Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains au Kirghizistan en 2025.
La répression de la dissidence s’est intensifiée. Des journalistes et des militant·e·s ont fait l’objet de poursuites pour des infractions définies en termes très vagues, telles que l’« extrémisme » ou l’« incitation à des émeutes de grande ampleur ». La législation sur les « représentants de l’étranger » étouffait toujours la société civile. L’organisme indépendant de prévention de la torture a été dissous. Une nouvelle loi a restreint la liberté de religion.
Contexte
Les partisan·e·s du président de la République ont remporté la quasi-totalité des sièges lors des élections législatives anticipées qui se sont tenues le 30 novembre.
Liberté d’expression
Les autorités ont intensifié la répression contre les voix dissidentes. Elles s’en sont prises à des médias d’investigation, des journalistes, des blogueurs et blogueuses et des militant·e·s des droits humains en les assignant en justice sur la foi d’accusations fallacieuses, telles que l’« incitation à des émeutes de grande ampleur », les « appels à la désobéissance » ou l’« extrémisme ».
En vertu de modifications apportées au Code pénal, entrées en vigueur en février, la diffamation à la radio, à la télévision, dans la presse écrite et en ligne était désormais passible d’une amende imposée par un tribunal administratif au terme d’une procédure accélérée.
La Cour Suprême a rejeté en février l’appel interjeté par la journaliste Makhabat Tajibek Kyzy, confirmant la peine de six ans d’emprisonnement à laquelle elle avait été condamnée en 2024, sur la foi d’accusations fondées sur des motivations politiques. Elle avait été inculpée d’incitation à des émeutes de grande ampleur après avoir dénoncé des faits de corruption. Le Groupe de travail sur la détention arbitraire [ONU] a estimé en octobre que la journaliste était détenue de façon arbitraire. Il a demandé au Kirghizistan de la remettre en liberté et de lui accorder réparation.
Plusieurs modifications législatives censées renforcer la lutte contre l’« extrémisme » sont entrées en vigueur en juillet. Celles-ci ont de nouveau inscrit parmi les infractions punies par le Code pénal la détention de documents considérés comme « extrémistes » (qualification dont les critères étaient très vagues) et ont établi une nouvelle infraction d’incitation publique, sur Internet ou dans les médias, à mener des activités « extrémistes » ou à « prendre le pouvoir par la violence ».
D’autres modifications visant à réprimer la diffusion d’informations « fausses ou peu fiables » dans les médias ou sur Internet ont également été adoptées au mois de juillet.
Une nouvelle loi controversée obligeant toutes les entités de la sphère médiatique, y compris les sites Internet et les blogs, à se faire enregistrer, quel que soit leur contenu, a été adoptée en août. La responsabilité de fixer les conditions de cet enregistrement a été confiée au seul Cabinet des ministres, sans qu’aucun contrôle judiciaire ou parlementaire ne soit prévu.
La défenseure des droits humains Rita Karassartova a été arrêtée en avril sur la foi d’accusations fallacieuses. Elle était notamment accusée d’avoir « organisé des émeutes de grande ampleur », manifestement en représailles de son action en faveur des droits fondamentaux. Les pièces de son dossier judiciaire ont été classées secret d’État et son procès s’est déroulé à huis clos. Elle a été condamnée en septembre à cinq ans de sursis probatoire par un tribunal de Bichkek. Son appel a été rejeté le 11 décembre par le tribunal municipal de Bichkek.
Alexandre Alexandrov et Djoomart Dououlatov, deux anciens cameramans de Kloop Media, ont chacun été condamnés en septembre à cinq ans d’emprisonnement pour « incitation à des émeutes de grande ampleur ». Le ministère public les accusait d’être impliqués dans des vidéos critiques à l’égard du gouvernement diffusées sur la chaîne YouTube du journaliste en exil Bolot Temirov, sans toutefois produire de preuves dignes de foi à l’appui de ces accusations. Les deux hommes ont nié avoir un lien quelconque avec ces vidéos et ont affirmé que leurs « aveux » leur avaient été arrachés sous la contrainte. En novembre, une cour d’appel a ramené leur peine à trois ans de sursis probatoire. Un recours devant la Cour Suprême était en instance à la fin de l’année.
Un tribunal de Bichkek a estimé que tous les documents et toutes les informations publiés par plusieurs médias indépendants, dont Kloop Media, Temirov Live et Aït Aït Desse, étaient de nature « extrémiste ». Ce qualificatif s’appliquait à tous les contenus, quel que soit leur format. En conséquence, le fait de « liker », republier ou partager de tels contenus était passible de poursuites. Les journalistes Bolot Temirov et Rinat Toukhvatchine ont également été désignés comme « extrémistes ». Cette décision de justice faisait l’objet d’un appel, qui était en instance à la fin de l’année.
Liberté d’association
En juin, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale [ONU] s’est déclaré profondément préoccupé par la stigmatisation des organisations de la société civile qu’entraînait la loi de 2024 sur les « représentants de l’étranger », notant que celle-ci entravait les activités légitimes des personnes et des ONG engagées dans la défense des droits humains. Lors de l’EPU du Kirghizistan, qui a eu lieu en septembre, les autorités du pays ont rejeté toutes les recommandations préconisant l’abrogation ou la modification de cette loi.
L’arrêt de l’aide apportée par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a entraîné la suspension du financement de programmes de défense des droits humains et de développement de la société civile. Des dizaines d’ONG ont été contraintes de cesser leurs activités ou de mettre la clef sous la porte en raison des conséquences de la loi sur les « représentants de l’étranger » et de la baisse des financements.
Les contraintes financières, de nouvelles dispositions juridiques classant l’observation du déroulement des scrutins parmi les activités politiques et la crainte de représailles en cas de participation à ce type de mission ont considérablement affaibli la capacité de la société civile à participer à la vie publique du pays. Seules deux organisations nationales ont été accréditées pour surveiller le déroulement des élections législatives, contre 40 en 2021.
Torture et autres mauvais traitements
En juillet, cinq rapporteurs·euses spéciaux de l’ONU se sont inquiétés du fait qu’aucune enquête n’avait été menée sur les allégations de torture en détention provisoire dont auraient été victimes Pavel Schreider, pasteur à la tête de l’Église des adventistes du septième jour de la véritable et libre réforme (voir Liberté de religion et de conviction), et des membres de sa congrégation. Pavel Schreider a indiqué avoir été roué de coups par cinq agents du Comité d’État pour la sécurité nationale, qui l’auraient notamment frappé à coups de tuyau en métal pour l’obliger à faire des « aveux ». Plusieurs autres membres de la congrégation auraient été torturés au moyen de pistolets incapacitants. Un traumatisme crânien et des troubles cognitifs lui ayant été diagnostiqués en juillet, Pavel Schreider a été transféré dans le service médical d’un établissement pénitentiaire.
Le Centre national de prévention de la torture a été dissous au mois de septembre et ses fonctions ont été confiées au Bureau de la défenseure des droits. Des expert·e·s de l’ONU ont déploré une décision prise sans réelle consultation, qui allait à l’encontre de la lutte contre la torture.
Peine de mort
Le président, Sadyr Japarov, a proposé en septembre de rétablir la peine capitale pour les viols d’enfant ou les viols suivis de meurtre commis sur des mineur·e·s ou des femmes adultes. Cette annonce faisait suite à l’enlèvement suivi du viol et du meurtre d’une adolescente, qui avait suscité une vive émotion au sein de la population. Des défenseur·e·s des droits humains se sont dits inquiets d’un tel projet, rappelant que le rétablissement de la peine de mort violerait les obligations internationales du Kirghizistan, sans pour autant avoir d’effet dissuasif ni remédier aux causes profondes de la violence fondée sur le genre. Cette proposition présidentielle a été rejetée le 10 décembre par la Cour constitutionnelle, qui l’a jugée contraire à la Constitution et aux engagements internationaux du pays.
Droits des personnes LGBTI
Lors de son EPU en septembre, le Kirghizistan a rejeté toutes les recommandations qui lui étaient adressées concernant les droits des personnes LGBTI, y compris celle lui suggérant de modifier la législation relative à lutte contre la discrimination en ajoutant l’orientation sexuelle et l’identité de genre à la liste des motifs prohibés. Les représentant·e·s du Kirghizistan ont fait valoir que ces recommandations n’étaient pas compatibles avec les « valeurs traditionnelles » et les normes sociales de leur pays.
Liberté de religion et de conviction
Une nouvelle loi répressive limitant considérablement le droit à la liberté de religion et de conviction est entrée en vigueur en janvier. Cette loi confirmait l’interdiction de toute activité religieuse non déclarée, instaurait de nouvelles obligations en matière de réenregistrement et prévoyait que seuls les groupes d’au moins 500 citoyen·ne·s majeurs résidant dans une même région pouvaient désormais prétendre à une reconnaissance officielle. Elle imposait par ailleurs l’interdiction totale de toute tenue vestimentaire religieuse « empêchant d’identifier la personne » dans l’espace et les bâtiments publics.
En février, cinq rapporteurs·euses spéciaux de l’ONU ont redit leur inquiétude au sujet de cette nouvelle loi, regrettant notamment qu’elle permette d’interdire des textes religieux et de fermer des communautés religieuses pour « extrémisme », une infraction définie en termes vagues. Ils ont alerté sur le fait que cette loi visait de manière disproportionnée les minorités religieuses.
Un tribunal a jugé en mars que l’Église des adventistes du septième jour de la véritable et libre réforme était un mouvement « extrémiste » et lui a interdit toute activité. Pavel Schreider, le pasteur russe qui était à la tête de cette congrégation, a été condamné en juillet à trois ans d’emprisonnement pour « incitation à l’hostilité raciale, ethnique, nationale, religieuse ou régionale » à l’issue d’un procès inéquitable. Il devait être expulsé du pays une fois sa peine purgée. L’examen de son appel a été reporté à maintes reprises et n’avait pas encore commencé à la fin de l’année.
En avril, la police a mené une série d’opérations dans les régions d’Och et de Djalal-Abad, procédant à plus de 300 arrestations de femmes qui portaient le niqab en public. Au moins 29 femmes ont reçu une amende et des centaines d’autres un avertissement officiel.
Expulsions forcées
Au mois d’avril, la municipalité d’Och a commencé la démolition partielle d’environ 200 bâtiments situés rue Navoï, dans un quartier à population majoritairement ouzbèke, sans réelle consultation ni indemnisation satisfaisante des personnes expulsées de force. Cette rue avait été particulièrement touchée par les violences interethniques qui avaient secoué la ville en 2010, et avait plus tard été reconstruite grâce à l’aide internationale.
En juin, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale a critiqué le plan de réaménagement urbain d’Och, lui reprochant de ne pas prévoir la reconstruction des quartiers traditionnels ouzbeks.
Droit à un environnement sain
Des géologues, des écologistes et des membres de la population locale se sont inquiétés en juillet du lancement d’un projet pilote d’extraction de titanomagnétite sur le gisement de Kyzyl-Ompol. Bien que les autorités aient promis que l’exploitation du site de Kyzyl-Ompol ne commencerait pas tant que les évaluations techniques et environnementales n’auraient pas été publiées, les travaux ont démarré alors que ces documents n’avaient toujours pas été rendus publics.
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