Dans son nouveau film « Mémoire de fille » tiré de l’ouvrage éponyme d’Annie Ernaux, la réalisatrice Judith Godrèche raconte la domination masculine et l’omniprésence des violences sexistes et sexuelles au sein de notre société. À l’occasion de la sortie de son nouveau long-métrage le 30 septembre 2026, nous l’avons rencontrée.
Amnesty international alerte depuis de nombreuses années : en France, les violences sexistes et sexuelles sont omniprésentes. Les statistiques officielles estiment à 230 000 le nombre de femmes victimes de viols ou de tentatives de viol ou agressions sexuelles chaque année dans notre pays.
Malgré la libération récente de la parole des victimes, l’impunité règne encore. En 2021, on estime que seulement 6% des victimes ont porté plainte. Dans le même temps, entre 2012 et 2021, 86% des plaintes sont classées sans suite.
Devenue l’une des figures de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en France, l’actrice et réalisatrice Judith Godrèche a consacré son dernier film à ces enjeux. Dans « Mémoire de fille », elle adapte le célèbre roman éponyme de Annie Ernaux et raconte les violences subies par l’écrivaine alors qu’elle était encore adolescente.
Pour la sortie de son nouveau film, que nous soutenons, le 30 septembre 2026, nous avons rencontré la réalisatrice. Elle revient sur l’universalité du message porté dans ce récit et l’importance du rôle de l’art et du cinéma pour lutter contre la culture du viol dans notre société.
Pourquoi avoir choisi d’adapter le célèbre roman d’Annie Ernaux « Mémoire de fille » ?
Dans son livre, Annie Ernaux nous replonge dans un souvenir de l’été 1958, alors qu’elle était monitrice dans une colonie de vacances. Elle nous raconte la domination masculine d’un petit groupe d’hommes et les violences sexistes et sexuelles qu’elle a subies alors qu’elle était encore mineure.
Bien qu’Annie soit une figure établie en tant qu’autrice et connue pour ses prises de positions fortes, elle-même a eu, pendant longtemps, énormément de mal à poser des mots sur ce qu’elle a vécu. Ce récit m’a donc beaucoup touchée, pour des raisons personnelles.
Mais en adaptant son livre, je fais aussi un choix politique car le corps des femmes est éminemment politique. Je ne dénonce pas uniquement les agissements d’un petit groupe d’hommes, mais l’existence de violences systémiques au sein de notre société.
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Vous dites que ce récit intime est « universel » et quelque part également intemporel. Pourquoi ?
Une immense majorité d’entre nous a vécu des violences sexistes et sexuelles. C’est une réalité que nous partageons collectivement en tant que femmes et pourtant, nous sommes seules face à elles. Ce récit nous permet d’être vues et de briser cette « solitude commune ». Il rappelle le caractère collectif de cette multitude de récits individuels et offre une armure à toutes celles qui n’ont pas su verbaliser les violences qu’elles ont subies.
Je voulais absolument retranscrire cette universalité dans mon film : ce caractère simple, factuel, direct du récit de Annie Ernaux. Je voulais retranscrire le monde à travers ses yeux, sans apporter de point de vue personnel, de mise en scène sophistiquée : il fallait qu’on puisse ressentir ce qu’Annie avait vécu à l’époque. Aller chercher l’intime.
Quel rôle peut jouer le cinéma et l’art pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles selon vous ?
Beaucoup de films mettent en avant des scènes de rapports sexuels qui sont en réalité des violences sexistes et sexuelles. La manière dont elles sont filmées dit beaucoup : les violences sont invisibilisées, laissant supposer qu’il s’agit de rapports amoureux.
C’est pourquoi il était important pour moi de replacer la victime au centre du récit, de remettre son vécu au cœur de la narration. Je voulais aussi montrer l’après-trauma : les conséquences sur les corps, le parcours médical…
Je place beaucoup d’espoir dans la puissance et la force des arts. Le cinéma a une influence puissante sur nos imaginaires : il les nourrit, les façonne. De la même manière qu’il a participé à la culture du viol, il peut contribuer à la faire disparaître.
Selon vous, quel rôle peuvent jouer des organisations comme Amnesty International pour porter ces combats ?
Je suis très heureuse qu’Amnesty International soutienne ce film car il n’y a pas de féminisme sans intersectionnalité. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles ne peut être pensée sans prise en compte des questions antiracistes et anticolonialistes, ce que j’ai tenu à incarner à travers différents personnages dans mon film.
Agir
En France, les associations féministes sont menacées, discriminées, effacées. Pourtant, elles mènent une mission essentielle d’accès aux soins et à l’information, notamment pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Il est urgent de les protéger !
