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Joël Domenjoud sur le site de Bure, février 2017 © Julia Mourri

Joël Domenjoud sur le site de Bure, février 2017 © Julia Mourri

Liberté d'expression
récit

Joël, la surveillance au quotidien

Militant écologiste de la première heure, l’engagement de Joël lui a valu d’être assigné à résidence au moment de la COP21. Maintenant constamment surveillé, il nous raconte son quotidien.

Le soleil perce les nuages et inonde le bourg de Bure (Meuse). Joël Domenjoud, 34 ans, grand blond aux cheveux en bataille, traverse les ruelles désertes, deux pains de campagne sous le bras. Il ouvre la porte vitrée d’une grange où ont été placardés les mots : « Maison de résistance à la poubelle nucléaire », point de ralliement des opposants au stockage des déchets nucléaires sur le site de Bure. Militant écologiste de la première heure, l’engagement de Joël lui a valu d’être assigné à résidence au moment de la Conférence de Paris sur le climat, qui s’est tenue du 30 novembre au 12 décembre 2015. Alors que le gouvernement a instauré l’état d’urgence, Joël sort de chez lui et sent qu’il est suivi. « J’ai tourné en rond dans le quartier, quelqu’un me collait aux fesses », se souvient-il. Pris de panique, il saute dans un bus et démonte son téléphone portable. Quand il finit par le rallumer deux heures plus tard, sa voisine l’appelle, affolée : une vingtaine de policiers est alignée dans la cage d’escalier de l’immeuble et le cherche. Joël se rend au commissariat, on l’y informe que, pendant trois semaines, il ne pourra plus sortir de Malakoff (92), où il habite.

Tous les jours, des agents de police se relaient pour le suivre. Parfois, le trentenaire sent qu’une voiture roule derrière son vélo pour s’assurer qu’il sera à l’heure au commissariat. « Je devais pointer trois fois par jours : à 9 h, 13 h 30 et 19 h 30 ».

Ses après-midi, Joël les occupe à organiser des cafés associatifs à Malakoff, autour des grands enjeux internationaux liés au climat. Un moyen pour lui de participer, malgré tout, à l’événement qu’il attendait tant. Mais dès 20 h, il doit s’enfermer chez lui.

Ses proches craignent de l’appeler ou de lui envoyer un e-mail. Ceux qui s’y risquent en font les frais. Un soir, un ami l’avertit qu’il arrive avec « une petite surprise ». Il sera immédiatement fouillé à la sortie du métro. Dans son sac à dos, une boîte de cookies.

J’ai réalisé que notre système pouvait devenir autoritaire dans l’indifférence générale 

Joël

Dans un rapport du ministère de l’Intérieur, le jeune homme est dépeint comme un « individu violent » qui participe à des manifestations occasionnant un trouble à l’ordre public. Pourtant, pour l’une de ses amies également militante écologiste, « Joël est le genre de personne qu’on appelle quand il y a un conflit à régler. Il arrive toujours à apaiser les esprits lorsque la situation est sur le point de déraper ». Joël dénonce le caractère diffamatoire du rapport du ministère : « Ils n’ont inscrit que quelques rassemblements qui ont dégénéré, en niant tout le reste de ma vie militante ». Il est devenu altermondialiste lorsqu’il était étudiant en philosophie. Il a ensuite enchaîné les petits boulots, à l’usine de nuit, en chambre froide, à la plonge d’un restaurant… Avant d’entrer dans la fonction publique et de militer activement contre la mise en place du CPE. Il est aussi passé par l’antenne Jeunes d’Amnesty International s’impliquant sur le sort des migrants, et a œuvré au sein du réseau No Border.

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Un refuge où la solidarité prime

À l’issue de son assignation à résidence, Joël ne parvient pas à rayer de sa mémoire ses semaines passées sous haute surveillance. « Quelque chose s’était brisé. J’ai ressenti le besoin de trouver un refuge, un lieu où la solidarité primerait sur tout le reste ». En août 2016, il laisse sa vie parisienne derrière lui : appartement, boulot, copine… Et s’installe à Bure avec une trentaine d’autres opposants écologistes, dans une grange habitable détenue par l’association Sortir du nucléaire. Ils plantent des patates, des oignons et des céréales sur des terrains alentours, réunissent leurs économies et achètent deux autres maisons dans des villages voisins. Pour être au plus près de la lutte, mais aussi vivre ensemble, « bâtir un autre mode de vie ».

Ici, en pleine campagne, à 300 kilomètres de Paris, le rythme des contrôles policiers reste le même. Les écologistes assurent croiser plus de gendarmes que de Meusiens.« Ils passent en moyenne deux fois par jour pour relever les plaques des véhicules stationnés devant chez nous », témoigne l’un des habitants de la « Maison de résistance ».

Dès qu’on prend la voiture, on risque un procès-verbal pour stationnement gênant sur un chemin de campagne, pneus trop lisses ou non port de ceinture sur un parking.

Joël

Les habitants de la maison dénoncent une pression quotidienne, suffisamment discrète pour ne pas provoquer de remous. « Il faut le vivre pour le croire ». À Bure ou dans le cortège d’une manifestation, Joël considère que les pressions policières ont augmenté considérablement depuis la mise en place de l’état d’urgence. « On instaure la peur comme principe de vie, pour pouvoir arrêter n’importe qui, n’importe quand », commente-t-il avant de concéder qu’il s’est, lui aussi, habitué à cet état d’exception.

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Chaque veille de mobilisation, il le sait, son téléphone émettra des « bruits bizarres ».

À chaque nouvelle visite, l’hélicoptère de la gendarmerie viendra tourner au-dessus de la maison.

Et tous les matins, il saluera l’homme en uniforme au coin de sa rue, deux pains de campagne sous le bras.

- De notre envoyée spécial à Bure, Julia Mourri pour la Chronique d'Amnesty International

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