, comme Yona, sa compagne, qui tient le micro. « Elle vient d’être libérée, indique Daniel. Ils l’ont d’abord placée à l’isolement complet durant cinquante jours, car Yona est en transition de genre, et ils ne savaient pas où la mettre, puis l’ont transférée dans la partie réservée aux femmes. »

Elles militent l’une et l’autre à Mesarvot – littéralement les « refusantes » –, un réseau d’entraide à destination de celles et ceux qui décident de ne pas porter l’uniforme. Elles auraient pu être exemptées sans encourir de sanction, en prétextant, à l’instar de nombreux Israéliens, des motifs religieux, psychiatriques ou autres. « J’ai d’abord songé à invoquer une fragilité mentale, ce que font la plupart des gens. Par peur de ce qui m’attendait, ma famille m’y incitait, raconte Daniel. Mais j’ai compris que mon refus était politique. Je veux le rendre public et pouvoir dénoncer l’injustice subie par les Palestiniens. »
Le déclic : une École mixte juive et palestinienne
Avant ses premiers doutes, son père, un ex-pilote de l’armée, souhaitait qu’elle intègre les renseignements. « C’est la voie qui garantit les meilleures opportunités professionnelles », poursuit Daniel. Issue d’un milieu libéral, elle étudiait au lycée de Givat Haviva, l’un des rares établissements mixtes. Elle fait remonter son revirement à son année de première. « Dans ma classe, il y avait deux élèves qui venaient de Cisjordanie. C’était la première fois que je parlais à des Palestiniens. J’ai alors pris conscience que notre armée, qui se présente comme la plus morale du monde, n’était pour eux qu’une force d’oppression. »
Ces jeunes activistes s’élancent sur le boulevard Rothschild, réputé pour sa promenade ombragée, ses bars branchés et ses terrasses. On les sent nerveux. « Nous ne tuerons ni ne mourrons pour les colonies », « Résiste à une armée génocidaire », « Stop à l’extermination », lit-on sur leurs pancartes. Un homme plus âgé a tenu à les suivre. « J’ai deux filles qui seront bientôt confrontées au même dilemme », explique Ran, psychologue. En short, sac au dos, il déborde d’enthousiasme : « Les voir me redonne de l’espoir, proclame-t-il. Ces jeunes sont beaucoup plus conscients que je ne l’étais à leur âge. Ce qu’ils font demande un énorme courage. En Israël, l’armée, c’est une religion. Appeler à la déserter relève du sacrilège. »
À peine ont-ils fait trois pas que des cris fusent. « Porcs ! », hurle un militaire à vélo électrique. Il lâche sa bécane, se jette sur eux. Deux policiers surgis à point nommé s’interposent. « Bande de putes ! », renchérit un motard. Une mère en robe fourreau, poussant son bébé dans un landau, esquisse un doigt d’honneur. « À mort ! », vocifère sa voisine. Une troisième les poursuit avec son iPhone. « Ce sont… » Elle cherche ses mots. « Des déchets ! » La trentaine, elle dit travailler dans la finance. « Ils vivent ici, et ils traitent nos soldats d’assassins ? Qu’ils aillent à Gaza. Ils n’ont rien à faire ici », s’écrie-t-elle. Un passant les menace du poing. Son épouse le retient par l’épaule. « Vous n’êtes qu’un tas de merde », s’époumone-t-il.

Le petit groupe avance sans réagir, en évitant de croiser les regards. « Ça va se calmer », promet Ran, toujours positif. Nous voici arrivés, selon lui, dans le « vrai Tel-Aviv », supposé plus tolérant. Espoir vite douché. Le cortège continue de déchaîner un torrent de haine. Des hommes déploient sur son passage l’étendard jaune et vert des Golani, brigade d’infanterie engagée à Gaza. Plus loin, un barbu en maillot de sport tourne autour des manifestants en leur criant les slogans favoris de l’extrême droite israélienne : « Occupation ! Déportation ! Colonisation ! » Les attaques se poursuivent d’un bout à l’autre du parcours.
L’objection : une tendance en hausse
« Que voulez-vous, nous sommes des traîtres », ironise l’avocate Noa Levy, rencontrée une semaine plus tard. Cofondatrice de Mesarvot, ancienne réfractaire, elle ne cesse de ferrailler avec la justice militaire. Elle reçoit dans les locaux du Hadash [alliance parlementaire judéo-arabe de la gauche radicale israélienne], dont elle assure aussi la vice-présidence. Un curieux cadre de travail pour une juriste, orné de tissus multicolores, d’une guitare et de portraits de Marx et d’Engels. Âgée de 41 ans, elle a défendu la plupart des insoumis du boulevard Rothschild. « Elle se bat comme une lionne », selon l’un d’eux.
Malgré le petit nombre des manifestants de Mesarvot et l’hostilité suscitée, Noa Levy affirme que les objecteurs de conscience reflètent un phénomène beaucoup plus vaste : « Au cours des deux dernières années, nous avons assisté à une vague de refus sans précédent. Ce fut l’un des principaux défis auxquels ce gouvernement a dû faire face. Si l’armée n’a pas pu occuper Gaza, c’est parce qu’elle manquait de soldats. » Combien sont-ils ceux que l’on surnomme, ici, les « refuzniks » ? « On ne le sait pas précisément. Les autorités militaires cachent les chiffres. Mais le nombre de gens qui s’adressent à nous a été multiplié par dix. On parle de milliers de personnes. »
Depuis le début de la guerre, l’avocate a conseillé des centaines d’objecteurs de conscience. « Ils appartiennent à toutes les franges de la société, assure-t-elle. Vous avez des religieux, des gens de droite, des pauvres comme des privilégiés. » Les peines encourues varient selon le profil de la personne, l’état de l’opinion, les besoins du moment ou l’humeur du commandant. « À l’heure actuelle, vous risquez de vingt à trente jours pour avoir désobéi aux ordres, et si vous persistez, on vous condamne à nouveau, et ainsi de suite. Au total, vous pouvez rester plus de six mois en prison. »
Sa cliente Daniel Schultz vient d’écoper de vingt jours derrière les barreaux. Mais l’exécution de la sentence a été suspendue, à titre exceptionnel, jusqu’à l’examen de sa demande d’objection de conscience. Pourquoi un tel traitement ? Me Levy l’ignore. « Les sanctions sont erratiques. Il n’y a rien d’écrit. Avant le cessez-le-feu à Gaza [entré en vigueur le 10 octobre 2025], l’armée avait opté pour la manière forte. Depuis, elle ne sait pas trop quoi faire », observe-t-elle.
« EN ISRAËL, L’ARMÉE, C’EST UNE RELIGION. APPELER À LA DÉSERTER RELÈVE DU SACRILÈGE »
Tsahal, l’acronyme qui sert à désigner les forces de défense israéliennes, est bien plus qu’une armée. Elle constitue un rite de passage, une seconde famille, le fondement d’un pays en perpétuel état de guerre. Elle sert de tremplin professionnel et scelle des amitiés qui résistent au temps. S’en prendre au principal pilier d’une nation coûte cher. Invectives, menaces, opprobre, emprisonnement, parfois rupture avec les proches. Les refuzniks savaient à quoi ils s’exposaient. Pourtant, un jour, ils ont dit non.
L’éveil d’un scepticisme
Les refus, Itamar Greenberg les enchaîne. « Je n’ai jamais pu marcher en fermant les yeux. Des questions tournent en permanence dans ma tête », analyse-t-il, avec son sérieux imperturbable. Âgé de 19 ans, trapu, cheveux mi-longs, visage joufflu, il ne tient pas en place. À peine arrivé dans un café de Tel-Aviv, il semble pressé d’en partir. Lors de la manif, il faisait partie des meneurs, stoppant les voitures à chaque carrefour afin de permettre à ses compagnons de traverser. À la fois attentif à autrui et perdu dans ses pensées, il court d’un monde à l’autre.
« CE SONT… DES DÉCHETS ! ILS VIVENT ICI, ET ILS TRAITENT NOS SOLDATS D’ASSASSINS ? QU’ILS AILLENT À GAZA »
Il vient de Bnei Brak, une ville ultraorthodoxe. Ses parents haredim – littéralement « craignant-dieu » – pratiquent un judaïsme strict, fondé sur l’étude des textes sacrés. Son adolescence se déroule à huis clos, quasiment sans Internet ni écran. Il apprend à contourner les pare-feux informatiques et acquiert secrètement un smartphone. Avec son esprit logique rompu au pilpoul – méthode de débat et de raisonnement issu de ses études talmudiques –, il interroge les moindres principes qu’on lui inculque. À 15 ans, il arrête de prononcer la prière du matin : « Loué sois-Tu l’Éternel qui ne m’a pas fait femme. » Il s’interroge : « Comment peut-on dire une chose pareille alors qu’on nous enseigne l’égalité entre êtres humains ? » Tollé à la yeshiva, son école religieuse.
Deux ans plus tard, second séisme : il ne croit plus en Dieu. À l’issue d’une longue réflexion, il décide de sortir de la communauté haredim. « Ce fut très difficile. Vous quittez un lieu fermé, coercitif, avec sa propre culture. » Coupé des siens, il cherche un ailleurs. « Je savais que la seule façon de me fondre dans la société laïque, c’était de faire l’armée. » Il intègre un collège de préparation militaire et se destine à combattre dans une unité de cyberdéfense, la voie royale pour travailler dans la high tech.
Le 7 octobre 2023, en apprenant le massacre et l’enlèvement de centaines de personnes par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens [1 200 personnes tuées et 251 otages selon Amnesty International], il est en état de choc : « J’ai eu une crise d’angoisse comme quand j’étais enfant. » Les semaines suivantes, il donne son sang, distribue de la nourriture aux habitants des localités meurtries, tente de comprendre. « Cela m’a contraint à en savoir davantage. » Il se plonge dans l’histoire du conflit israélo-palestinien et lit tout ce qu’il trouve sur le sujet.
Rattrapé par le service militaire, Itamar tergiverse deux mois. « Lorsque j’ai été appelé, j’ai juste dit non. L’officier m’a demandé pourquoi. J’ai répondu que je ne voulais pas rejoindre l’armée de l’apartheid. » Il s’en étonne encore. « Je ne sais pas trop ce qui m’a pris. J’ai enregistré ma déclaration et je l’ai postée sur les réseaux sociaux. Je suis devenu ainsi un activiste. »
Expédié à la prison militaire de Neve Tzedek, près de Netanya, il se retrouve dans un cabanon en tôles exposé au vent et au froid. Ses codétenus découvrent vite pourquoi il est là. « Une nuit, ils ont hurlé que j’étais un terroriste, qu’ils allaient m’enculer. Ils voulaient me taper dessus. » Les gardiens accourent, le placent deux jours au mitard, puis l’enferment dans l’aile la plus dure du pénitencier. « J’étais avec des violeurs, des dealers, des trafiquants d’armes. Je pense que c’était pour me punir. » Au bout d’un mois, il comparaît à nouveau devant ses juges. « Pourquoi ne devrions-nous pas vous garder ? », l’interroge une colonelle. « Je ne sais pas, lui répond-il. Ce choix vous appartient. Tout ce que je vous demande, c’est de mettre fin au génocide à Gaza. » Condamné à cinq reprises, il cumule 197 jours sous les verrous. Un record.
Ne pas cautionner l’oppression
Soul Behar Tsalik, 19 ans, est écroué à Neve Tzedek en même temps qu’Itamar Greenberg, pour les mêmes infractions. Lui aussi subit la colère des autres prisonniers. « Les premiers jours étaient effrayants, se souvient-il. On m’a reconnu dès mon arrivée.
On m’a crié dessus. Un type a jeté sa fourchette sur moi. Un autre a essayé de me frapper. Et puis, ça s’est calmé. Je leur ai exposé mes motifs. J’en ai même convaincu certains. »
Comme son ami Itamar, il ne remplit pas les critères – très restreints en Israël – pour être reconnu comme objecteur de conscience. « On doit prouver que l’on rejette n’importe quelle armée, précise cet étudiant en philosophie. Or je ne suis pas pacifiste. Je m’oppose aux mauvaises actions commises par Tsahal et je réclame la fin de l’occupation. » Il a fait son choix à 16 ans. À l’époque, il participait aux manifestations organisées chaque semaine, rue Kaplan à Tel-Aviv, contre la réforme du système judiciaire. « Les gens qui conspuaient Netanyahou ne parlaient que des menaces qu’il faisait courir aux libertés en Israël. Je me suis senti soudain en décalage, car il me paraissait évident que les Palestiniens étaient les premiers à subir le joug d’une dictature. »
Les refuzniks ne forment pas un bloc homogène. Aux jeunes qui refusent d’intégrer l’armée s’ajoutent des soldats aguerris aux nombreuses années de service. Ils obéissent à de multiples raisons, personnelles, morales ou idéologiques. Une poignée d’entre eux se déclarent comme tels, malgré les risques encourus. Beaucoup préfèrent échapper à l’armée en silence, sous divers prétextes. Certains prennent leur temps avant de se décider. D’autres basculent d’un coup. Ceux-là évoquent un événement, quelque chose qu’ils ont fait ou dont ils ont été témoins.
L’effroi comme déclencheur
Ancien président d’Amnesty International Israël de 2011 à 2017, Ishai Menuchin, 67 ans, habite une villa lumineuse à l’entrée de Jérusalem. Pour lui, le voile se déchire une nuit de la fin 1979. Il commande un peloton de paras à Gaza. Dans un camp de réfugiés, quelqu’un vient de jeter une grenade sur une patrouille, tuant plusieurs soldats. « On m’a désigné l’auteur de l’attentat et confié la tâche de le capturer. » Il raconte la suite comme s’il y était encore : « On investit sa maison, on le surprend au lit avec sa femme et on le livre à une autre équipe. » Le gradé venu chercher le suspect charge son arme et lui ordonne de courir. Le Palestinien refuse de bouger. « Il avait compris que s’il obéissait, on allait lui tirer dessus. » Un soldat le braque avec son fusil. Il se couche sur le sol. « Les services secrets sont arrivés et l’ont emmené. À notre retour à la base, on nous a annoncé que c’était une erreur. » L’homme avait été confondu avec son cousin. « On retourne arrêter le coupable. Cette fois, j’ai refusé de le remettre au même officier. »
« AU COURS DES DEUX DERNIÈRES ANNÉES, NOUS AVONS ASSISTÉ À UNE VAGUE DE REFUS SANS PRÉCÉDENT »
Après ça, il n’accepte plus de servir dans le territoire occupé1. Il ne quitte pas pour autant sa brigade. En juin 1982, les Forces de défense israéliennes assiègent les forces de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) retranchées à Beyrouth. « J’ai entendu à la radio notre Premier ministre Menahem Begin déclarer qu’il allait établir “un nouvel ordre” au Liban. J’ai informé aussitôt mon supérieur que je ne retournerais pas à l’armée, car seule la défense de mon pays justifie de partir en guerre. » Une cour martiale lui inflige trente-six jours de prison.

Remis en liberté, il participe avec d’autres vétérans à la naissance, la même année, du premier mouvement d’objecteurs d’Israël : Yesh Gvul (« Il y a une limite »). Il en est depuis le porte-parole. Avec quatre autres activistes, il gère une permanence téléphonique. « Avant le 7 octobre, nous n’avions qu’une dizaine de coups de fil par an. » Et depuis ? « Ça n’arrête pas ! » Rien qu’au cours des dix derniers mois, il dit avoir reçu près de 1 800 appels.
Ishai Menuchin lit à haute voix quelques messages reçus la veille : « Mon nom est J. […] j’aimerais discuter avec vous de mon refus d’être officier médecin pour des raisons de conscience. » « Salut ! Mon nom est U. J’ai reçu l’ordre no 8 [le code d’urgence adressé aux réservistes mobilisés]. Je ne suis pas en mesure de le respecter. Puis-je vous consulter ? » « Bonjour, je viens d’être rappelé pour la première fois depuis dix ans. Je suis un officier de renseignement et je ne veux pas y aller. Pourriez-vous me conseiller le nom d’un avocat ? »
L’association apporte à chacun, quels que soient ses motifs, un soutien moral, juridique, parfois financier. « La première chose que je fais, c’est de leur envoyer l’une de nos brochures », indique Ishai. L’un des dépliants posés sur sa table détaille la notion de « crime de guerre ». Un titre barre la dernière page : « Papa, nous savons ce que tu fais à Gaza. » Les personnes qui le contactent sont généralement plus âgées que la clientèle de Me Levy. Il s’agit de réservistes. De soldats qui ont déjà combattu. « Ils nous disent qu’ils ne croient plus dans cette guerre ou ne veulent plus risquer leur vie pour ce gouvernement. »
La consigne de trop
Rien ne préparait Max Kresch à l’insoumission. « Être soldat fait partie de mon identité », prévient-il d’emblée. Âgé de 29 ans, grand, efflanqué, barbe éparse, il termine de déjeuner dans un bistro palestinien de Jérusalem-Est. Un lieu tout sauf anodin pour dévoiler son histoire. Né dans le Massachusetts, il grandit dans une famille de sionistes religieux. À 18 ans, il quitte les États-Unis afin de s’enrôler dans l’armée israélienne. Il correspond à ce que l’on appelle, ici, un « soldat solitaire » qui accomplit son service loin des siens. « Tsahal devient votre famille », résume-t-il. Après sa démobilisation, il entre dans la réserve avec le grade de sergent.
Il suffit d’un incident pour perdre ses certitudes, d’une consigne qui ne répond à aucune nécessité, d’un abus ordinaire, d’un mot de trop. « À quel moment ai-je ouvert les yeux ? » Max Kresch réfléchit. « La première fois que j’ai été confronté à une situation qui m’a marqué, c’était avant-guerre, en 2022. » Avec son unité, il campe à un carrefour de Cisjordanie, près de la colonie de Beit El. « On nous avait chargés d’établir un barrage pour empêcher les Palestiniens de sortir de leur village et faciliter la circulation des colons. » Un jour, il reçoit l’ordre d’escorter un homme en prison. « Il avait les yeux bandés. Il était menotté. Nous ne savions pas de quoi il était accusé. » Dans le fourgon, de l’eau suintant d’un climatiseur lui coule sur la tête. Max le change de place. En voyant son geste, le soldat qui l’accompagne ricane et propose autre chose : « On va l’énerver jusqu’à ce qu’il craque et on lui foutra une raclée », lance-t-il. « J’ai été choqué. Je lui ai répondu qu’il était dingue. » Dans la troupe, il hérite du surnom de « Max le gauchiste ».
À la suite « d’autres épisodes désespérants », il songe à partir. Il reste afin de faire entendre la « voix de la raison » à ses frères d’armes. Au lendemain du 7 octobre, il rempile comme 360 000 autres réservistes, cette fois sans hésiter. Posté le long de la frontière avec le Liban, il est repris par le doute. Les propos tenus autour de lui, les exhortations à raser Gaza, à tuer tous les Palestiniens, enfants compris, au nom de commandements religieux, l’horrifient. Très vite, il juge la guerre inutile et dangereuse. « Dès le premier mois, il n’y avait plus de menace imminente », insiste-t-il. Sur sa page Facebook, il écrit : « Il est temps d’embrasser nos amis arabes et palestiniens. » Son appel à la paix provoque la fureur de ses compagnons. Ostracisé jusqu’à la fin de sa période de réserve, il revient chez lui abattu, démoralisé. « Je ne pouvais plus justifier beaucoup de choses que j’avais faites en tant que soldat. Je me suis senti très seul. Je savais que je n’y retournerais pas. »
Lettre ouverte et pétition
Max Kresch se rapproche d’autres réservistes parvenus aux mêmes conclusions. Ensemble, ils menacent de ne plus servir si un accord pour obtenir la libération des otages encore détenus à Gaza n’est pas trouvé. Leur lettre ouverte adressée à Benyamin Netanyahou en octobre 2024 recueille plus de 130 signatures. Le texte fait scandale. « L’un de mes amis m’a écrit : “J’espère que tu finiras en prison”. » Un rappeur extrémiste surnommé The Shadow le désigne à la vindicte de ses dizaines de milliers d’abonnés. « Il a déclaré que j’étais un traître et que je devais être traité comme tel. » Sa tête est affichée sur une banderole, comme si elle était mise à prix, au-dessus d’Ayalon, l’autoroute la plus fréquentée du pays.
Les initiateurs de l’appel décident de se structurer. Ils créent un groupe qu’ils intitulent « Soldats pour les otages ». Au fil des mois, de nombreux combattants meurtris, épuisés et surtout amers, les rejoignent. Comme Ron Feiner, que nous rencontrons à Haïfa. Un capitaine de réserve de 26 ans, ex-pionnier du mouvement sioniste. Un fils d’officier, engagé dans les Nahal, une unité d’élite. Un héros accouru au secours de ses soldats tombés dans une embuscade au Sud-Liban : son opération de sauvetage, sous la mitraille, s’était soldée le 27 octobre 2024 par six morts et quinze blessés, côté israélien. Quand il en parle de sa voix monocorde, ses mains, posées sur la table, se mettent à trembler.
JE NE POUVAIS PLUS JUSTIFIER BEAUCOUP DE CHOSES QUE J’AVAIS FAITES EN TANT QUE SOLDAT
Le 18 mars 2025, Benyamin Netanyahou rompt le cessez-le-feu négocié avec le Hamas. Les hostilités reprennent. Pour Ron Feiner, trop, c’est trop. Il signe à son tour la pétition afin de dénoncer une guerre sans fin, l’abandon des otages et le massacre continu de civils – hommes, femmes, enfants – palestiniens [estimé à au moins 70 000 en décembre 2025]. « Je me suis dit que rien n’arrêterait ce gouvernement si on n’exerçait pas une énorme pression sur lui. » Il annonce qu’il ne repartira pas au front. « C’était la décision à prendre la plus patriotique, car je ne l’ai pas fait pour moi mais pour l’avenir de l’État. » On le condamne à vingt-cinq jours de détention. Une sévérité inhabituelle à l’égard d’un officier distingué pour acte de bravoure. Selon lui, l’armée souhaitait faire un exemple : « Elle craignait que notre mouvement fasse tache d’huile. »
Chez chacun d’eux affleurent une fêlure, un trouble qu’ils peinent à exprimer, parfois de la honte. « Mon regret ? Je n’en ai pas un, mais plusieurs », corrige un ancien pilote de chasse qui tient à conserver l’anonymat. La soixantaine, un corps sec, musculeux, un crâne à moitié chauve, il me fixe un rendez-vous dans un café du nord de Tel-Aviv où il a célébré le retour des 48 derniers otages2. « Ramenons-les à la maison », lit-on sur son tee-shirt. Même après avoir atteint son but, sa colère ne faiblit pas. « Nous savions qu’ils ne seraient pas libérés tant que les affrontements continueraient », dit-il d’un ton acerbe.

En janvier 2025, il quitte la réserve après 290 jours de service. « J’ai écrit à mon commandant pour lui expliquer que je ne voulais plus en être. » Ses deux fils enrôlés dans les Forces spéciales font de même. « On a arrêté tous les trois en même temps. » Avec 1 000 autres pilotes, il signe également une lettre appelant à la fin des hostilités. « On nous a entraînés dans une guerre folle, extrémiste, messianique, s’écrie-t-il. On aurait pu l’arrêter il y a un an, ça n’aurait rien changé sur le plan militaire. »
Il avait été parmi les premiers volontaires à partir à Gaza. « Je voulais aller là où ça chauffait. » Sa mission ? Coordonner les bombardements aériens. « Je devais assurer la communication entre les troupes au sol et l’aviation. » Jour après jour, il traque des silhouettes sur des écrans. « Tes yeux sont rivés sur le terrain via les drones », précise-t-il en pesant chaque mot. À travers des images muettes et granuleuses, il recommande des frappes.
Et après, que voit-il, au milieu des décombres ? Il élude : « Tu essaies d’être efficace, de commettre le moins d’erreurs possible. Parfois tu fais bien ton travail, tu as sauvé des soldats et éliminé des terroristes. Parfois, c’est le contraire. » Comment éviter de tuer des innocents ? « Je vérifiais que les cibles étaient les bonnes », se défend-il avant de lâcher : « À un moment donné, je ne pouvais plus m’en assurer. Oui, c’est aussi pour ça que j’ai arrêté. » Il finit par reconnaître « un usage disproportionné de la force », mais en reporte le blâme sur Benyamin Netanyahou. « Ce qu’il a fait est illégal au regard des lois de la guerre. Sa politique a causé la mort d’otages, de soldats et de civils palestiniens, femmes, enfants et vieillards compris. »
On devine que son existence en a été bouleversée. Il travaillait depuis vingt ans pour une entreprise de high tech liée au secteur de la défense. En même temps qu’il déposait les armes, il a quitté son travail. « Pour des raisons similaires, dit-il d’un ton évasif. J’en avais assez de faire des choses mauvaises. »
Les déchirures psychiques
Un immeuble de bureaux, cette fois, dans le quartier d’affaires de Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv. Sur le mur d’entrée, des noms de sociétés. Une femme, employée sans doute par l’une d’elles, s’apprête à sortir dans la rue. Ma question la fait sursauter. « Combatants for Peace ? Ils sont au troisième. » Elle ajoute avant de disparaître : « Pour votre information, je les déteste ! » Que déteste-t-elle, au juste ? Trop tard pour le lui demander.
L’association rassemble des Israéliens et des Palestiniens qui prônent la paix et la non-violence. Née en 2005 de la rencontre entre des soldats de Tsahal devenus refuzniks et d’ex-combattants du Fatah, le mouvement fondé par Yasser Arafat, elle organise des actions d’aide humanitaire. On ne compte qu’une poignée d’ONG réunissant des militants des deux peuples. La plupart d’entre elles n’ont pas survécu au traumatisme du 7 octobre. Combatants for Peace est parvenu tant bien que mal à surmonter les rancœurs et les incompréhensions réciproques. Lentement, chacun a su partager la douleur de l’autre.
[MES PATIENTS] ONT PERDU LE PEUDE CONFIANCE QU’ILS CONSERVAIENT DANS LE SYSTÈME ET EN EUX MÊMES. ILS SOUFFRENT ALORS DE “BLESSURES MORALES
Lorsque son coordinateur israélien, un célèbre thérapeute, Tuly Flint, a décidé de regagner l’armée en tant que réserviste, la crise a été évitée de justesse. « Les Palestiniens qui militent avec nous se sont sentis trahis, déclare la responsable des programmes, Mia Biran. Il a donc démissionné et n’a réintégré nos rangs qu’après avoir refusé à nouveau de servir. »
Chargé de cours à l’université, Tuly Flint est un spécialiste du trouble du stress post-traumatique. Son cabinet se situe derrière la place où Yitzhak Rabin a été assassiné. Grand, crâne rasé, voix grave, il possède le grade de lieutenant-colonel. Il a abandonné l’armée en 2014, lors de l’opération « Bordure protectrice » lancée dans la bande de Gaza, « la pire des guerres jusqu’à celle-ci », souligne-t-il. Près de 1 500 civils ont été tués, dont plus de 500 enfants.
« Quand le 7 octobre s’est produit, j’ai reçu un appel d’un commandant me demandant de former des officiers à la thérapie. Comme je savais qu’à l’issue de cette guerre, des milliers de soldats allaient souffrir de traumas, j’ai accepté. » Il entend des patients rongés par la honte et la culpabilité. Des tireurs d’élite lui relatent avoir reçu l’ordre de tuer tous ceux qui traversent une ligne imaginaire. Des démineurs racontent comment, dans les hôpitaux, ils ont détruit systématiquement le matériel médical, scanner et appareil pour IRM inclus. D’autres évoquent les maisons qu’ils ont fait sauter sans raison. « Les pires histoires m’ont été confiées par des soldats qui gardaient des prisonniers alors qu’ils n’avaient pas été formés pour ça. Les choses abominables qu’on leur a dit de faire ! »
Sous les ordres directs ou avec l’assentiment de leurs supérieurs, ils ont transgressé leurs propres valeurs. « En agissant ainsi, ils ont perdu le peu de confiance qu’ils conservaient dans le système et en eux-mêmes, souligne Tuly Flint. Ils souffrent alors de “blessures morales”. » Ce concept, appliqué à l’origine aux vétérans du Viêtnam, décrit le désarroi de soldats laissés seuls face à leur conscience lorsqu’une armée commet des crimes sans les reconnaître. Leur vie est dévastée. Cela se traduit par un état d’anxiété, un sentiment de rage, de mépris, une perte de sommeil, un manque de concentration, une incapacité à nouer des liens d’amitié et, parfois, des tendances suicidaires. Tsahal a recensé 11 000 cas de troubles du stress post-traumatique dans ses rangs. « Nous parlons en réalité de dizaines de milliers de personnes », estime le thérapeute.
Au fil des mois, il reçoit de plus en plus de témoignages de « tueries inutiles, de pillages, de destructions d’immeubles, de meurtres d’innocents ». Il ne peut plus se taire. En juin 2024, il annonce publiquement son départ d’une armée coupable de « crimes de guerre ». Quatre-vingts praticiens de santé se joignent à son appel. « C’était une décision difficile à faire accepter, constate-t-il. Ne plus combattre est une chose. Refuser de soigner en est une autre. Nous avons écrit que nous étions toujours prêts à prendre des soldats en thérapie, mais plus sous l’égide de Tsahal. » D’autant que les besoins s’avèrent considérables. Selon lui, « de 70 à 80 % des Israéliens sont dans le déni ». Ils n’ont pas pris le temps du deuil. « Tant que vous livrez bataille, vous n’avez pas à réfléchir », explique-t-il. Quand les derniers soldats quitteront la bande de Gaza, il s’attend à un « tsunami » de traumatismes psychiques.
Des ruines de Rafah aux oliviers de Cisjordanie
Réparer. C’est ce que Yuval Ben Ari vient faire à travers les pierres et la broussaille de la Cisjordanie occupée. D’un geste rapide, il trie feuilles et fruits tombés au pied d’un arbuste. Il aide des Palestiniens et Palestiniennes à ramasser leurs olives. Il fait partie d’un groupe d’une trentaine de volontaires israéliens dispersés dans les vergers du village de Deir Istiya. Des retraités aux cheveux gris pour la plupart. 42 ans, le crâne rasé, un paquet de muscles, il les dépasse d’une tête. Un physique dissuasif en cas de mauvaises rencontres. « Ici, c’est plutôt calme, assure-t-il. Mais les gens ont toujours peur d’être attaqués par les colons. »
L’hiver précédent, il servait dans une unité d’infanterie au milieu des ruines de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. « En découvrant l’ampleur des destructions, j’étais sous le choc. » Sa mission consiste à défendre les bulldozers blindés occupés à raser ce qui reste debout. « C’était encore le cessez-le-feu. Les gens mouraient de faim. On leur donnait un peu d’eau et de nourriture. J’ai compris que ce que nous faisions était mal. » Lorsque les combats reprennent, il annonce son départ à son chef. « J’ai rendu mon fusil-mitrailleur, et je suis rentré chez moi. » Depuis, il a perdu son emploi d’éducateur. « Les raisons qui t’animent semblent logiques, mais on ne peut plus travailler avec toi », lui a déclaré son boss. Il vient de passer la nuit sur un sofa chez une amie à Haïfa. « Je lui ai dit de venir avec nous. Elle m’a répondu que je me donnais bonne conscience à peu de frais. Je ne me fais pas d’illusions. Je sais bien que ça ne va pas changer grand-chose. »
La journée s’achève sans incident. Deux semaines plus tard, lors d’une autre récolte, cette fois près du village de Burin, au sud de Naplouse, il est grièvement blessé par des colons extrémistes. Quatre points de suture à la tête, des hématomes dans le dos, à l’épaule et aux jambes. « J’étais seul à l’écart quand ils m’ont attaqué à coups de bâton et de pierre », raconte-t-il au téléphone. Les soldats, intervenus à sa demande, n’ont procédé à aucune interpellation.
1— Le singulier « territoire palestinien occupé » désigne en droit international l’ensemble unifié de la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et de Gaza comme une entité territoriale indivisible. Avis de la Cour internationale de justice du 19 juillet 2024.
2— Le 13 octobre 2025, le Hamas a libéré les 20 otages encore vivants qu’il détenait, puis, petit à petit, les 28 autres dépouilles, jusqu’au 21 octobre.
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Reportage réalisé par nos envoyés spéciaux en Israël : Christophe Boltanski (texte) et Martin Barzilai (photos).
Martin Barzilai est diplômé de l’École nationale supérieure Louis-Lumière en photographie (Paris). En 2017, il publie Refuzniks, dire non à l’armée en Israël (éd. Libertalia) et récidive en 2025 avec Nous refusons, dire non à l’armée en Israël (éd. Orient XXI et Libertalia), avec le soutien d’Amnesty International.
Christophe Boltanski débute sa carrière au Progrès égyptien pendant son service national. De 1995 à 2000, il est correspondant à Jérusalem pour Libération et, en 1997, il publie Les Sept Vies de Yasser Arafat. Il a obtenu le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre en 2010. Son roman Le Trait de côte vient de paraître chez Stock.
Un reportage coédité avec la revue Kometa. À lire en intégralité dans le numéro 12 de la revue, en vente le 18 mars en librairie et sur kometarevue.com
