Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains en Irak en 2025.
Les conditions de vie des personnes déplacées à l’intérieur du pays, souvent depuis longtemps, se sont détériorées. Les forces de sécurité, des milices armées et des acteurs politiques ont continué de commettre de graves atteintes aux droits humains dans une impunité quasi totale. Les dysfonctionnements des institutions judiciaires empêchaient les victimes d’obtenir justice et réparation. La dégradation de l’environnement a accentué les difficultés humanitaires. Le gouvernement a eu de plus en plus recours à des pratiques autoritaires. Il a notamment réprimé la dissidence, pris pour cible des journalistes, des militant·e·s et des membres de la société civile et restreint la liberté d’expression et de réunion pacifique. La législation menaçait les droits des femmes, sur fond de dégradation des comportements sociétaux à l’égard des violences fondées sur le genre. La peine de mort a été appliquée à l’issue de procès entachés de graves irrégularités, et les informations sur les exécutions manquaient toujours de transparence.
Contexte
Des élections législatives ont eu lieu le 11 novembre. Plusieurs dizaines de candidat·e·s, parmi lesquels des candidat·e·s indépendants et des femmes, se sont vu interdire de se présenter, ce qui a suscité des critiques de la part de la société civile. À la mi-octobre, un candidat a été tué par un engin explosif improvisé fixé à sa voiture. Deux hommes au moins ont été présentés à un juge d’instruction et étaient en attente de leur procès pour cet assassinat à la fin de l’année. Les résultats des élections ont été contestés par de nombreux candidat·e·s qui dénonçaient des irrégularités dans les procédures et le déroulement du scrutin, mais la Cour suprême fédérale les a validés le 14 décembre. Le nouveau gouvernement n’avait pas encore été formé à la fin de l’année.
Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a déposé les armes lors d’une cérémonie en juillet, à la suite d’un accord de paix passé avec la Turquie. Néanmoins, des milliers d’habitant·e·s de villages du Kurdistan irakien n’ont pas pu retourner chez eux en raison de la présence persistante des forces turques.
La corruption dans le secteur public et parmi les responsables publics et politiques continuait d’avoir des incidences sur tous les aspects de la vie. Plusieurs incendies ont éclaté dans des hôpitaux et des centres commerciaux à cause du manque d’application de la réglementation en matière de sécurité, lié à la corruption des autorités locales. Des dizaines de personnes y ont trouvé la mort, dont des enfants en bas âge.
La Mission d’assistance des Nations unies pour l’Irak (MANUI) a cessé officiellement ses activités le 31 décembre 2025, à la suite d’une demande formulée par les autorités irakiennes en mai 2024.
Droits des personnes déplacées
Plus d’un million de personnes étaient toujours déplacées à l’intérieur du pays. Parmi elles, au moins 101 000 personnes vivaient encore dans 20 camps au Kurdistan irakien, tandis que les autres résidaient dans des lieux privés, notamment des logements loués ou des quartiers informels dans plusieurs provinces du Kurdistan irakien et du reste de l’Irak.
Les conditions de vie et d’hygiène ont continué de se dégrader dans les camps de personnes déplacées du Kurdistan irakien. En avril, en juillet et en septembre, des incendies y ont détruit plusieurs dizaines d’abris et blessé au moins deux personnes. Les incendies étaient récurrents depuis quelques années, en grande partie à cause de la détérioration des normes de sécurité.
Des organisations humanitaires ont signalé qu’il devenait plus difficile de trouver des solutions durables pour les personnes déplacées de longue date. Cela s’expliquait selon elles par le manque de financements, l’insécurité, la difficulté persistante pour ces personnes de se procurer des documents d’état civil et les obstacles auxquels elles continuaient de se heurter lorsqu’il s’agissait de retrouver des sources de revenus et un logement.
Personnes de retour
À la fin de l’année, les autorités irakiennes avaient facilité le retour de centaines de ressortissant·e·s irakiens depuis le camp d’Al Hol, en Syrie, dans le cadre des efforts de rapatriement et de réinsertion menés par le gouvernement. Les personnes de retour étaient toujours tenues de passer par le Centre de réadaptation Al Amal, à Ninive, avant de pouvoir retourner dans leur région d’origine. Le respect des droits humains et la protection de ces personnes restaient une source d’inquiétude, car elles étaient confrontées à des obstacles pour obtenir des documents d’état civil, ce qui limitait leur accès aux services et à l’emploi et leurs déplacements. La stigmatisation sociale demeurait généralisée, certaines communautés refusant d’accueillir des personnes considérées comme affiliées au groupe armé État islamique, si bien que beaucoup de familles – en particulier celles ayant une femme à leur tête – devaient cacher leur identité ou s’installer dans une région inconnue pour éviter la discrimination. Les difficultés économiques persistaient, la plupart des personnes de retour ne disposant pas d’un revenu ni d’un logement stables. Les femmes et les enfants étaient encore plus exposés qu’avant à l’exploitation et à la violence, notamment au mariage d’enfants, aux violences domestiques et au harcèlement sexuel.
En août, une initiative conjointe ONU-Irak a constaté que, depuis 2019, seulement 27 % des foyers ayant enregistré leur retour avaient perçu les prestations financières auxquelles ils avaient droit. Selon l’initiative, ce faible chiffre était dû aux délais de procédure et à des problèmes en matière de données.
Déplacements liés au changement climatique
Les réserves d’eau de l’Irak ont atteint leur niveau le plus bas depuis plus de 80 ans, ce qui a aggravé la crise environnementale dans le pays. En septembre, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’Irak comptait sur son territoire quelque 186 000 personnes déplacées à cause de la sécheresse, de la pénurie d’eau et des répercussions climatiques associées. Seule une faible minorité disait avoir l’intention de retourner dans sa région d’origine.
Ces déplacements concernaient principalement les populations des provinces de Dhi Qar, de Maysan et d’Al Diwaniya, situées dans le sud du pays. Parmi les personnes déplacées, au moins 1 800 familles vivaient dans des abris de mauvaise qualité, temporaires ou de fortune, et nombre de personnes ayant dû migrer en raison du climat dépendaient de solutions d’hébergement non déclarées, sans autorisation d’occupation officielle. Les autorités irakiennes n’apportaient aucune aide, financière ou autre, aux personnes déplacées, qui étaient donc livrées à elles-mêmes.
L’OIM a relevé que les Irakien·ne·s déplacés pour des raisons climatiques rencontraient de grandes difficultés pour se nourrir et trouver de l’eau et d’autres denrées essentielles, et que la pauvreté et le manque d’aide aggravaient leur vulnérabilité. Par ailleurs, partout dans le pays, des groupes de population étaient confrontés à la baisse de la productivité agricole et au manque de moyens de subsistance, ce qui augmentait leur risque de se retrouver déplacés durablement.
Impunité
Les autorités irakiennes n’ont pas véritablement progressé dans l’application de l’obligation de rendre des comptes pour les graves violations des droits humains commises notamment durant les années de conflit armé avec l’État islamique et lors des manifestations du mouvement Tishreen, en octobre 2019, ou à la suite de celles-ci. Les résultats des nombreuses enquêtes annoncées par les gouvernements successifs n’ont jamais été rendus publics. Les procès concernant des violations des droits humains demeuraient limités et globalement inefficaces, car les responsables présumés étaient souvent acquittés en raison du manque de preuves. Des membres et organisations de la société civile ont en outre dénoncé les ingérences politiques, la corruption et les manœuvres d’intimidation dont faisaient l’objet des témoins et des magistrat·e·s, autant de manipulations qui nuisaient à l’indépendance et à la crédibilité de la procédure judiciaire.
Les victimes et les proches de victimes des violences commises par les autorités lors du mouvement Tishreen et à sa suite continuaient de se heurter à d’importants obstacles pour accéder aux maigres réparations accordées, à propos desquelles aucun chiffre officiel n’a été rendu public.
La société civile a dénoncé une « campagne de vengeance » des pouvoirs publics pour ces manifestations : les autorités s’en sont prises à des dizaines de militant·e·s et de manifestant·e·s en utilisant des mandats d’arrêt décernés au cours des cinq années précédentes pour des infractions passibles de lourdes peines au titre du Code pénal, dont la peine de mort. Sur la base de ces mandats d’arrêt, dans la ville de Nassiriyah, les forces de sécurité ont procédé tout au long de l’année à des descentes au domicile de militant·e·s. Dans certains cas, lorsque ceux-ci se cachaient, les agents ont agressé et arrêté des membres de leurs familles à leur place pour les inciter à se rendre.
On était toujours sans nouvelles de milliers d’hommes et de garçons arrêtés arbitrairement puis soumis à une disparition forcée par les forces de sécurité irakiennes et des factions des Unités de mobilisation populaire depuis 2014.
Bien qu’il soit partie à la Convention internationale contre les disparitions forcées, l’Irak n’a pas accompli de progrès mesurables dans le processus d’adoption d’un projet de loi qui érigerait en infraction les disparitions forcées, projet en attente d’examen depuis longtemps. L’absence d’une telle loi et la persistance de l’impunité pour les violations passées et actuelles ne faisaient que renforcer la méfiance du public envers les institutions de l’État.
Droit à un environnement sain
Comme les années précédentes, la pollution de l’air et de l’eau a contribué au développement de maladies respiratoires, cardiovasculaires et gastro-intestinales, selon le ministère irakien de l’Environnement et l’OMS.
La qualité de l’air dans la capitale, Bagdad, s’est encore dégradée du fait de l’utilisation de fioul lourd dans les activités industrielles, les générateurs privés, les incinérateurs à ordures et les raffineries, utilisation à laquelle venaient s’ajouter des phénomènes météorologiques comme les tempêtes de sable et de poussière.
À Bassora et dans plusieurs provinces du sud du pays, l’augmentation de la salinité des eaux et de la pollution, associée à une mauvaise gouvernance, a entraîné une crise empêchant ou limitant très fortement l’accès de la population à l’eau potable.
Liberté d’expression et d’association
Les autorités irakiennes, des acteurs politiques et des membres des Unités de mobilisation populaire ont continué de harceler, d’arrêter ou de poursuivre des journalistes, d’autres professionnel·le·s des médias et des organes de presse.
Les autorités ont durci la répression de la liberté d’expression en s’appuyant sur des dispositions juridiques formulées en termes vagues rendant passibles de poursuites les « contenus indécents » et les atteintes à la « moralité publique » pour cibler des dissident·e·s, des militant·e·s et des médias indépendants. Les forces de l’ordre sous l’autorité du ministère de l’Intérieur ont procédé à des dizaines d’arrestations au cours de l’année. En septembre, cette campagne a été requalifiée de campagne de lutte contre les « contenus portant atteinte à la décence publique et aux bonnes mœurs », toujours sans que ces contenus soient définis.
Des projets de loi débattus pendant l’année, notamment un texte sur le droit à l’information, risquaient de restreindre encore davantage la liberté de la presse et l’accès du public à l’information.
Les organes gouvernementaux continuaient d’imposer des réglementations excessivement lourdes aux organisations de la société civile, de les soumettre à des vérifications de leurs antécédents et de s’ingérer dans leurs activités, ce qui les obligeait à travailler dans un cadre de plus en plus contraignant. La suppression de certains financements internationaux, en particulier le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), a encore aggravé les conséquences des ingérences gouvernementales dans les ONG locales.
Arrestations et détentions arbitraires
Tout au long de l’année, les autorités locales et des factions des Unités de mobilisation populaire ont encore arrêté et détenu arbitrairement des militant·e·s, des utilisateurs et utilisatrices de réseaux sociaux et des organisateurs·trices de manifestations. Ces personnes ont été prises pour cible pour avoir critiqué l’absence de justice et de respect de l’obligation de rendre des comptes pour les violations commises dans le contexte du mouvement Tishreen, pour avoir dénoncé les effets que la corruption et le favoritisme au sein du gouvernement avaient sur les droits humains et l’environnement ou pour s’être indignées de l’insuffisance des services publics et du manque d’emplois.
Région du Kurdistan irakien
Au Kurdistan irakien, des journalistes, en particulier ceux traitant de sujets relatifs aux droits humains et à la corruption gouvernementale, ont fait l’objet de placements en détention, de harcèlement, d’agressions et de menaces de la part des autorités et de personnes se disant liées à des acteurs politiques, qui agissaient le plus souvent en toute impunité. Les organisations locales de la société civile et les médias ont signalé des dizaines d’arrestations de professionnel·le·s des médias, souvent accompagnées d’agressions et de perquisitions, entre janvier et juillet. Les autorités régionales ont présenté des projets de loi qui rendraient passible de poursuites le fait de rendre compte de crimes dans certaines circonstances, ce qui contribuait à l’autocensure.
Les forces de sécurité du Kurdistan irakien ont à maintes reprises arrêté des professionnel·le·s des médias sur leur lieu de travail ou alors qu’ils couvraient des manifestations pacifiques ou des épisodes de violence, et les ont agressés.
Le pouvoir judiciaire du Kurdistan irakien prolongeait souvent la détention des journalistes, des militant·e·s et des dissident·e·s au moyen de nouvelles poursuites à leur encontre. En août, un tribunal a condamné Sherwan Sherwani, journaliste renommé, à une nouvelle peine de quatre ans et six mois d’emprisonnement pour des accusations fallacieuses, quelques jours avant la date où il devait être libéré. Une cour d’appel de la capitale régionale, Erbil, a confirmé sa condamnation en octobre mais a réduit sa peine à trois ans et cinq mois – ce qui restait au-delà de la peine maximale de deux ans prévue par la loi. Sherwan Sherwani était emprisonné depuis 2020 et avait été condamné à l’issue d’un procès inique en 2021.
Liberté de réunion
Les forces de sécurité ont à de multiples reprises eu recours à une force illégale. Elles ont utilisé des tirs à balles réelles, des canons à eau et du gaz lacrymogène pour disperser violemment des manifestations pacifiques à Bagdad, ainsi que dans des provinces du centre et du sud du pays. Les manifestations – souvent provoquées par des problèmes économiques, la corruption et l’impunité – ont donné lieu à des dizaines d’arrestations arbitraires, à des placements en détention prolongée sans inculpation et à des actes de harcèlement visant des militant·e·s et des manifestant·e·s. Les autorités ont rarement demandé des comptes aux membres des forces de sécurité pour ces violations. Les manifestations qui se sont déroulées à Nassiriyah et à Bassora en avril et en octobre ont été dispersées de manière particulièrement violente à l’aide de gaz lacrymogène, de tirs à balles réelles et de coups. Dans le sud du pays, lorsque des manifestant·e·s réclamant de l’eau potable et un meilleur accès à l’électricité ont brûlé des pneus et bloqué des routes, la police antiémeutes a répondu par des tirs de gaz lacrymogène et des coups.
Région du Kurdistan irakien
Les forces de sécurité ont dispersé des manifestations pacifiques dans toute la région, en particulier celles contre les salaires impayés et la corruption, en ayant recours à des tirs de gaz lacrymogène ainsi qu’à des arrestations et détentions arbitraires.
En février, à Erbil, elles ont empêché des enseignant·e·s d’entrer dans la ville pour manifester, utilisant des tactiques violentes et du gaz lacrymogène pour les disperser. Au cours du même mois, diverses forces de sécurité ont attaqué des manifestant·e·s pacifiques dans le sous-district d’Arbat (Souleimaniye), et arrêté des journalistes pour les empêcher de rendre compte de ces attaques. Les Assayech (principal organe de sécurité et de renseignement du gouvernement régional du Kurdistan) ont tiré du gaz lacrymogène, agressé des journalistes qui couvraient le rassemblement, arrêté plusieurs d’entre eux et perquisitionné les locaux d’une chaîne de télévision locale.
En juin, des unités des forces de sécurité ont réprimé de nombreuses manifestations à Souleimaniye et à Erbil. Cette opération s’est traduite par de nouvelles arrestations et manœuvres de harcèlement visant des militant·e·s et des manifestant·e·s.
Droits des femmes et des filles
En janvier, le Parlement a adopté une modification de la Loi relative au statut personnel qui renforçait l’autorité d’un courant religieux en matière de droit de la famille, notamment de mariage et de divorce, ce qui augmentait les risques pour les droits des femmes et aggravait les tensions religieuses. Il n’a pas érigé la violence domestique en infraction ni abrogé les articles problématiques et discriminatoires du Code pénal, comme ceux qui faisaient de « l’honneur » une circonstance atténuante pour les homicides et ceux qui autorisaient les châtiments corporels infligés aux épouses et aux enfants.
Alors que la violence domestique et les violences fondées sur le genre demeuraient très répandues, les autorités ne garantissaient pas le respect de l’obligation de rendre des comptes pour ces faits et ne fournissaient pas de services adaptés pour venir en aide aux victimes. Selon les autorités du Kurdistan irakien, au moins 53 femmes et filles ont été tuées cette année, majoritairement par des hommes de leur famille. Il n’existait pas de données centralisées pour le reste du pays. Les autorités judiciaires manquaient à leur devoir de demander des comptes aux auteurs de tels actes, suscitant l’indignation de la société civile. Des propos méprisants formulés par des personnalités politiques et des membres du Parlement ont banalisé la violence fondée sur le genre, y compris les meurtres de femmes commis par des hommes de leur famille.
Peine de mort
Des tribunaux ont prononcé des condamnations à mort, principalement pour des infractions liées aux stupéfiants ou au terrorisme, et ce, malgré la persistance et le caractère bien ancré des violations du droit à un procès équitable. Des personnes ont été exécutées, mais les informations sur leur nombre manquaient toujours de transparence.
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