Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains au Soudan du Sud en 2025.
La corruption systémique a conduit à un sous-financement des services publics. La réduction des financements accordés par le gouvernement des États-Unis a eu des répercussions négatives sur le droit à la santé, dans un contexte où quelque six millions de personnes se trouvaient dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë et où plus de 70 % des enfants n’étaient pas scolarisés. Les autorités ont continué de recourir à des pratiques autoritaires, notamment la détention arbitraire, pour réprimer ou étouffer la dissidence et l’opposition politique. Le conflit armé qui a éclaté en 2013 s’est intensifié et a entraîné des déplacements massifs de population et des dizaines d’homicides. La présence dans le pays de forces militaires ougandaises constituait une violation de l’embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui a été reconduit en mai. Les autorités ont un peu progressé vers la mise en place de la Commission vérité, réconciliation et guérison, mais aucune avancée n’a été enregistrée s’agissant de l’établissement d’un organe d’indemnisation et de réparation pour les victimes du conflit, et de la création du Tribunal mixte pour le Soudan du Sud. Le Conseil des droits de l’homme [ONU] a prorogé le mandat de la Commission sur les droits de l’homme au Soudan du Sud.
Contexte
Les négociations de paix menées dans le cadre de l’Initiative Tumaini entre le gouvernement et les groupes armés n’ayant pas signé l’accord de paix de 2018 ont été interrompues en juillet.
De nombreux remaniements politiques sont intervenus durant l’année, et la succession à la tête de l’État donnait lieu à des spéculations. Benjamin Bol Mel a été nommé en février vice-président en charge des affaires économiques par le président, Salva Kiir Mayardit, qui l’a également placé en mai à la vice-présidence du parti au pouvoir. Benjamin Bol Mel avait été sanctionné par le gouvernement des États-Unis en 2017 à la suite d’accusations de corruption. En novembre, le président l’a limogé, remplacé à ces deux postes par l’ancien vice-président James Wani Igga, et placé en résidence surveillée.
En septembre, Riek Machar Teny, le chef de l’opposition, a été démis de ses fonctions de premier vice-président. Il était sous le coup d’une mesure de résidence surveillée imposée en mars. Il a, avec sept autres hommes, été jugé pour répondre notamment des chefs de meurtre et de trahison, passibles de la peine de mort, en lien avec une attaque menée par l’« Armée blanche » (un groupe armé d’« autodéfense ») contre des militaires dans l’État du Haut-Nil. La thèse de l’accusation selon laquelle Riek Machar Teny commandait et dirigeait ce groupe a été contestée par des experts. Les journalistes et les personnes étrangères se sont vu refuser par intermittence l’accès à ce procès.
Le gouvernement a commencé à diffuser des données météorologiques à l’échelle internationale afin d’améliorer les systèmes d’alerte précoce. Le pays a connu plusieurs phénomènes météorologiques extrêmes, dont une vague de chaleur meurtrière. Des inondations de grande ampleur ont touché en particulier les États de Jonglei et d’Unité et contraint, selon le HCR, près de 375 600 personnes à quitter leur foyer. Plus de 1,35 million de personnes ont subi les conséquences de ces inondations. Des terres agricoles et des infrastructures essentielles ont été endommagées par les eaux de crue, ce qui a davantage encore restreint l’accès aux services et à l’assistance humanitaire.
Droits économiques, sociaux et culturels
La Commission sur les droits de l’homme au Soudan du Sud [ONU] a publié un rapport indiquant que la corruption systémique et le détournement des ressources publiques avaient entraîné un grave sous-financement des services essentiels, notamment des services de santé et d’éducation, qui alimentait une crise des droits humains.
Droit à l’alimentation
En novembre, environ six millions de personnes (soit plus de la moitié de la population) étaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë. On estimait que 28 000 d’entre elles souffraient terriblement de la faim. Plus de 2,1 millions d’enfants étaient exposés au risque de malnutrition.
En novembre, un rapport du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire a fait état de préoccupations concernant le risque de famine dans certains secteurs de la région du Haut-Nil, notamment le comté de Fangak et le sud de la ville de Nasir. Selon les projections présentées dans ce rapport, le nombre d’enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition aiguë durant la période allant de juillet 2025 à juillet 2026 dépassera les 2,1 millions. Le rapport attribuait le niveau élevé d’insécurité alimentaire principalement au conflit armé, à la forte insécurité et aux inondations de grande ampleur, qui ont provoqué des déplacements de population et perturbé l’agriculture.
Droit à la santé
Le Soudan du Sud a connu sa plus forte épidémie de choléra jamais enregistrée. Le pays, qui figurait parmi les États africains les plus dépendants de l’aide internationale, était l’un de ceux les plus touchés par la réduction des financements fournis par les États-Unis. Le journal Al Jazira a signalé en avril que huit personnes, dont cinq enfants, étaient mortes dans l’État de Jonglei après avoir marché pendant plusieurs heures pour se faire soigner du choléra, car un service de transport médical et des centres de santé auparavant financés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) avaient dû mettre la clé sous la porte.
Droit à l’éducation
Selon l’UNICEF, 2,8 millions d’enfants (plus de 70 % de tous les enfants du pays) n’étaient pas scolarisés. La majorité étaient des filles. La pauvreté et le mariage précoce figuraient parmi les obstacles à l’accès des filles à l’éducation. Les enfants des communautés pastorales manquaient l’école lorsqu’ils devaient déplacer le bétail.
Liberté d’expression
Les autorités ont continué de recourir à des pratiques autoritaires pour réprimer ou étouffer la dissidence. Des personnes ayant critiqué le pouvoir en place ont été harcelées, intimidées, menacées et placées arbitrairement en détention ; certaines ont été soumises à une disparition forcée. Les organisations de la société civile qui souhaitaient tenir une réunion devaient toujours obtenir au préalable une autorisation du Service national de la sûreté (NSS), ce qui risquait d’empêcher tout véritable dialogue.
De façon arbitraire et disproportionnée, l’Autorité nationale des communications (ANC) a ordonné le 22 janvier aux fournisseurs d’accès à Internet de bloquer les plateformes de réseaux sociaux pour une durée minimale de 30 jours, pouvant être prolongée jusqu’à un maximum de 90 jours. Face aux protestations émises contre cette interdiction, notamment par des acteurs·trices du secteur des droits humains, cette mesure a été levée par l’ANC. Il était précisé dans l’ordonnance d’interdiction qu’elle avait été prise en réaction à des attaques violentes perpétrées contre des Soudanais·e·s présents au Soudan du Sud et contre des commerces leur appartenant.
Arrestations et détentions arbitraires
En mars, les autorités ont arrêté au moins 22 personnes favorables au Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan-Opposition. Six ont été soumises à une disparition forcée et les autres ont été placées en détention au secret. Des préoccupations ont été exprimées quant à la légalité de ces arrestations et au manque de transparence les concernant. Ces arrestations sont survenues à la suite d’affrontements violents qui ont opposé mi-février les forces gouvernementales et des groupes armés dans l’État du Haut-Nil.
Huit hommes qui avaient été expulsés des États-Unis et qui étaient détenus depuis le mois de mai sur une base militaire états-unienne à Djibouti sont arrivés à Djouba, la capitale du Soudan du Sud, le 4 juillet. Leur expulsion était intervenue dans le cadre de la campagne d’expulsions massive conduite par le gouvernement des États-Unis. Ces hommes ont ensuite été placés arbitrairement en détention dans un lieu tenu secret. Début septembre, deux d’entre eux avaient été remis en liberté et les six autres étaient toujours détenus.
Le NSS a continué de surveiller les médias, y compris les réseaux sociaux, et d’utiliser les informations ainsi obtenues pour arrêter arbitrairement et détenir illégalement les personnes qui critiquaient le gouvernement. En novembre, les médias ont signalé que le NSS avait arrêté et détenu pendant quatre jours l’humoriste Amath Jok après qu’elle eut qualifié le chef de l’État de « grand voleur coiffé d’un chapeau » lors d’une émission en direct sur TikTok. Elle s’est vu interdire toute utilisation des réseaux sociaux pour une durée indéterminée. Les médias ont indiqué qu’elle avait de nouveau été arrêtée au cours du même mois, en même temps qu’un chanteur et une tiktokeuse connue. Elle a été remise en liberté avant la fin de l’année.
Violations du droit international humanitaire
Le conflit armé non international auquel le pays était en proie depuis décembre 2013 s’est intensifié. Selon la Commission sur les droits de l’homme au Soudan du Sud, les affrontements armés ont atteint une ampleur inédite depuis 2017 et les civil·e·s étaient les principales victimes de la violence. Un grand nombre d’hommes, de femmes et d’enfants ont dû quitter leur foyer. Des affrontements ont eu lieu dans tout le pays, mais les régions d’Équatoria et du Haut-Nil étaient les plus touchées. En février, par exemple, les combats ont redoublé d’intensité entre l’« Armée blanche » et les Forces de défense populaires du Soudan du Sud (FDPSS, les forces armées gouvernementales) dans l’État du Haut-Nil. Selon certaines informations, les affrontements ont donné lieu à des violations du droit international humanitaire et des atteintes aux droits humains, y compris des crimes de droit international.
Des éléments concrets montraient que les FDPSS continuaient d’utiliser des hélicoptères d’attaque, ce qui incitait fortement à penser que la fourniture de pièces détachées pour remettre en état ces engins se poursuivait, en violation de l’embargo sur les armes décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU (voir Transferts d’armes irresponsables). Les informations faisant état de l’utilisation d’hélicoptères d’attaque se sont en outre multipliées par rapport aux années précédentes, et les frappes aériennes ont également été nettement plus nombreuses dans tout le pays. Selon Human Rights Watch, le gouvernement sud-soudanais a utilisé des armes incendiaires improvisées larguées depuis des aéronefs dans au moins quatre attaques perpétrées dans l’État du Haut-Nil, qui ont détruit des infrastructures civiles et fait des dizaines de morts et de nombreux blessés par brûlure. Ces attaques pourraient être constitutives de crimes de guerre.
Transferts d’armes irresponsables
En mai, le Conseil de sécurité de l’ONU a reconduit pour une année supplémentaire l’embargo sur les armes imposé au Soudan du Sud depuis 2018. Cependant, des soldats des Forces de défense populaires de l’Ouganda (FDPO) et des équipements militaires venant d’Ouganda étaient déployés au Soudan du Sud depuis le 11 mars – au moins – sans que le Comité des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU n’ait été saisi d’une demande de dérogation aux termes de la résolution instaurant l’embargo. Cette présence constituait une violation flagrante de l’embargo sur les armes.
Malgré une mise en œuvre inégale, l’embargo sur les armes était une mesure essentielle pour réduire les flux d’armes utilisées pour violer le droit international humanitaire. En dépit de cela, et malgré la détérioration rapide de la situation des droits humains, plusieurs États membres du Conseil de sécurité de l’ONU ainsi que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA ont réclamé la levée de cet embargo dans les semaines qui ont précédé l’examen de son éventuel renouvellement, en mai.
Droit à la vérité, à la justice et à des réparations
Le gouvernement n’a pas pris de mesures significatives pour mettre en place, conformément à la loi adoptée par l’Assemblée législative nationale en novembre 2024, l’Autorité d’indemnisation et de réparation. Si elle était créée, cette instance aurait pour rôle d’apporter un soutien matériel et financier aux citoyens et citoyennes dont les biens ont été détruits par le conflit, et de les aider à reconstituer leurs moyens de subsistance. Les autorités ont nommé un comité de sélection pour la Commission vérité, réconciliation et guérison (CVRG), qui a entamé le processus de choix des commissaires sud-soudanais. La société civile a exprimé son inquiétude quant au manque de transparence entourant ce processus et au manque de participation du public, qui allait à l’encontre des dispositions de la loi instaurant la CVRG. Le processus visant à mettre en place le Tribunal mixte pour le Soudan du Sud, soutenu par l’UA, qui sera chargé de mener des enquêtes et d’engager des poursuites contre les responsables présumés des crimes de droit international et des autres atteintes aux droits humains commis dans le cadre du conflit depuis 2013, était toujours au point mort. En février, les médias ont rapporté les propos du ministre de l’Information, de la Communication, des Technologies et des Services postaux, qui reprochait à l’UA le retard pris dans l’instauration du Tribunal mixte alors même que les autorités nationales s’efforçaient depuis des années d’y faire barrage.
Le Conseil des droits de l’homme [ONU] a prorogé en avril le mandat de la Commission sur les droits de l’homme au Soudan du Sud. Il s’agissait du seul mécanisme viable doté des moyens nécessaires pour recueillir et conserver de manière indépendante les preuves des crimes de droit international commis pendant le conflit armé en cours.
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