Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Thaïlande en 2025.
Les autorités ont continué de réprimer la liberté d’expression et de réunion pacifique. Elles ont arrêté des manifestant·e·s et inculpé des militant·e·s et un universitaire au titre de lois répressives. Des documents ont été divulgués qui révélaient l’existence d’opérations coordonnées sur Internet visant des groupes de la société civile et de l’opposition. Des défenseur·e·s des droits humains ont reçu en ligne des menaces de violences. La pratique des renvois forcés persistait ; 40 Ouïghours ont ainsi été expulsés illégalement vers la Chine et un militant montagnard a été extradé vers le Viêt-Nam. Une décision de justice qui fera date a déclaré 13 militaires responsables d’actes de torture commis en 2024. Le gouvernement a autorisé des personnes réfugiées venues du Myanmar qui vivaient dans des camps à travailler légalement à l’extérieur de ces camps. Une nouvelle loi relative aux groupes ethniques a fait l’objet de critiques au motif qu’elle ne mentionnait pas les peuples autochtones.
Contexte
Le 28 mai, un militaire cambodgien a été tué lors d’échauffourées avec l’armée thaïlandaise à la frontière avec le Cambodge. S’en sont suivis des mois de tension et d’affrontements armés, qui ont coûté la vie à 40 personnes au moins. Des milliers de personnes ont fui leur ville ou leur village.
En juin, le président du Sénat cambodgien, Hun Sen, a rendu public l’enregistrement audio d’une conversation téléphonique privée compromettante qu’il avait eue avec la Première ministre thaïlandaise, Paetongtarn Shinawatra, au moment des accrochages à la frontière. La Cour constitutionnelle thaïlandaise a alors suspendu la Première ministre de ses fonctions le 1er juillet, avant de la limoger officiellement le 29 août. Le 7 septembre, le Parlement a élu Anutin Charnvirakul, dirigeant du parti Bhumjaithai, au poste de Premier ministre.
Liberté d’expression et de réunion
Le 7 janvier, à Bangkok, la capitale, un individu armé a tué par balle Lim Kimya, un homme politique franco-cambodgien, ancien député de l’opposition, qui était âgé de 74 ans. En octobre, un ancien membre de la marine thaïlandaise a été condamné à la réclusion à perpétuité pour cet assassinat. Des mandats d’arrêt ont été décernés contre deux suspects cambodgiens, mais les deux hommes restaient en fuite.
À la fin de l’année, 55 personnes purgeaient toujours des peines d’emprisonnement pour avoir exercé leurs droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique lors des manifestations de grande ampleur organisées entre 2020 et 2022 afin de réclamer des réformes politiques.
En avril, le commandant de la troisième région militaire a engagé des poursuites contre Paul Chambers, un universitaire états-unien installé en Thaïlande et spécialisé dans les relations entre l’armée et la sphère civile thaïlandaise et dans la démocratisation du pays, en vertu de la législation punissant le crime de lèse-majesté et de la Loi relative à la cybercriminalité. L’enseignant a été inculpé en raison d’un texte promotionnel rédigé pour un séminaire universitaire organisé à Singapour sur le thème du remaniement annuel de la police et de l’armée thaïlandaises. Le ministère public a abandonné les charges retenues contre lui en mai. En septembre, Paul Chambers a intenté une action en justice contre quatre unités de la police qui auraient annulé illégalement son visa.
En mai, 15 militants de P-Move, une coalition de la société civile œuvrant pour les droits du travail, les droits environnementaux et les droits fonciers, ont été inculpés pour avoir participé à des rassemblements publics en 2024 et 2025 en enfreignant une interdiction de manifester dans un rayon de 50 mètres autour de la Maison du gouvernement, à Bangkok.
En juillet, le Parlement a commencé à examiner cinq propositions de loi visant à accorder une amnistie pour des infractions pénales liées à des activités politiques. L’une de ces propositions, élaborée par le Network for People’s Amnesty – une coalition de 20 organisations de la société civile –, prévoyait explicitement l’amnistie pour les personnes inculpées en vertu de deux articles du Code pénal : l’article 110 (violence ou menace à l’égard de la reine, de l’héritier présomptif ou du régent) et l’article 112 (lèse-majesté). En octobre, le Parlement a voté pour le rejet des dispositions accordant une amnistie aux personnes inculpées au titre de ces articles.
En août, la police a inculpé trois militants qui n’avaient « pas informé les autorités d’une manifestation publique dans les 24 heures précédant l’événement », enfreignant ainsi la Loi relative aux rassemblements publics. L’objet de la manifestation était de protester contre la participation du commandant en chef de l’armée birmane, Min Aung Hlaing, au sommet de l’Initiative du golfe du Bengale pour une coopération technique et économique multisectorielle à Bangkok, le 5 avril.
Le 5 septembre, la cour d’appel de Bangkok a annulé la relaxe de cinq militants qui avaient participé à une manifestation pacifique à proximité du cortège royal en octobre 2020. Ceux-ci ont été déclarés coupables de multiples chefs, tous passibles de sanctions en vertu du Code pénal thaïlandais, notamment de violence à l’égard de la reine (article 110), de rassemblement illégal (article 215) et d’obstruction à la circulation (article 385). Leur demande de libération sous caution ayant été rejetée, ils sont restés emprisonnés.
Défenseur·e·s des droits humains
Lors d’un débat parlementaire de censure en mars, un parlementaire de l’opposition a présenté des documents internes divulgués officieusement selon lesquels la police et des unités militaires thaïlandaises dirigeaient ensemble une « équipe numérique » visant à ternir la réputation d’organisations de la société civile et de membres de l’opposition politique et entraver leurs activités. D’après les informations révélées, Amnesty International était explicitement citée en tant que « cible de grande importance ». D’autres organisations non gouvernementales internationales, groupes locaux de la société civile, militant·e·s de premier plan et personnalités prodémocratie étaient également visés, notamment les organisations de défense des droits humains Thai Lawyers for Human Rights et iLaw, ainsi que la défenseure des droits humains Anna Annanon.
Le 10 septembre, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les défenseurs des droits de l’homme s’est déclarée préoccupée par l’accusation de diffamation portée contre Witoon Lianchamroon, secrétaire général de la fondation BIOTHAI. Elle a indiqué que cette accusation constituait peut-être une mesure de représailles pour les activités de cet homme en faveur des droits et de la sécurité alimentaire de la population. Witoon Lianchamroon était poursuivi pour avoir lancé l’alerte sur le danger que pouvait représenter le tilapia à menton noir : cette espèce de poisson invasive introduite dans les cours d’eau thaïlandais risquait, selon lui, de nuire à cet écosystème et de menacer les moyens d’existence des pêcheurs locaux.
Le 15 octobre, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les défenseurs des droits de l’homme a fait part de ses inquiétudes quant aux menaces de violences proférées en ligne contre la défenseure thaïlandaise des droits humains Angkhana Neelapaijit. Les menaces étaient liées au fait que la défenseure avait critiqué de potentielles violations des droits humains découlant de la gestion par les autorités du conflit frontalier avec le Cambodge.
Torture et autres mauvais traitements
Le 27 février, les autorités ont contrevenu à la loi thaïlandaise contre la torture, qui interdisait les renvois forcés, en expulsant 40 Ouïghours vers la Chine, alors qu’ils risquaient d’y subir de graves violations des droits humains. Les hommes expulsés faisaient partie des quelque 300 Ouïghours appréhendés par les autorités le 13 mars 2014 après avoir fui les persécutions et la discrimination qu’ils subissaient dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine. Au total, 109 d’entre eux avaient été expulsés vers la Chine en juillet 2015. En décembre, cinq autres réfugiés ouïghours risquaient de subir un renvoi forcé.
Le 27 mai, dans la province de Rayong, le Tribunal pénal chargé des affaires de corruption et d’abus de pouvoir Région 2 a rendu la première décision prononcée au titre de la Loi relative à la prévention et à la répression de la torture et de la disparition forcée, adoptée par la Thaïlande en 2022. Le tribunal a déclaré deux instructeurs militaires et 11 conscrits gradés coupables d’avoir torturé Worapratch Phadmasakul, un appelé de 18 ans, et les a condamnés à des peines allant de 10 à 20 ans d’emprisonnement. Worapratch Phadmasakul était mort après avoir été violemment torturé et roué de coups lors d’un entraînement disciplinaire, le 2 août 2024.
Le 28 novembre, les autorités ont extradé vers le Vietnam Y Quynh Bdap, défenseur des droits humains et réfugié issu du groupe ethnique montagnard Êdê, à la suite d’une décision de la Cour d’appel approuvant la demande d’extradition présentée par le Viêt-Nam. En 2024, les autorités vietnamiennes avaient condamné Y Quynh Bdap en son absence pour terrorisme en lien avec une attaque présumée contre un bâtiment gouvernemental en 2023.
Droits des personnes réfugiées ou migrantes
Le 26 août, le gouvernement a adopté une résolution autorisant les personnes réfugiées venues du Myanmar à travailler en toute régularité en Thaïlande. Cette résolution s’appliquait à quelque 81 000 personnes déplacées de force qui étaient hébergées dans des camps le long de la frontière avec le Myanmar. Les personnes concernées devaient demander un permis de travail, valable un an.
Droits des peuples autochtones
Les populations locales et des organisations de la société civile ont exprimé leurs préoccupations quant au manque de participation du public au mégaprojet de pont terrestre porté par les autorités qui visait à relier les routes maritimes du golfe de Thaïlande et de la mer d’Andaman. La première phase du projet devait être achevée en 2030. Parmi les motifs d’inquiétude soulevés figuraient les conséquences écologiques du projet, qui risquait de menacer les moyens d’existence des populations côtières, notamment du peuple autochtone Moken, qui vivait principalement de la pêche artisanale.
Le 6 août, le Parlement a adopté la Loi relative à la protection et à la promotion du mode de vie des groupes ethniques, qui visait à protéger les droits culturels des minorités ethniques. Cependant, la société civile et le HCDH ont critiqué ce texte au motif qu’il n’utilisait pas le terme « autochtone », employant en lieu et place de celui-ci le terme « ethnique », et qu’il ne reflétait pas pleinement le principe de consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause.
Droit à un environnement sain
Dans la province de Nakhon Ratchasima, des habitant·e·s ont réclamé la fin des activités d’extraction de potasse. Ces activités ont en effet entraîné une augmentation de la salinité des sols et des eaux souterraines, rendant les terres agricoles infertiles et contaminant les sources d’eau, ce qui a mis à mal les droits de la population à l’eau, à une nourriture suffisante, à la santé et à des moyens de subsistance.
Parallèlement, le long de la rivière Kok, dans le nord du pays, la contamination à l’arsenic imputable aux activités d’extraction de terres rares et d’or pratiquées en amont, au Myanmar, exposait des minorités ethniques et des peuples autochtones (en particulier dans la province de Chiang Rai) à de graves risques sanitaires, les privant d’eau potable et bafouant leur droit à la santé.
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