Audrey, basketteuse de 25 ans, était en plein tournoi lorsqu’elle a été priée de quitter le terrain. Elle a été exclue parce qu’elle portait le voile. Depuis 2022, la Fédération nationale de basket-ball a adopté une règle visant à interdire le port de signes religieux lors des compétitions. Cette nouvelle mesure oblige les basketteuses musulmanes en France à faire un choix entre porter le voile ou faire du sport. Audrey nous raconte l’impact qu’a eu cette décision sur elle.
Audrey est une joueuse de basket de 25 ans. Être sur le terrain, c’est sa passion. Elle a joué plus de dix ans dans le même club. Ce sport l’a façonnée, l’a fait grandir, lui a inculqué ses valeurs de partage et de collectif. Mais l’année dernière, tout bascule.
Elle est en pleine finale d’une compétition de basket lorsqu’elle est brutalement exclue du terrain avec son équipe. La raison ? Elle n’a pas respecté les règles de la fédération nationale de basket. Parce qu’elle jouait avec un “couvre-chef sportif”, un voile qui permet aux femmes musulmanes de faire du sport tout en conservant leur liberté de religion. Depuis 2022 la fédération française de basket-ball, la FFBB, a ajouté un nouvel article à son règlement. L’article 9.3 interdit “le port de tout équipement à connotation religieuse ou politique […] lors de l’ensemble des compétitions.”
Ce qu’a vécu Audrey en ce jour de compétition, c’est une discrimination. Elle a été exclue du terrain à cause de son voile, à cause de sa religion. Après cet événement, elle a failli arrêter sa passion, le basket. Membre du collectif Basket pour toutes, elle est aujourd’hui engagée pour l’inclusion et la lutte contre les discriminations dans le basket. Nous sommes allés à sa rencontre, pour comprendre comment elle vit cette exclusion du terrain.
Pouvez-vous nous raconter comment vous avez été exclue d’un match de basket ?
Je participais à un tournoi de basket en équipes de trois contre trois dans le nord de la France, à plus de deux heures de route de chez moi. Depuis 2022 et le nouveau règlement interdisant le port du voile dans les compétitions, j’essayais de trouver des tournois où j’avais le droit de jouer. Le basket en trois contre trois étant régit par des règles internationales et non nationales, je croyais possible pour moi de participer sans renoncer au port du voile [ndlr : le basket 3×3 se distingue du basket à 5 notamment par son nombre de joueurs, la taille du terrain ou encore la durée du match].
Nous étions quatre co-équipières, dont deux à porter le voile. Le coup d’envoi est lancé. On remporte nos matchs successifs avant d’arriver en finale. Au bout de quelques minutes à peine, les arbitres arrêtent la finale, en pleine action. Un homme arrive soudainement vers nous et nous informe qu’on ne peut pas continuer le match avec notre couvre-chef. Au début je ne comprends pas ce qui nous arrive. Nous étions sur le terrain depuis le matin sans incident et on nous empêche de jouer alors que la journée touche à sa fin. On nous explique que le tournoi n’est pas homologué par la Fédération internationale, comme on le pensait, mais par la Fédération nationale, la FFBB. Or, il est interdit de jouer avec le voile selon les règles de la Fédération nationale française mais cela est permis dans les évènements organisés par la Fédération internationale.
Tout s’effondre d’un coup. Alors que nous jouons depuis le matin dans une très bonne ambiance, l’atmosphère devient glaçante. On essaie de comprendre ce qu’il se passe, d’argumenter. Mais on finit par se résoudre à devoir arrêter le match. On commence à prendre nos affaires et à nous rendre dans les vestiaires.
Comme nous étions en pleine finale, les yeux du gymnase étaient braqués sur nous. Et la foule commençait à comprendre ce qu’il se passait. Il y a eu un mouvement d’indignation générale où le public a commencé à huer, les joueurs des autres équipes nous défendaient. Tout le monde voulait que l’on continue à jouer. Alors on a séché nos larmes et c’est ce qu’on a fait. On a terminé le tournoi, et mon équipe a gagné.
L’interdiction du port du voile dans les autres sports
Outre le basket-ball, d’autres fédérations sportives françaises interdisent le port du voile dans les compétitions : le football, le volley ou encore le rugby sont concernés.
La France fait ici figure d’exception sur la scène internationale. Sur 38 pays européens que nous avons étudiés, la France est le seul pays à avoir adopté une interdiction des couvre-chefs religieux, soit dans des lois nationales soit dans des règlements sportifs spécifiques.
En février 2025, le Sénat a adopté une proposition de loi pour appliquer l’interdiction du port du voile dans les règlements de toutes les fédérations sportives. Elle sera discutée prochainement devant l’Assemblée nationale.
L’interdiction du voile dans le sport est une pratique discriminatoire, qui va à l’encontre du droit international et qui a un impact disproportionné sur les femmes et les filles musulmanes.
Qu’aviez-vous alors ressenti ?
Même si nous avons gagné la finale, c’est l’équipe adverse qui a remporté le prix à notre place. Nous avons été disqualifiées. Lors de la remise des médailles, on nous a interdit de monter sur le podium. Nous étions à côté, à observer la scène de loin. Tout le monde célébrait, les joueurs sautaient de joie. Mais nous, nous étions laissées de côté, abasourdies par ce qu’il venait de se passer.
On se sentait couvertes de honte parce qu’on nous avait bien fait comprendre que nous n’avions pas notre place sur le terrain. C’était une déception immense. Et quand on y réfléchit après coup, on se rend compte que c’était aussi une violence que nous avions subie.
La semaine qui a suivi le match, je n’arrivais pas à retourner au gymnase. Et ma co-équipière qui portait également le voile n’y est pas retournée pendant un mois. C’était compliqué pour moi mentalement. Je me suis demandé si ça valait le coup de continuer ou si je devais arrêter ce sport. Cela nous a mis un vrai frein dans notre pratique de basket. Puis on a recommencé à se motiver ensemble, à reprendre goût à jouer, et on y est retournées.
Est-ce qu’il y a eu des suites à cette exclusion ?
Quelques mois après l’exclusion du tournoi, je reçois un mail de convocation de la part de la Fédération nationale de basket à un conseil de discipline. Je suis très surprise car personne ne m’avait dit que j’encourais des sanctions. Entre temps, j’ai appris que l’homme qui avait interrompu la finale était le directeur de la ligue Hauts-de-France de basket-ball. Un dossier a été monté contre moi.
Je témoigne alors devant la commission. Je leur dis que j’avais déjà participé à ce tournoi deux ans auparavant. J’apparais même sur leur compte Instagram avec mon couvre-chef. Je leur indique que je m’étais inscrite sur une plateforme régit par la Fédération internationale de basket et non la fédération française. Je n’étais ainsi pas au courant que le règlement national sur l’interdiction de porter le voile s’appliquait lors de cette compétition.
D’autres témoignages ont été recueilli dans le dossier. Certaines personnes, des hauts placés, ont employé des propos diffamatoires à notre propos. Ils insinuaient que nous étions connues pour notre comportement qui mettrait à mal les organisateurs du tournoi. Ce qui est totalement faux. Je n’ai jamais eu de faute technique à mon encontre [ndlr : une faute technique au basket est déclarée par l’arbitre lorsqu’il y a une violation du code de conduite établi par les règles du jeu, le plus souvent lors d’un mauvais comportement du joueur ou de la joueuse comme un manque de fair-play].
A l’issue de cette convocation, je ressors avec un avertissement de la part de la Fédération française de basketball. Leur rapport fait également état d’une prétendue “liste noire” dont je ferais prétendument partie. Cela fait plus de dix ans que je suis dans le club et je ne sais pas du tout à quoi cette liste noire fait référence.
Pourquoi c’est important pour vous de pouvoir jouer avec le voile ?
Cela me parait indispensable car jouer au basket ne devrait pas me faire renoncer à mes autres droits. On veut nous appliquer un principe de neutralité, mais nous ne sommes pas des représentants de l’Etat. C’est mon droit de porter ce que je veux. Je trouve que c’est injuste en tant que femme de se faire dicter la manière dont on devrait s’habiller.
Tout le monde devrait avoir le droit de pratiquer du sport. C’est important pour la santé physique et mentale. Le sport m’a inculqué beaucoup de valeurs. Ça m’a appris la rigueur, le partage, le respect, l’inclusion. Il me parait important que n’importe quelle femme puisse y avoir accès, peu importe sa manière de se vêtir.
Pour moi, c’est ton talent qui doit déterminer ta place dans le sport. Non ta manière de t’habiller, ton ethnicité ou ton orientation sexuelle. Priver des personnes d’accéder à la compétition à cause de ces facteurs, c’est baisser le niveau global du sport en France. Beaucoup de nos meilleurs sportifs partent pour jouer à l’étranger, et je trouve cela inquiétant.
Est-ce que l’interdiction du port du voile vous affecte également en tant que coach ?
Un jour, je coachais une équipe de filles depuis le banc. Il faisait froid ce jour-là dans le gymnase donc j’avais mis la capuche de mon sweat. Le match s’était bien passé hormis une joueuse de l’équipe adverse qui avait commis une faute technique, ce qui engendre un rapport de l’arbitre. Le rapport a été transmis au comité départemental qui a demandé des preuves du comportement en question. Ils ont reçu une vidéo où l’on voit la joueuse avec moi en arrière-plan, en train de coacher depuis le banc avec mon sweat à capuche.
Le comité départemental a envoyé un rapport et a également transmis un mail à la Présidente de mon club pour lui demander d’être vigilante vis-à-vis de ma tenue qui “porterait atteinte à la pratique du match”. Je coachais cette équipe pendant des tournois organisés par la FFBB, donc je n’avais non plus le droit de coacher avec un voile. Mais là, j’avais seulement un sweat à capuche donc je ne comprenais pas le problème.
Mais comme je ne voulais pas mettre mon club en porte-à-faux j’ai décidé de coacher mon équipe non plus depuis le banc mais depuis les gradins lors des matchs. Cela me plaçait comme si j’étais une spectatrice et non plus une coach. J’ai fait une saison comme ça l’année dernière.
Quand avez-vous rejoint le collectif Basket pour toutes ?
J’avais déjà rejoint Basket pour toutes quelques mois avant d’être exclue des terrains. Je trouvais que ce n’était pas normal d’interdire à des joueuses de pratiquer leur sport juste à cause de ce qu’elles portaient. Je voulais apporter ma pierre à l’édifice.
Quand j’ai été convoquée trois mois plus tard devant le conseil de discipline, j’ai tout de suite fait appel à Hélène [ndlr : Hélène Bâ, basketteuse et l’une des fondatrices du collectif Basket pour toutes en France]. Elle m’a épaulé, conseillé et aidé à constituer mon dossier. Elle a joué un rôle d’avocate et elle a su me donner la motivation nécessaire pour continuer à me battre. C’était un soutien énorme.
Le collectif n’est pas qu’un soutien. Il me donne également envie d’agir. Récemment on s’est alliés avec la FSGT [ndlr : la Fédération Sportive et Gymnique du Travail doublement agréée sport et éducation populaire par l’Etat], une autre fédération pour le basket qui n’interdit pas le port du voile lors des compétitions. Ils étaient très motivés par le projet d’un championnat 100% féminin et inclusif. Cela m’a redonné de l’espoir et de la motivation.
Le club de filles que je coache fait désormais partie de ce tournoi organisé par la FSGT. Et je ne regrette pas mon choix de continuer à coacher quand je vois l’équipe. Beaucoup des filles du club ne jouaient plus au basket car elles se sentaient exclues. Ça me fait du bien de me retrouver dans un projet où on n’a pas à se demander comment on doit être habillées. On pense seulement à jouer. Ces événements nous rassemblent. Ils montrent que nous sommes dans une démarche où on ne veut pas s’isoler ni se cacher, mais jouer parce que c’est notre droit, comme celui de toutes les femmes.
Pensez-vous que la parole des principales concernées soit suffisamment entendue ?
Nous sommes complètement invisibilisées sur le sujet. Je pourrais compter sur les doigts d’une main les fois où j’ai vu une femme qui portait le voile s’exprimer sur un plateau tv. Le projet de loi pour étendre l’interdiction du voile dans tous les sports c’est la porte ouverte à toutes les dérives. On commence par interdire les femmes qui portent le voile dans le sport mais où s’arrête-t-on ? Où vont-elles pouvoir aller ces femmes qui portent le voile ? On leur demande de choisir entre leur principe religieux et leur valeur républicaine. Mais pour moi les deux ne sont pas opposés. On dit qu’on veut libérer les femmes en leur retirant le voile. Mais on fait tout l’inverse en voulant les interdire de porter ce qu’elles veulent et en les contraignant à se cacher chez elles.
Agir pour les droits des femmes musulmanes dans le sport
Le sport doit rassembler et non pas exclure. Signez notre pétition dès maintenant et soutenez les femmes qui veulent simplement être libres d’exercer leur passion.
