Portrait du magistrat Marc Trévidic
Illustration
© Alizée De Pin

Ancien juge antiterroriste, Marc Trévidic a passé quatorze ans en première ligne sur les dossiers les plus médiatisés. Confronté aux pressions et aux controverses, il revient sur l’évolution des rapports entre justice et pouvoir politique.

Visuel La Chronique 474 août-sept 2026

Extrait du dossier de La Chronique 474, août 2026

– Par Théophile Simon, illustrations d’Alizée De Pin

Les attaques contre les magistrats sont-elles un phénomène nouveau ?

Marc Trévidic : Oui et non. Dès les années 1990, certains juges d’instruction étaient accusés d’être « rouges » ou de poursuivre un agenda politique lorsqu’ils enquêtaient sur des affaires sensibles. On pense à Thierry Jean-Pierre dans l’affaire Urba, qui a éclaboussé Pierre Bérégovoy, ou encore à Éric Halphen dans le dossier des HLM de Paris. Mais ces attaques visaient surtout des magistrats isolés. Le parquet, lui, était principalement soupçonné d’être aux ordres du pouvoir politique plutôt que d’avoir des convictions partisanes. Il faut reconnaître que les interférences étaient réelles. L’affaire de l’hélicoptère envoyé par Jacques Toubon en est un des symboles les plus marquants, mais il existe une multitude d’autres exemples. Depuis, la justice a gagné en indépendance et les attaques ont changé de nature. Autrefois dirigées contre un juge d’instruction devenu le bouc émissaire d’une affaire, elles visent désormais des juridictions collégiales. C’est beaucoup plus inquiétant.

En quoi cela est-il préoccupant ?

La collégialité constitue une garantie contre les opinions individuelles. Les décisions sont prises à plusieurs, dans le secret du délibéré. Dans les affaires sensibles, elles sont extrêmement motivées, parfois sur plusieurs centaines de pages. C’est notamment le cas des condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy. Or, à l’occasion de ces deux verdicts, des responsables politiques ont mis en cause les magistrats qui les ont rendus, ainsi que l’ensemble de la chaîne judiciaire : les enquêteurs, le parquet, les juridictions d’appel. À qui s’adressent ces critiques ? Pas directement aux juges. Elles visent l’opinion publique. Ceux qui ne liront jamais les 400 pages d’un verdict et chez qui la classe politique installe peu à peu l’idée selon laquelle les magistrats seraient des militants. C’est une pente très dangereuse. Hier, on attaquait un juge d’instruction ; aujourd’hui, des juridictions collégiales ; demain, pourquoi pas la Cour de cassation ?

Hier, on attaquait un juge d’instruction ; aujourd’hui, des juridictions collégiales ; demain, pourquoi pas la Cour de cassation ?

– Marc Trévidic, ancien juge antiterroriste

Quels sont les risques d’une telle défiance ?

Le risque, c’est que les citoyens cessent d’accepter les décisions de justice lorsqu’elles leur déplaisent. On le voit déjà aux États-Unis, où Donald Trump passe outre certaines décisions des juridictions fédérales et où une partie de ses partisans considère les institutions comme illégitimes. Cela peut conduire à des dérives très graves, tel l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. En France, il faut être très vigilant. Si l’on met dans la tête des citoyens que les juges ont rendu Marine Le Pen inéligible pour des raisons politiques, et non parce qu’ils appliquaient le droit, cela peut avoir de graves conséquences pour la stabilité de notre démocratie. À terme, cette défiance pourrait servir à justifier des réformes destinées à limiter les pouvoirs des juges, comme Giorgia Meloni a tenté de le faire en Italie (lire encadré). On pourrait imaginer qu’une majorité politique décide, par exemple, de restreindre ou de supprimer certaines peines d’inéligibilité pour les infractions politico-financières. Nous n’en sommes pas là, car il faudrait qu’un parti assume publiquement une telle démarche. Mais c’est le principal risque : voir le législateur rogner les prérogatives de la justice.

La particularité italienne

En Italie, la Première ministre Giorgia Meloni a essayé, en vain, de réduire l’indépendance des juges par un référendum en mars dernier. Son projet a suscité des remous dans la société civile, les médias et le monde intellectuel. Cette levée de boucliers rappelle combien l’indépendance du parquet reste un pilier essentiel en démocratie. Elle est un garde-fou face aux dérives du pouvoir politique.

Le texte porté par Giorgia Meloni prévoyait, entre autres, de dissocier les carrières des juges et des procureurs, et de créer deux organes distincts de gouvernance de la magistrature. Il s’agissait officiellement de clarifier la séparation entre les fonctions de poursuite et de jugement afin de renforcer l’impartialité de la justice. Pour ses détracteurs, cette réforme aurait affaibli le statut des procureurs, aujourd’hui protégés par les mêmes garanties constitutionnelles que les juges, et facilité à terme une reprise en main du parquet par l’exécutif.

La Chronique

La Chronique, c’est LE magazine des droits humains. Tous les deux mois, retrouvez les enquêtes et reportages menés par des journalistes.