Myanmar

/© Soe Than Win / AFP / Getty Images

Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains au Myanmar en 2025.

Cinq ans après le coup d’État militaire, le conflit armé a continué de s’intensifier. Un puissant séisme et les coupes dans l’aide fournie par les États-Unis ont accru les souffrances de la population civile. Un nombre sans précédent de frappes aériennes ont été menées lors d’offensives militaires, et des dizaines d’élèves ont péri dans plusieurs attaques d’envergure contre des établissements scolaires. Des hôpitaux, des édifices religieux et d’autres infrastructures civiles ont aussi été pris pour cible. Le travail forcé a été utilisé par l’armée et les groupes armés, ainsi que dans des centres d’escroquerie, où des personnes étaient soumises à la traite des êtres humains et à la torture. Se prévalant de dispositions de la loi, les autorités militaires ont réprimé la liberté d’expression, visant en particulier toute critique relative aux élections organisées par la junte, qui ont débuté en décembre. Des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements ont cette année encore été commis dans les prisons, notamment des privations de soins médicaux adéquats qui ont entraîné des décès en détention. Si la plupart des atteintes aux droits humains étaient perpétrées par l’armée, les groupes armés en commettaient également contre la population civile (travail et recrutement forcés, passages à tabac, attaques contre des informateurs·trices…).

Contexte

L’armée, se relevant des défaites enregistrées sur les champs de bataille pendant l’année 2024, a obtenu des avancées importantes sur le plan politique, territorial et diplomatique, tout en continuant d’éroder les droits humains. Le bilan des morts parmi la population civile a dépassé la barre des 7 000, et des dirigeant·es civils chassés du pouvoir, dont Aung San Suu Kyi et Win Myint, se trouvaient toujours en détention arbitraire.

Plus de 3,5 millions de personnes étaient toujours déplacées. En mars, un séisme a fait près de 4 000 morts, selon le décompte de l’armée, dans la région de Sagaing et dans d’autres secteurs du centre du pays. Le général Min Aung Hlaing s’est rendu en Thaïlande, où il a participé à ses premières rencontres officielles dans un pays de l’ASEAN depuis le coup d’État, alors même que le cessez-le-feu instauré après le séisme avait été violé par son armée. Le général Min Aung Hlaing était toujours le chef de facto de la junte, dont il avait pris la tête après la mort du président par intérim, Myint Swe, en août, et la levée de l’état d’urgence en vue des élections de décembre. Le Conseil administratif d’État a été officiellement supprimé – mais la loi martiale restait en vigueur dans de nombreux endroits – et remplacé par la « Commission d’État de la sécurité et de la paix », qui avait pour président par intérim Min Aung Hlaing. Celui-ci a également effectué des visites de haut niveau au Bélarus, en Chine et en Russie. Les projets électoraux de l’armée ont reçu le soutien de la Chine et de la Russie. En parallèle, la Chine a fait pression sur deux puissants groupes armés pour qu’ils concluent des accords de cessez-le-feu avec l’armée, à la suite de quoi des territoires se sont à nouveau trouvés sous le contrôle de la junte. Le scrutin prévu a été dénoncé par l’opposition politique et par des groupes armés, qui ont demandé à la communauté internationale de ne pas reconnaître ses résultats. L’ASEAN a déclaré qu’elle n’enverrait pas d’observatrices et observateurs aux élections.

Attaques illégales

Les attaques aériennes ont été beaucoup plus nombreuses qu’en 2024, et 2025 est devenue l’année la plus meurtrière depuis le coup d’État pour la population civile. Selon le HCR, le nombre de frappes aériennes a plus que doublé par rapport à 2024. Le centre du Myanmar a été la région la plus touchée par les attaques aériennes.


Les attaques illégales se sont poursuivies après le séisme, en particulier dans les zones d’activité des groupes armés opposés à
l’armée régulière, notamment dans les régions de Sagaing et de Mandalay. Des attaques aériennes menées par l’armée ont eu lieu dans la municipalité de Chaung-U (région de Sagaing), dont plusieurs le 1er avril et une le jour du séisme . L’aide humanitaire n’a pas pu parvenir dans les zones d’activité de groupes de résistance, ce qui a entravé les opérations d’assistance humanitaire liées au séisme, alors que ces opérations ont pu se dérouler plus librement dans les zones contrôlées par l’armée.


Cette année encore, des frappes aériennes illégales ont visé des établissements scolaires, faisant de nombreuses victimes. En mai, moins de deux mois après le séisme qui a touché la région de Sagaing, au moins 20 élèves ont ainsi été tués dans le village d’Ohe Htein Twin. L’attaque s’est produite pendant le cessez-le-feu décrété à la suite du séisme, que l’armée a violé à plusieurs reprises. En septembre, l’armée a lancé une attaque aérienne dans l’État d’Arakan qui a causé la mort d’au moins 19 élèves d’un internat de la municipalité de Kyauktaw. En décembre, un hôpital a été touché par un raid aérien de l’armée dans la municipalité de Mrauk-U (État d’Arakan) ; plusieurs dizaines de personnes ont été tuées. Quelques jours auparavant, une autre frappe aérienne ayant touché la municipalité de Tabayin (région de Sagaing) avait, selon certaines informations, causé la mort de 18 personnes qui se trouvaient dans un salon de thé.


Les frappes aériennes ont fait des morts, des blessés et des déplacés parmi la population civile dans presque tous les États et régions du pays. Elles se sont intensifiées après la suppression officielle, en juillet, du Conseil administratif d’État dirigé par l’armée, cette mesure ayant par ailleurs précipité l’organisation des élections de décembre. Il était de plus en plus courant que les attaques soient menées au moyen de parapentes motorisés (appelés « paramoteurs » dans le pays) qui transportaient souvent des mortiers de 120 mm. Cette nouvelle technique utilisée par l’armée, en particulier dans le centre du pays, nécessitait moins de moyens, notamment moins de carburant. Le 6 octobre, pendant un rassemblement à la lueur des bougies organisé dans la municipalité de Chaung-U (région de Sagaing) à l’occasion de la fête bouddhiste de Thadingyut (la fête des Lumières), une attaque de parapente a fait au moins 18 morts, dont des enfants âgés pour certains de seulement deux ans, et des dizaines de blessés.

Travail forcé

Centres d’escroquerie

Une opération de répression, dont les médias se sont largement fait l’écho, a été menée contre des centres d’escroquerie du sud-est du pays, sous la coordination de l’armée et de responsables chinois, thaïlandais et du Myanmar. Les individus aux manettes de ces centres forçaient celles et ceux qui y étaient retenus, soit des dizaines de milliers de personnes selon les estimations, à commettre des escroqueries en ligne contre des victimes se trouvant à l’étranger, et recouraient à la torture à titre de punition.
Le département du Trésor des États-Unis a pris plusieurs séries de sanctions en mai et en septembre contre les propriétaires et les gérant·e·s de tels centres situés dans le complexe de Shwe Kokko, dans la municipalité de Myawaddy. En mai, les États- Unis ont qualifié l’Armée nationale karen, la milice qui contrôlait le complexe de Shwe Kokko, d’organisation criminelle transnationale. Ils ont aussi placé sous sanctions le dirigeant de cette milice, Saw Chit Thu, ainsi que deux de ses fils, en raison de leur rôle dans des faits de traite des êtres humains et de trafic transfrontalier. En septembre, les sanctions états-uniennes ont été élargies à d’autres membres de l’Armée nationale karen, ainsi qu’à des coentreprises, des holdings et des entreprises du secteur énergétique ayant des liens avec les activités menées à Shwe Kokko. La holding Yatai International et son détenteur, She Zhijiang, qui a été arrêté en 2022 par des fonctionnaires thaïlandais, ont notamment été visés par ces nouvelles sanctions. En application d’une décision rendue en octobre par la justice thaïlandaise, puis confirmée en appel en novembre, She Zhijiang devait être extradé vers la Chine, où des condamnations à mort avaient été prononcées contre des personnes déclarées coupables de participation aux activités de centres
d’escroquerie.

En novembre, les États-Unis ont étendu leurs sanctions à un autre groupe armé appelé l’Armée bienveillante démocratique karen (DKBA) et à quatre de ses dirigeants ayant soutenu des centres d’escroquerie au Myanmar.
Malgré la libération de nombreuses victimes de traite des êtres humains à la suite des mesures de répression engagées contre des centres d’escroquerie, et en dépit des sanctions prises contre nombre des principaux responsables de ces exactions, la crise persistait. Selon certaines informations, à la fin de l’année, le secteur n’avait en rien été ébranlé et ses activités se poursuivaient sans encombre notamment dans le sud-est du Myanmar, où les responsables n’avaient pas été inquiétés.

Conflit armé

En janvier, l’armée du Myanmar a intensifié sa campagne de recrutement forcé en imposant de nouvelles contraintes. Ainsi, il est devenu plus difficile pour les personnes concernées de quitter le pays, à moins
d’obtenir des autorisations supplémentaires, et des sanctions étaient prévues contre celles qui se soustrayaient au service militaire. Des militaires ayant fait défection ont indiqué que les nouvelles recrues étaient souvent envoyées en première ligne, où beaucoup étaient tuées ou capturées. Aucune possibilité de service civil pouvant se substituer au service militaire n’était largement connue du grand public, et il était impossible d’être exempté de ce service, même en faisant valoir une objection de conscience ou des convictions religieuses.

L’armée du Myanmar, l’Armée d’Arakan et les groupes armés rohingyas se livraient tous à la mise au travail forcé et au recrutement forcé dans l’État d’Arakan. Les Rohingyas réfugiés au Bangladesh risquaient d’être emmenés de force au Myanmar pour y combattre dans le cadre du conflit. L’Armée d’Arakan soumettait des Rohingyas déplacés à l’intérieur du nord de l’État d’Arakan à des travaux forcés, et celles et ceux qui n’obtempéraient pas étaient frappés. L’Armée d’Arakan a déclaré ne pas soumettre les civil·e·s au travail forcé, mais a admis que les prisonniers·ères de guerre et les délinquant·e·s condamnés étaient parfois mis au travail soit à titre d’exercice soit dans le cadre de leur peine. Le groupe armé a également contesté les témoignages qui faisaient état de mesures discriminatoires interdisant l’accès à des moyens de subsistance et entravant le droit de circuler librement.

Liberté d’expression

L’entrée en vigueur de lois restrictives, notamment sur la cybersécurité et l’ingérence électorale, a limité encore davantage la liberté d’expression. Certains de ces nouveaux textes, en particulier ceux relatifs aux élections, ont donné lieu à l’arrestation et à la détention arbitraires de personnes qui avaient critiqué l’armée ou les élections de décembre. D’après l’analyse de Human Rights Myanmar, la loi sur la cybersécurité était formulée de manière trop vague, ce qui pouvait permettre de l’utiliser pour ériger la dissidence en infraction. Ce texte prévoyait notamment des peines allant jusqu’à six mois d’emprisonnement en cas de partage d’informations « impropres à une diffusion publique ». Des obligations supplémentaires étaient prévues pour les plateformes de réseaux sociaux, qui étaient tenues de supprimer les contenus considérés comme répréhensibles en vertu de critères généraux, ce qui était susceptible d’alimenter la censure.

Entrée en vigueur en juillet, la Loi visant à protéger les élections générales démocratiques multipartites contre toute obstruction, perturbation ou destruction a encore amplifié l’effet dissuasif. Ce texte visait ostensiblement à prévenir toute ingérence et à protéger les personnes recrutées pour organiser les élections gérées par la junte. Il prévoyait des sanctions, y compris des peines allant de trois ans d’emprisonnement à la réclusion à perpétuité, pour des infractions telles que la perturbation du déroulement du scrutin et le fait de menacer ou blesser des participant·e·s (y compris des votant·e·s) ou encore d’endommager des équipements électoraux. Il permettait également le recours à la peine capitale si les actes commis avaient entraîné la mort.

Cette loi a eu un effet manifeste sur la liberté d’expression dans les mois qui ont suivi son adoption. En septembre, un blogueur a été condamné à sept ans d’emprisonnement pour des publications considérées comme des critiques des élections. En outre, deux jeunes hommes ont été placés en détention pour avoir apposé à Yangon des autocollants contre les élections. Selon l’Association d’aide aux prisonniers politiques, plus de 150 personnes ont été arrêtées ou inculpées au titre de la législation électorale au cours de l’année.

Torture et autres mauvais traitements

Le Groupe de travail sur la détention arbitraire [ONU] a établi que l’arrestation, à la suite du coup d’État, de Linn Htut, ancien Premier ministre de l’État chan, était illégale. Selon le Groupe de travail, ses aveux datant de 2021 lui avaient été extorqués sous la torture, notamment au moyen de la privation de sommeil. Des groupes de défense des droits humains ont appelé à la libération immédiate et sans condition de cet homme t de toutes les autres personnes arbitrairement placées en détention dans le contexte du coup d’État.

L’armée a continué de ne pas permettre à des personnes privées de liberté de recevoir des soins de santé adéquats. De plus, cette année encore, des personnes sont mortes en détention, souvent à cause d’une privation systématique de soins médicaux, notamment pour des blessures subies lors d’interrogatoires violents après leur arrestation. Des médias indépendants et des groupes de surveillance des prisons ont fait état de décès dans plusieurs lieux de détention en juillet.

La militante étudiante Ma Wutt Yee Aung, arrêtée en septembre 2021 pour des faits présumés de terrorisme et d’incitation au terrorisme, est décédée à la prison d’Insein, à Yangon, aux alentours du 19 juillet. Le syndicat étudiant de l’université de Dagon s’est inquiété de ce que sa mort pourrait être due à des blessures à la tête subies lors d’interrogatoires pendant sa détention, et au refus des autorités pénitentiaires de lui fournir des soins adéquats.

Le même jour, Ko Pyae Sone Aung, 44 ans, est décédé à la prison de Thaton après avoir été violemment battu. Il représentait la section du parti Ligue nationale pour la démocratie dans la municipalité de Belin (État mon). Des recherches publiées en juillet par le Mécanisme d’enquête indépendant pour le Myanmar [ONU] ont révélé que des détenu·e·s avaient été soumis à des mauvais traitements, notamment des agressions sexuelles, des coups, des électrocutions, des strangulations et des ongles arrachés.

Droits économiques, sociaux et culturels

La situation économique s’est dégradée. Des jeunes ont fui le pays sur fond d’aggravation de la faim et d’augmentation des prix des produits alimentaires de base dans les zones touchées par le conflit armé. Le gel soudain et massif de programmes d’aide internationale décrété par le gouvernement des États-Unis au début de l’année a gravement mis en péril les droits des réfugié·e·s venant du Myanmar, de la population civile dans les zones de conflit armé et d’autres personnes fuyant les persécutions. Des groupes de défense des droits humains et d’aide humanitaire ont averti que cette décision risquait de coûter des vies. Même si des dérogations ont été accordées dans certains cas, le montant de l’aide internationale octroyé était bien moins élevé qu’auparavant. Ces coupes ont pesé sur la santé, l’éducation et l’aide humanitaire, mettant les étudiant·e·s en difficulté et les défenseur·e·s des droits humains, tant au Myanmar qu’à l’étranger, en danger. Elles ont entraîné la fermeture d’hôpitaux dans des camps de réfugié·e·s et mis en péril des programmes contribuant à empêcher les atrocités perpétrées dans le pays dans le cadre du conflit armé.

Des fonds ont continué d’être versés pour les camps de réfugié·e·s rohingyas au Bangladesh, mais en moindre quantité, de sorte que les enfants rohingyas restaient exposés à la violence, au recrutement forcé et au travail des enfants. La baisse du financement de l’aide humanitaire destinée aux camps bordant la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar a réduit l’accès aux soins de santé et à la nourriture. Une nouvelle politique thaïlandaise autorisant des dizaines de milliers de réfugié·e·s à accéder au droit de travailler a représenté une lueur d’espoir, car elle pouvait atténuer les répercussions des baisses de financement.

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