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Réfugiés et migrants
Actualité

De la prison au prix littéraire

Behrouz Boochani parle vite. Il reprend à peine son souffle entre les phrases. Pressé d’honorer sa mission : changer le regard porté sur lui et ses semblables. « Nous, les réfugiés, nous sommes présentés comme des violeurs, des terroristes, des voleurs », confiait-il, en octobre dernier, au téléphone depuis Port Moresby, la capitale de Papouasie-Nouvelle-Guinée. « Nous sommes des êtres humains ». Un message qu’il transmet dans Témoignage d’une île prison1, mémoires d’un camp de détention pour migrants, écrites de nuit, sur WhatsApp et envoyées à l’aide d’un téléphone portable secret à un ami traducteur. Cette œuvre, qui vient d’être publiée en France, a été couronnée par le prix Victoria en 2019. D’ordinaire réservée aux nationaux et résidents permanents, la plus prestigieuse récompense de la littérature australienne, a été décernée à Behrouz Boochani, 36 ans, un migrant « indésirable » selon l’administration australienne. Journaliste et poète kurde, c’est en 2013 qu’il fuit l’Iran, craignant d’être menacé pour sa défense de la culture kurde ; le journal dans lequel il travaillait avait été la cible des Gardiens de la révolution. Son ambition : rejoindre l’Australie par la mer pour y demander l’asile. Jamais il n’y mettra les pieds. Son embarcation fait naufrage. Il est alors récupéré par la marine australienne et transféré sur l’île de Manus en Papouasie- Nouvelle-Guinée. Un des deux centres de rétention géré par l’Australie hors de son territoire. Arrivé sur place, le couperet tombe : tout demandeur d’asile qui arrive en bateau est automatiquement interdit d’entrer sur le territoire australien. Selon l’organisation, Refugee Council, plus de 3 000 personnes ont subi ce sort entre 2013 et 2017.

L’ennui comme stratégie

Behrouz Boochani va passer six années à Manus, dont quatre dans un centre de rétention. Coincé. Le seul choix qu’on lui laisse : repartir en Iran. « Nous étions des otages, des exemples censés inspirer la peur aux autres candidats à l’immigration, les effrayer afin qu’ils ne viennent pas en Australie », écrit-il dans ses mémoires. Cette politique drastique produit l’effet escompté. Le nombre de bateaux partant d’Indonésie pour rallier l’Australie chute à partir de 2014. Nations unies et organisations de droits humains dénoncent les mauvais traitements infligés aux demandeurs d’asile. En vain.

« Pour décrire cette réalité, j’ai eu besoin de passer par des formes artistiques. Elles permettaient d’embrasser la situation kafkaïenne que nous vivions », nous explique-t-il. Inclassable, Témoignage d’une île prison entremêle poésie et récit conférant à l’ensemble une force évocatrice implacable. Le Camp Fox prend corps. Avec sa double épaisseur de clôtures. Avec ses containers transformés en chambrées. Un lieu où les gardiens australiens ont l’œil sur tout. Où la promiscuité est extrême. Où il faut supporter l’odeur des corps. L’intimité ? Illusoire. Le simple fait d’uriner se transforme en combat pour la dignité. Il est interdit de jouer au backgammon. L’ennui est une stratégie des autorités. Tout est pensé pour briser psychologiquement les individus, les pousser à demander l’aide au retour vers leur pays d’origine. Une organisation où gardes australiens, papous et détenus-migrants sont placés dans un rapport de domination. « On a affaire à un système global de gouvernance répressive. C’est évident quand on voit la façon dont les Papous obéissent aux Australiens. Les détenus, eux, ne sont qu’une division vaincue, écrasée, des soldats capturés par l’ennemi ».

Un documentaire filmé sous le manteau

Le ton détaché adopté par l’auteur trouble d’autant plus que la réalité décrite s’avère hideuse. Un « prisonnier » en furie est passé à tabac par « les Rhinos », ces hommes équipés de « gants garnis de petites pointes en métal au niveau des jointures ». Quand la révolte embrase le camp, Reza, le gentil géant apprécié de tous, meurt, sous les coups des gardiens. « Je voulais conduire le lecteur dans nos pas, explique Behrouz Boochani. Cela n’aurait pas été possible si on sentait de ma part de la rancœur et de la colère ». Dans cet univers concentrationnaire, la nature devient l’unique havre de paix, les branches de manguier où il se réfugie ou les vagues qui s’écrasent au pied des clôtures. En anglais, le titre de ses mémoires reprend le proverbe kurde No friends but the mountains, (aucun ami, si ce n’est la montagne). Un résumé de la solitude éprouvée à Manus par lui et ses semblables. Oubliés. Abandonnés. « Comme les Kurdes de la Rojava2 aujourd’hui, relève-t-il, avant d'ajouter : Créer m’a fait tenir toutes ces années ». Outre ce livre, il a coréalisé Chauka, please tell us the time, un documentaire de cinquante-deux minutes, filmé avec son téléphone.

Que pense-t-il du prix Victoria ? À ses yeux, c’est une victoire de l’art. Une preuve qu’il est impossible d’enfermer les hommes et de les contrôler. Leur créativité triomphe toujours. Surtout, il y voit un moyen de transmettre cette histoire. Son livre a trouvé en effet un écho hors de l’Australie. Le prix Nobel de littérature J. M. Coetze lui consacre un article intitulé « La honte de l’Australie » dans la prestigieuse New York Review of Books. Et son invitation en novembre dernier au Festival international du livre de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, lui a permis de quitter Port-Moresby et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Un départ organisé dans le plus grand secret avec l’aide de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés et Amnesty intern

ational. « Quelle joie d’être libre après plus de six ans », écrivait-il sur son fil Twitter. Behrouz Boochani pourrait désormais demander l’asile à la Nouvelle Zélande. Si son sort demeure incertain, sa mission semble, elle, accomplie.

— Christine Chaumeau

 

1 — Témoignage d’une île prison, de Behrouz Boochani, traduction de Karine Xaragai, Éditions Hugo Doc,  octobre 2019.

2 — Rojava : région au nord-est de la Syrie revendiquée par les Kurdes.

 

 

Agir

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