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Menaces de mort, campagnes de haine, labyrinthe administratif, précarisation économique : partout en France, les avocats qui défendent les étrangers racontent la même usure. Une pression multiforme érode jour après jour l’accès au droit des personnes migrantes.

Visuel La Chronique 474 août-sept 2026

Extrait du dossier de La Chronique 474, août 2026

– Par Théophile Simon, illustrations d’Alizée De Pin

Jeudi 16 avril 2026, dans une salle d’audience du tribunal correctionnel de Bobigny. Les robes noires sont partout : à la barre, sur le banc des parties civiles, dans le public. Les visages sont graves.

Venue de la France entière, une trentaine d’avocats a fait le déplacement pour dénoncer les menaces dont leur corporation est de plus en plus l’objet. Le procès qui se tient ce jour-là incarne cette dérive. Sur le banc des accusés : Erik Tegnér, fondateur et directeur de la publication du magazine identitaire Frontières. Proche d’Éric Zemmour et éditorialiste sur CNews, il est poursuivi par dix avocats pour « doxing » (de l’anglais document tracing, « traçage de document »), un délit créé après l’assassinat de Samuel Paty. L’infraction sanctionne la diffusion d’informations personnelles dans le but d’exposer quelqu’un à un risque d’atteinte à son intégrité.

L’affaire remonte au 30 janvier 2025. Frontières sort en kiosque, à 20 000 exemplaires, un hors-série titré « Invasion migratoire : ONG, avocats, juges, journalistes, passeurs – les coupables » avec, en couverture, le « danger » : de jeunes hommes africains. Sur 140 pages, le journal recense les « complices » qui « collaborent » au « grand remplacement » : ONG « d’extrême gauche » et leurs « partenaires islamistes », avocats « pro-migrants », juges « laxistes », préfets « soumis », « État profond », le tout relayé par des médias « imprégnés du dogme des frontières ouvertes ». 

Le magazine dresse une liste de 61 avocats ainsi que de quatre magistrats, et mentionne leur ville d’exercice. Présentés comme des « militants idéologisés », ces avocats sont accusés d’orchestrer des « mouvements massifs de régularisation en exploitant les failles du droit » et de prospérer grâce à un « business des plus juteux ». Le magazine affirme en outre qu’ils sont « payés avec vos impôts », une référence à l’aide juridictionnelle (AJ), ce dispositif permettant aux personnes aux revenus modestes ‒ y compris en situation irrégulière ‒ de faire prendre en charge leurs frais de justice par l’État;

Le jour de la parution, le magazine déploie une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux. Une vidéo, notamment, cible un duo d’avocats, Roman Sangue et Samy Djemaoun, connus pour avoir fait condamner l’État à reloger plusieurs centaines de familles vulnérables, dont beaucoup de demandeurs d’asile. Photos à l’appui, la vidéo insiste sur les « origines franco-iraniennes » de Roman Sangue et dénigre son passé de « danseur de hip-hop », avant d’affirmer que les deux avocats gagneraient « jusqu’à 5 320 euros par dossier », bien au-delà des montants versés au titre de l’AJ, qui varient entre 150 et 600 euros.

insultes adressées aux avocats

Illustration : Alizée De Pin

« Ennemis de la France »

À la suite de cette campagne, une vague de harcèlement s’abat sur tous les avocats cités. « Roman et moi avons reçu des menaces de mort pendant deux semaines. Sur les réseaux sociaux, des milliers de commentaires appelaient à nous pendre, à nous guillotiner. On nous traitait d’ennemis de la France, de vermine, de nuisibles », raconte Samy Djemaoun, qui a versé au dossier judiciaire près d’un millier de captures d’écran.

À Toulouse, l’avocate Anita Bouix nous explique que sa plaque professionnelle, accrochée au mur de l’immeuble, a été arrachée peu après la publication de son nom, tandis que celles des avocats du cabinet non cités sont restées intactes. L’incident a instauré un climat d’anxiété. La petite équipe de confrères redouble de vigilance à l’interphone, s’assure qu’Anita Bouix ne se retrouve jamais seule. « Pendant plusieurs mois, j’ai eu peur d’être prise à partie au travail, chez moi ou dans la rue, voire de subir d’autres actes de malveillance. »

« Détresse psychologique », « hypervigilance » : les témoignages similaires se multiplient à la barre du tribunal de Bobigny, ce 16 avril. Les plaignants accusent Frontières de les avoir mis en danger. « Pointer du doigt des opposants en affirmant qu’ils sont coupables, c’est un appel à nous sanctionner, accuse face au juge l’avocate tourangelle Ségolène Rouillé-Mirza, elle aussi ciblée. La violence physique est toujours précédée d’une violence sémantique. C’est ce qui s’est passé avec Samuel Paty. »

Lorsque la parole passe à la défense, Erik Tegnér affirme s’être borné à réaliser un travail journalistique et avoir contacté tous les avocats cités avant publication – ce qu’ont démenti tous les intéressés. Le 18 juin, il est condamné à six mois de prison avec sursis, 10 000 euros d’amende et 20 000 euros de dommages et intérêts en faveur des dix avocats plaignants. Le tribunal a estimé que le directeur de la publication de Frontières avait « délibérément exposé » les avocats à « des risques d’atteinte avérés à leur encontre ». Ce dernier dénonce un procès politique. Il a annoncé faire appel. 

L’affaire Frontières n’est pas un épisode isolé, mais la manifestation la plus spectaculaire des risques encourus par un avocat, dès lors qu’il défend des personnes migrantes. À cette pression médiatique s’ajoutent des pressions politiques, administratives et économiques. Elles n’ont eu de cesse de croître ces dernières années, poussant même certains à abandonner la profession.

L’étau est d’abord idéologique. Longtemps cantonné aux marges du débat public, le discours anti-migrants se propage désormais dans le paysage politique, jusqu’à atteindre les plus hautes sphères de l’État. Pour la plupart des avocats interrogés par La Chronique, les textes votés par les ministres de l’Intérieur Gérald Darmanin (2020-2024) puis Bruno Retailleau (2024-2025) ont entravé les droits des personnes étrangères. Une digue a cédé. Avec sa loi immigration de 2024, le premier a considérablement élargi les possibilités d’expulsion des étrangers, notamment en réduisant les protections dont bénéficiaient certaines catégories de résidents de longue durée. Quant à son successeur, il a affirmé que l’État de droit n’était « ni intangible ni sacré », qualifiant le droit international, européen et français « d’obstacles » au contrôle de l’immigration. Début 2025, le Premier ministre de l’époque, François Bayrou, a carrément repris à son compte l’expression de « submersion migratoire ».

Illustration : Alizée De Pin

Une liste « d’avocats à éliminer »

« La rhétorique d’extrême droite reprise au plus haut niveau de nos institutions crée une forme d’autorisation collective. Elle banalise la xénophobie, légitime les attaques contre les avocats et les associations », déplore Diane Fogelman, chargée de plaidoyer Migrations chez Amnesty International France. Début 2026, le Conseil national des barreaux (CNB) [NDRL : CNB représente l’ensemble des avocats auprès des institutions] alertait sur une « augmentation significative » du nombre d’avocats visés par des campagnes de diffamation, des actes de haine en ligne, des atteintes à leur réputation ou encore la divulgation de leurs données personnelles ces deux dernières années. En juillet 2024, l’attaque contre des avocats était venue d’un site d’extrême droite. En plein entre-deux-tours des élections législatives, Réseau libre publie une « liste d’avocats à éliminer ». La page désigne à la vindicte 98 « vermines en robes noires » ayant signé, quelques jours plus tôt, une tribune hostile au RN. La profession fait bloc en organisant des rassemblements à travers la France, et le CNB porte plainte aux côtés des avocats visés. L’enquête a cependant peu de chances d’aboutir, Réseau libre étant hébergé… en Russie.

Les attaques contre les robes noires trouvent un large écho dans certains médias grand public, en particulier au sein du groupe Bolloré. En janvier 2025, CNews a ainsi invité pendant plusieurs jours consécutifs les journalistes de Frontières pour vanter leur « dossier passionnant ». Un an plus tard, la chaîne a lancé une émission quotidienne en partenariat avec Frontières : quatre jours par semaine, Erik Tegnér et son équipe y présentent leurs reportages devant près de 300 000 téléspectateurs.

Ce mouvement de haine ne vise pas seulement les avocats médiatisés ou les signataires de tribunes. À l’été 2024, à Montpellier, l’avocate Justine Mallet, 35 ans, reçoit une série d’appels anonymes. Elle laisse d’abord son téléphone sonner. Puis un jour d’août, elle finit par décrocher. Une terrifiante logorrhée jaillit du haut-parleur. « Un fou furieux me hurlait dessus en disant qu’il allait me crever, m’égorger », raconte l’avocate, dont le fils de 4 ans, en train de jouer à proximité, s’est mis à pleurer, effrayé par cette violence verbale.

Le harcèlement se poursuit sur les réseaux sociaux. Derrière le pseudo « Justin Bridoux », un compte anonyme l’accuse de « travailler à ce que la France devienne un pays du tiers-monde africain », la qualifie de « main armée des judéo-satanistes » et l’accable d’insultes. « Trouver mon contact est pourtant difficile, détaille-t-elle. Mon activité marche par le bouche-à-oreille : je n’ai pas de plaque dans la rue et ne suis pas référencée dans les moteurs de recherche. Ces gens-là sont donc très motivés. » Depuis, Justine Mallet tente d’effacer les maigres traces de sa présence en ligne. Très méfiante, elle demande désormais aux journalistes qui la contactent de justifier leur identité avant tout échange.

Les territoires d’outre-mer ne sont pas épargnés par le phénomène. Dès 2018, l’avocate mahoraise Marjane Ghaem est prise dans une violente campagne de haine en ligne à Mayotte. Désignée comme une « complice de la colonisation comorienne », elle reçoit des messages appelant à son viol et à son assassinat. En mai 2024, quatre avocats guadeloupéens assurant la défense de migrants haïtiens sont visés par une opération de doxing menée par un groupuscule identitaire.

« Pendant plusieurs mois, j’ai eu peur d’être prise à partie au travail, chez moi ou dans la rue, voire de subir d’autres actes de malveillance »

Me Anita Bouix, avocate toulousaine

Le mur administratif

Aurélie Coquillon, avocate à Nanterre, relève un glissement idéologique au sein même des préfectures : « On observe un durcissement très net des pratiques préfectorales, sous forme de suspicion généralisée à l’égard des étrangers, perçus par essence comme des menaces à l’ordre public. Cela ne concerne plus seulement les étrangers les plus précaires : des cadres, des conjoints de Français ou des parents d’enfants français se retrouvent confrontés à des refus de titres de séjour, ce qui aurait été impensable il y a quelques années. »

À ce climat délétère s’ajoute le fiasco d’une réforme censée moderniser les relations entre les étrangers et les services de l’État. Lancée en 2020, l’administration numérique des étrangers en France (Anef) devait fluidifier le traitement des titres de séjour. Mais le dispositif accumule les dysfonctionnements. Fin 2024, la Défenseure des droits a révélé une hausse de 400 % des réclamations liées au droit des étrangers [NDRL : en mars 2025, dix associations, dont Amnesty International, ont déposé un recours devant le Conseil d’État. En mai 2026, les juges ont enjoint l’administration à remédier aux dysfonctionnements dans un délai de six mois.], et dénonce les « ruptures de droits graves et massives » engendrées par l’Anef. « Les délais ont explosé, les préfectures nous réclament plusieurs fois les mêmes documents, et certaines catégories de titres de séjour apparaissent puis disparaissent de la plateforme, sans explication, s’insurge Christina Dirakis, avocate parisienne. Des personnes qui avaient pourtant déposé leur dossier dans les règles se retrouvent parfois sans aucun document attestant de leur situation. En voulant dématérialiser les procédures, l’administration a parfois créé de nouveaux sans-papiers ! »

Dans le même temps, les effectifs préfectoraux des services des étrangers ont fondu. « À Bobigny, pour traiter l’admission des personnes sans-papiers, il n’y a plus que quatre agents pour toute la Seine-Saint-Denis. À Créteil [Val-de-Marne], ils ne sont plus que deux et demi. Les démarches s’éternisent. Résultat, les avocats multiplient les référés [NDRL : Procédure d’urgence permettant au juge de prendre des mesures provisoires] pour débloquer les dossiers de leurs clients et engorgent un peu plus les tribunaux. Tout le monde y perd », déplore l’avocat parisien Charles Ohlgusser.

Pris en étau entre une administration défaillante et des usagers à bout de souffle, plusieurs avocats décrivent une dégradation rapide de leurs conditions de travail. « Pour les étrangers, accéder au service public est devenu un chemin de croix, témoigne Justine Mallet. Tout se fait dans l’urgence. Et nous, les avocats, servons de punching-balls émotionnels, parce que nous sommes le dernier interlocuteur encore accessible. Il n’est pas rare que des clients m’attendent en bas du cabinet pour faire avancer leur dossier. » Avec des consœurs montpelliéraines, l’avocate a décidé de créer un groupe de parole pour « décharger l’énorme pression qu’on accumule ». La psychologue Muriel Montagut accompagnera ces séances à partir de septembre : « À force d’absorber des récits de violence et d’affronter le labyrinthe administratif, les avocats en droits des étrangers s’exposent à l’épuisement et à de véritables traumatismes. Il existe un vrai risque de démobilisation. »

Illustration : Alizée De Pin

Jeter l’éponge ?

Lorsqu’elle a prêté serment en 2018, jamais Justine Mallet n’aurait imaginé un jour travailler dans de telles conditions. « Je suis venue au droit des étrangers parce que je pensais aider des exilés à obtenir leur régularisation ou à rentrer revoir leur famille, se souvient-elle dans un sourire. Au fil des années, les choses se sont dégradées sur tous les fronts, y compris économiques. » Comme elle, les avocats en droit des étrangers sont souvent des passionnés, attirés par une branche du droit moins rémunératrice, mais où se jouent des enjeux vitaux : le droit de rester dans un pays, de vivre auprès de sa famille ou d’obtenir une protection. De guerre lasse, pourtant, certains envisagent désormais de jeter l’éponge. « Dans mon cabinet, trois des quatre avocats qui font du droit des étrangers se demandent s’ils vont continuer, confie Anita Bouix, qui témoigne avoir affronté un « gros moment de découragement » après l’affaire Frontières. Je réfléchis parfois à ce que je pourrais faire dans un autre domaine du droit, voire carrément dans un autre métier. »

Le Pacte européen sur la migration et l’asile, ainsi que le « règlement retour », entrés en vigueur en juin 2026, risquent d’accélérer un peu plus cette crise des vocations. La dizaine de textes législatifs, dénoncés par Amnesty International, consacre une logique de tri et d’éloignement au détriment de la protection, en réduisant les délais de recours ou en élargissant les possibilités de transfert vers des pays tiers jugés « sûrs ». Lors du vote du Pacte au Parlement européen, en 2024, Justine Mallet avait versé une larme. « Ce délitement est horrible. On allonge les files d’attente, on raccourcit les délais, on désigne les avocats comme des ennemis. Derrière, le droit des étrangers se dégrade. Et quand ils ne sont plus défendus, les expulsions augmentent. Voilà l’objectif final. » 

Étouffés financièrement

Depuis le 19 février 2026, une pression économique est venue compliquer la tâche des avocats spécialisés en droit des étrangers : le plafonnement des frais irrépétibles devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA)*. Derrière ce terme technique se cache un mécanisme essentiel à la rémunération des avocats spécialisés dans l’asile.

« Lorsqu’un demandeur d’asile bénéficiant de l’aide juridictionnelle (AJ) gagne son recours, le juge de la CNDA peut faire condamner l’Ofpra à verser à son avocat des frais irrépétibles, correspondant aux frais qu’aurait payés le client s’il n’avait pas été démuni. Cela signifie que l’avocat renonce à l’AJ [inférieure à 600 euros]. Ce mécanisme a une fonction incitative : lorsqu’une administration perd un contentieux, elle sait qu’elle devra supporter une partie des frais liés à la procédure », explique Julien Brel, avocat à Toulouse.

Jusqu’en février, le montant de cette indemnisation était laissé à l’appréciation du juge. Il avoisinait souvent le millier d’euros, soit près du double de l’AJ. Désormais, le magistrat ne peut plus accorder une somme supérieure à celle de l’AJ. Le gouvernement justifie cette mesure par, entre autres, l’explosion du coût des frais pour l’Ofpra (de 900 000 euros en 2019 à près de 8 millions en 2025), liée à la condamnation de plus en plus fréquente de l’Ofpra par la CNDA.

DES AVOCATS DÉCOURAGÉS

Ce changement pourrait avoir de lourdes conséquences sur le modèle économique des avocats spécialisés en droit d’asile. Les recours gagnés contre l’Ofpra permettaient de compenser le travail réalisé à perte sur les autres dossiers. Désormais, une grande partie des affaires traitées au titre de l’AJ risque de ne plus être viables, particulièrement en Île-de-France, où le coût de la vie pèse davantage sur les cabinets.

À Montpellier, Justine Mallet en constate déjà les conséquences : elle est davantage sollicitée par des demandeurs d’asile. « Depuis la réforme, de plus en plus d’avocats quittent le navire. Ils n’acceptent plus les dossiers soumis à l’AJ ou exigent de se faire payer. Résultat, ceux qui persévèrent, comme moi, sont pris d’assaut», témoigne-t-elle. Mais combien de temps restera-t-elle à son poste ? « Je réfléchis moi aussi à limiter les dossiers de demande d’asile si je veux pouvoir continuer à vivre de ce métier. C’est un crève-cœur. »

* Près de 60 000 demandeurs d’asile déboutés par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ont déposé un recours devant la CNDA en 2025.

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