Illustration
© Alizée De Pin

Menaces de mort, campagnes de haine, labyrinthe administratif, précarisation économique : partout en France, les avocats qui défendent les étrangers racontent la même usure. Une pression multiforme érode jour après jour l’accès au droit des personnes migrantes.

Visuel La Chronique 474 août-sept 2026

Extrait de La Chronique 474, août 2026

– Par Théophile Simon, illustrations d’Alizée De Pin

« Juges rouges », « tyrannie judiciaire », tribunaux « idéologisés »… Les magistrats français sont, à l’instar des avocats, de plus en plus souvent la cible d’attaques venues de la sphère politique.

Les verdicts rendus contre Marine Le Pen, dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national, et contre Nicolas Sarkozy, dans celle du financement libyen de sa campagne de 2007, ont été emblématiques. Condamnée en mars 2025 à une peine d’inéligibilité avec exécution provisoire [NDRL : le jugement doit être appliqué immédiatement, même en cas d’appel], puis déboutée en appel le 7 juillet 2026, Marine Le Pen a accusé les magistrats d’avoir « violé l’État de droit » en rendant une « décision politique » visant à « l’empêcher d’être élue présidente de la République ». Nicolas Sarkozy, condamné à cinq ans de prison ferme, a, quant à lui, accusé ses juges d’être animés par la « haine », tandis que son entourage dénonçait un « jugement politique ».

Dans les deux cas, les magistrats impliqués ont fait l’objet de menaces de mort.

Un homme a notamment écopé de huit mois de prison avec sursis pour avoir publié sur les réseaux sociaux une image de guillotine assortie du commentaire : « Ce que mérite cette salope. » Bénédicte de Perthuis, ayant jugé Marine Le Pen, a été placée sous protection policière. Un déferlement de haine similaire a accompagné la condamnation de Nicolas Sarkozy, conduisant à l’ouverture de deux enquêtes pour des « messages menaçants » visant les magistrats du dossier.

Cette hostilité envers les juges [NDRL : selon le ministère de la Justice, 182 attaques contre des magistrats ont été traitées en 2025 contre 26 en 2021] ne se cantonne pas aux affaires politico-financières. Le meurtre de Lyhanna, une fillette de 12 ans violée, puis assassinée dans le Gers en juin 2026, l’a rappelé avec force. Si les dysfonctionnements de l’appareil judiciaire ont légitimement suscité l’émoi – le suspect n’ayant jamais été interpellé malgré plusieurs signalements antérieurs –, ils ont aussi servi de prétexte à des attaques contre les magistrats en provenance de la droite et de l’extrême droite.

L’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a ainsi dénoncé le « corporatisme » du Conseil supérieur de la magistrature, qu’il a appelé à abolir. Éric Zemmour s’est indigné que « l’idéologie des droits de l’homme » conduise les magistrats au « laxisme » et à « privilégier souvent les criminels au détriment des innocents ». Certains médias, comme CNews et Europe 1, ont une nouvelle fois soufflé sur les braises, accusant en plateau les juges d’être « en roue libre » et « au-dessus des lois ».

Dernier épisode en date : le verdict de « l’affaire Frontières », rendu le 18 juin. Dans les heures qui ont suivi la décision, l’un des trois magistrats, Youssef Badr, a été la cible d’une vague de haine à caractère raciste et de plusieurs menaces de mort. Sur les réseaux sociaux, Erik Tegnèr l’a accusé d’être un « juge rouge » et un « militant pro-diversité ». En cause : l’engagement du magistrat, qui a créé une association d’aide aux étudiants défavorisés, originaires de banlieues ou de zones rurales, pour qu’ils puissent accéder à la magistrature. Ces accusations ont été relayées par Elon Musk, propriétaire de X, auprès de 240 millions d’abonnés. Face à cette campagne de harcèlement, Youssef Badr a déposé plainte et a dû annuler une rencontre avec des étudiants à Reims par mesure de sécurité.

Perte en légitimité des juges

« Comme tout citoyen, un juge a des opinions et le droit de s’engager. Il n’est pas un robot, il participe à la société », rappelle Jean-Pierre Rosenczveig, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny. La liberté politique des juges ne les empêche pas, selon lui, d’exercer leur fonction avec impartialité : « Un magistrat peut avoir des convictions personnelles sur de nombreux sujets. Ce qui compte, c’est qu’au moment de juger, il applique la loi et ne reçoive d’instructions de personne. »

Un magistrat peut avoir des convictions personnelles. Ce qui compte, c’est qu’au moment de juger, il ne reçoive d’instructions de personne.

– Jean-Pierre Rosenczveig, magistrat

Ces attaques ne viennent pas seulement de la société civile ou des partis politiques, mais de plus en plus des institutions censées garantir le respect des lois. En 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, a pour la première fois passé outre une décision de la Cour européenne des droits de l’Homme en expulsant un ressortissant ouzbek soupçonné de proximité avec la mouvance djihadiste. Malgré une injonction du Conseil d’État d’organiser son retour, celui-ci n’est jamais revenu en France.

Au niveau local, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) recense un nombre croissant de violations inédites de décisions judiciaires par des autorités publiques. « Au début de la guerre à Gaza, le tribunal administratif a annulé dix arrêtés préfectoraux interdisant des manifestations propalestiniennes dans les Alpes-Maritimes. Malgré cela, le préfet continuait chaque semaine à prononcer la même interdiction », relève sa présidente, Nathalie Tehio.

Émancipation de la justice

Comment expliquer cette flambée de la rhétorique anti-juges ? Certains y voient paradoxalement le produit d’un progrès démocratique : l’émancipation de la justice vis-à-vis de l’exécutif. « Les juges se retrouvent à traiter des affaires politico-financières qui, il y a quelques décennies, auraient été étouffées avant même d’arriver devant eux », avance un procureur de l’Est de la France, qui a choisi de rester anonyme en raison du « tourbillon très déstabilisant » que subit le monde judiciaire depuis le meurtre de la petite Lyhanna.

Pour illustrer ce changement d’époque, le magistrat cite l’affaire Xavière Tiberi. En 1996, alors qu’une information judiciaire est ouverte contre l’épouse du maire de Paris pour un emploi présumé fictif, Jacques Toubon, garde des Sceaux, met des bâtons dans les roues de la Justice… alors même qu’il en est le garant ! Ainsi envoie-t-il un hélicoptère dans l’Himalaya pour joindre un procureur en vacances et lui intimer de stopper la procédure. L’intervention échoue et finit par fuiter dans la presse, provoquant un scandale.

Une telle opération serait-elle encore possible aujourd’hui ? Sans doute pas. Plusieurs réformes ont, depuis, renforcé l’autonomie du parquet. La loi Taubira de 2013 interdit ainsi au garde des Sceaux de donner des instructions aux procureurs dans des affaires individuelles, qu’il s’agisse d’engager des poursuites, d’accélérer une enquête ou d’en orienter le traitement. Une réforme que plusieurs figures de la droite, dont l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, ont remis en question après le meurtre de Lyhanna.

Nathalie Tehio avance une autre explication à cette défiance : la sous-dotation de la justice française. Selon le Conseil de l’Europe, en 2024, la France ne consacre que 0,20 % de son PIB à la justice et ne compte que 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, soit près de quatre fois moins que la médiane européenne (11,2).

Conséquence de la multiplication de ces attaques : la magistrature rompt progressivement avec sa culture de réserve. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM), d’habitude avare en prises de parole publiques, a publié des communiqués au lendemain des verdicts visant Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy, et après l’affaire Lyhanna. Après la condamnation de Nicolas Sarkozy, le président du tribunal judiciaire de Paris est venu défendre le verdict de ses collègues sur BFMTV et France Inter. La démarche, rare elle aussi, est appelée à se répéter : la juridiction parisienne prévoit de recourir à des porte-parole dans les affaires sensibles.

Mais la réforme la plus urgente est ailleurs. Malgré l’autonomie croissante du parquet, la nomination des procureurs ne requiert toujours qu’un simple avis du CSM, contrairement aux magistrats du siège, pour lesquels le gouvernement ne peut passer outre l’avis du CSM. Pour beaucoup d’observateurs, les magistrats du parquet souffrent donc toujours d’une faiblesse structurelle face à l’exécutif. « En théorie, rien n’empêcherait un gouvernement d’extrême droite de placer des procureurs de son choix aux postes stratégiques, sans être contraint par le CSM », rappelle ainsi la magistrate Magali Lafourcade (La Justice en procès, les populistes à l’assaut de l’État de droit, éd. Les Petits Matins, 2026).

En théorie, rien n’empêcherait un gouvernement d’extrême droite de placer des procureurs de son choix aux postes stratégiques

– Magali Lafourcade, magistrate

Des organisations et institutions, de Transparency International France au Conseil de l’Europe, plaident pour rendre contraignant l’avis du CSM français dans la nomination des procureurs. Cette réforme, qui impliquerait de modifier la Constitution, se trouve dans les tuyaux depuis 2016, lorsque le Sénat et l’Assemblée nationale l’ont adoptée en des termes identiques. Elle n’a cependant jamais été soumise au Congrès, qui doit, selon la Constitution, l’adopter avec trois cinquièmes des votes. En janvier dernier, Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, a proposé de relancer la réforme. En aura-t-elle le temps ? La fin de la session parlementaire est prévue pour février 2027.

 

La Chronique

La Chronique, c’est LE magazine des droits humains. Tous les deux mois, retrouvez les enquêtes et reportages menés par des journalistes.