Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Tanzanie en 2025.
La répression de la dissidence s’est intensifiée durant la période électorale ; les membres et les sympathisant·e·s de l’opposition ont été tout particulièrement pris pour cible. Les forces de sécurité ont recouru à une force illégale et meurtrière contre des manifestant·e·s, tuant des centaines de personnes et en blessant des milliers d’autres. La commission chargée d’enquêter sur ces homicides n’a pas rendu publiques ses conclusions. Les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique des détracteurs et détractrices avérés ou supposés du gouvernement ont été gravement mis à mal. Des membres de l’opposition et du parti au pouvoir ont été soumis à une disparition forcée, et le dirigeant de l’opposition Tundu Lissu a été inculpé de trahison. Deux militant·e·s étrangers ont été torturés et soumis à d’autres formes de mauvais traitements. Des fonctionnaires ont illégalement détruit des bâtiments appartenant au peuple autochtone Masaï dans l’Aire de conservation du Ngorongoro. À la fin de l’année, la Cour de justice d’Afrique de l’Est n’avait pas encore rendu de décision sur le recours déposé par des ONG est-africaines contestant la légalité du projet d’oléoduc d’Afrique de l’Est (EACOP).
Contexte
En mai, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) a interdit au Parti pour la démocratie et le développement (CHADEMA), la principale formation de l’opposition, de participer aux élections générales du 29 octobre. Le CHADEMA avait refusé de signer le code de conduite électoral, invoquant des préoccupations portant sur l’impartialité des élections. En septembre, à Dodoma, la Haute Cour a annulé la décision de la CENI d’interdire à Luhaga Mpina de se présenter en tant que candidat à l’élection présidentielle pour le compte de l’Alliance pour le changement et la transparence (ACT Wazalendo) au motif que le parti avait enfreint son propre code de procédure interne. La CENI a cependant rétabli cette interdiction.
À l’issue des élections, la présidente sortante, Samia Suluhu Hassan, a été réélue avec 98 % des voix et son parti, le Parti de la révolution (CCM), s’est maintenu au pouvoir en remportant 99 % des sièges au Parlement. Les résultats ont été très contestés par les membres et les sympathisant·e·s de l’opposition. Des manifestations ont éclaté à l’échelle nationale et ont été violemment réprimées (voir Répression de la dissidence).
Répression de la dissidence
La campagne de répression de la dissidence menée par le gouvernement s’est intensifiée durant la période électorale et a atteint un niveau sans précédent le jour du scrutin et les suivants. Les autorités ont coupé l’accès à Internet dans tout le pays pendant cinq jours à compter du 29 octobre. Pendant ce temps, les forces de sécurité ont réprimé avec une violence meurtrière des manifestations liées aux élections et arrêté arbitrairement des centaines de manifestant·e·s qui ne faisaient qu’exercer leur droit à la liberté de réunion pacifique (voir Attaques et homicides illégaux).
Tout au long de la période électorale, les autorités s’en sont prises à des membres et sympathisant·e·s de l’opposition, à des membres de la société civile, à des journalistes et à d’autres personnes qui exprimaient leur désaccord. Elles ont notamment procédé à des arrestations et détentions arbitraires, des disparitions forcées, des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements.
Des personnes qui critiquaient le gouvernement ont fait l’objet de poursuites judiciaires et de procès inéquitables au titre de dispositions vagues et trop générales de la législation. Les poursuites engagées contre Tundu Lissu, dirigeant du CHADEMA détenu simplement pour avoir exhorté ses sympathisant·e·s à boycotter les élections, ont été l’illustration de la répression généralisée et du rétrécissement de l’espace accordé à la participation politique. Tundu Lissu a été arrêté en avril lors d’un meeting politique à Mbinga au cours duquel la police a recouru à une force inutile et excessive pour disperser ses sympathisant·e·s, notamment en utilisant des gaz lacrymogènes et en tirant en l’air. Inculpé de trahison, infraction excluant la possibilité d’une libération sous caution, il était toujours en détention à la fin de l’année. Toujours en avril, les autorités ont arrêté cinq autres dirigeants du CHADEMA, dont son vice-président, John Heche, afin d’empêcher la tenue d’un meeting dans le quartier de Kariakoo, à Dar es Salaam.
En juin, à Dar es Salaam, la Haute Cour a adressé une injonction au CHADEMA lui interdisant toute activité politique, à l’issue d’une action en justice engagée par trois membres du conseil d’administration du CHADEMA pour discrimination dans la répartition des ressources du parti. Selon les requérant·e·s, qui vivaient à Zanzibar, la Tanzanie continentale était favorisée au détriment de l’archipel. Des dizaines de personnes ont par la suite été arrêtées pour avoir participé à des « rassemblements illégaux ».
En juin également, la police a maintenu en détention pendant quatre jours la présidente de la section féminine d’ACT Wazalendo, Janeth Rithe. Cette dernière avait mis en doute des déclarations de la présidente, Samia Suluhu Hassan, relatives à la situation économique de la Tanzanie.
En juillet, la police de la région de Lindi a arrêté et brièvement détenu Zitto Kabwe, ancien dirigeant d’ACT Wazalendo, pour des propos qu’il avait tenus lors d’un meeting dans le district de Tunduru au sujet d’irrégularités électorales.
En août, le ministre de l’Intérieur a ordonné à la police d’effectuer des « patrouilles en ligne » afin, selon lui, de surveiller les personnes qui utilisaient les plateformes numériques pour perturber la paix et la sécurité.
En septembre, l’Autorité de régulation des communications de Tanzanie a interdit pendant 90 jours la plateforme en ligne JamiiForums, lui reprochant d’avoir publié des contenus trompeurs et diffamatoires au sujet du gouvernement, en violation de la Réglementation de 2020 sur les communications postales et électroniques (contenus en ligne) et des modifications qui lui ont été apportées.
Le 7 septembre, la police a dispersé des rassemblements organisés dans tout le pays pour la Journée des héros ; elle a arrêté plusieurs responsables du CHADEMA dans la région du Serengeti et 20 de ses sympathisant·e·s dans une église de la ville de Mwanza.
Attaques et homicides illégaux
Entre le 29 octobre et le 3 novembre, face aux manifestations organisées dans tout le pays (voir Contexte), les autorités ont réagi en recourant à une force illégale et meurtrière et en utilisant du gaz lacrymogène et d’autres armes à létalité réduite. Des centaines de personnes ont été tuées et des milliers d’autres blessées. La coupure d’Internet a permis que ces graves violations des droits humains soient soustraites à l’attention du public et commises en toute impunité. En raison des couvre-feux et du manque de transparence du gouvernement, le nombre réel de victimes demeurait inconnu. Samia Suluhu Hassan a annoncé la création d’une commission d’enquête sur ces homicides le 14 novembre mais, à la fin de l’année, aucune conclusion n’avait été rendue publique.
En février, John James, un habitant de Dar es Salaam, a été tué par balle par un garde de l’Agence des services forestiers (TFS) de Tanzanie dans le district de Kisarawe (région de Pwani). Deux agents de la TFS ont été arrêtés en lien avec ce meurtre en mars, et la police a déclaré qu’une enquête était en cours. En juillet, Frank Sanga a été tué par balle par un membre d’une patrouille de police à moto dans le secteur de Ntyuka (région de Dodoma). Les autorités policières ont confirmé que deux agents avaient été arrêtés en lien avec ces faits et elles se sont engagées à mener une enquête « approfondie ». Aucune autre information n’a été rendue publique.
En mai, Charles Kitima, secrétaire général de la Conférence épiscopale de Tanzanie, a été hospitalisé après avoir été attaqué par des individus non identifiés au siège de cet organisme, à Dar es Salaam. Quelques heures plus tôt, il avait diffusé en ligne une vidéo condamnant le « mépris de la loi » dont faisait preuve la police et appelant à la justice électorale. Cette attaque n’a apparemment pas fait l’objet d’une enquête.
Disparitions forcées
Le sort réservé à plusieurs dizaines de membres de partis politiques apparemment soumis à une disparition forcée n’avait toujours pas été révélé et on ignorait où ils se trouvaient. Aucune information publique ne laissait penser que ces disparitions faisaient l’objet d’une enquête.
Le 27 mars, Fakih Ali Salim, membre du parti ACT Wazalendo vivant sur l’archipel de Zanzibar, aurait été enlevé à son domicile par des hommes non identifiés. Le 2 mai, des inconnus soupçonnés d’être des policiers ont fait irruption au domicile de Mdude Nyagali, membre du CHADEMA, et l’ont roué de coups avant de l’emmener dans un lieu tenu secret.
On ignorait toujours où se trouvaient au moins quatre membres du parti CCM. On était sans nouvelles de Daniel Chonchorio, Siza Mwita Keheta et Anthony Gabriel depuis mars, juillet et août, respectivement. Humphrey Polepole, ancien ambassadeur de Tanzanie à Cuba qui avait critiqué le gouvernement tanzanien, a fait l’objet d’une disparition forcée le 6 octobre.
Torture et autres mauvais traitements
En avril, des policiers ont agressé 23 sympathisant·e·s du parti CHADEMA placés en détention, avant de les abandonner, avec d’importantes blessures, dans une forêt du district de Bagamoyo. Ils avaient été arrêtés lors d’un rassemblement devant un tribunal de Dar es Salaam où comparaissait Tundu Lissu (voir Répression de la dissidence). Deux ont dit avoir subi des agressions sexuelles. Plus de 50 autres sympathisant·e·s auraient également été frappés alors qu’ils tentaient d’entrer dans le tribunal.
Le 19 mai, la défenseure des droits humains ougandaise Agather Atuhaire et le militant kenyan Boniface Mwangi ont été arrêtés de façon arbitraire par des agents des services de sécurité à Dar es Salaam, où ils étaient venus assister en tant qu’observatrice et observateur au procès de Tundu Lissu. Ils ont été détenus au secret dans des lieux inconnus et ont été torturés et soumis à d’autres mauvais traitements pendant quatre jours, avant d’être expulsés de force, l’une vers l’Ouganda, l’autre vers le Kenya. Le jour de leur arrestation, la présidente a publiquement prévenu les militant·e·s étrangers qu’ils ne devaient pas s’ingérer dans les affaires tanzaniennes.
Expulsions forcées
En février, la Commission présidentielle sur les terres du Ngorongoro et la Commission présidentielle sur la réinstallation hors du Ngorongoro ont été créées afin d’évaluer la situation concernant des conflits fonciers et la réinstallation du peuple autochtone Masaï en dehors de ses terres situées dans le district du Ngorongoro. Les commissions n’ont pas respecté leur obligation de communiquer leurs conclusions à la présidente dans un délai de trois mois et n’ont pas tenu leur promesse de fournir régulièrement des informations actualisées. Ces manquements ont suscité des inquiétudes en matière de transparence et d’obligation de rendre des comptes.
En juin, Samia Suluhu Hassan a publiquement critiqué la présence de membres de la communauté masaï locale et de leur bétail dans l’Aire de conservation du Ngorongoro (ACN). L’ACN faisait depuis longtemps l’objet de litiges fonciers entre la communauté masaï et le gouvernement, ce dernier affirmant que la présence des Masaïs nuisait au tourisme. À la suite de la déclaration de la présidente, les gardes forestiers ont démoli des maisons récemment rénovées et une église appartenant aux Masaïs dans la zone des gorges d’Olduvaï de l’ACN. Ils ont arrêté plusieurs villageois·es masaïs, leur reprochant d’empiéter sur le territoire de l’ACN. Des défenseur·e·s des droits fonciers masaïs ont déclaré que cette opération visait à les pousser à quitter « volontairement » leurs terres pour se réinstaller ailleurs.
Droit à un environnement sain
En février, la Cour de justice d’Afrique de l’Est a examiné un recours déposé par quatre ONG est-africaines contestant la légalité du projet d’oléoduc d’Afrique de l’Est (EACOP). La Cour avait jugé leur requête irrecevable dans un arrêt précédent. Les juges n’avaient pas encore rendu leur décision à la fin de l’année. La construction de cet oléoduc souterrain de 1 443 kilomètres, qui devait transporter du pétrole brut depuis les champs pétrolifères ougandais de Hoima jusqu’au port de Tanga, en Tanzanie, était près d’être achevée.
Discrimination
Personnes atteintes d’albinisme
En février, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a jugé que l’État était responsable de violations des droits humains commises contre des personnes atteintes d’albinisme. Elle a mis en évidence la discrimination, l’exclusion et les violences auxquelles étaient depuis longtemps soumises ces personnes et estimé que l’État manquait à ses obligations en matière de protection, d’obligation de rendre des comptes et d’accès aux services essentiels. Le tribunal a ordonné à l’État de prendre des mesures incluant l’indemnisation des victimes, la modification de la législation afin de classer les violences contre les personnes atteintes d’albinisme parmi les infractions graves, et des campagnes nationales de sensibilisation pour lutter contre les mythes et superstitions concernant l’albinisme.
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