Chaque année, Amnesty International analyse dans son rapport annuel la situation des droits humains dans le monde. Un an d’enquête, 144 pays analysés. Voici ce qu’il faut savoir sur les droits humains aux Bangladesh en 2025.
Le gouvernement par intérim a cette année encore restreint de manière injustifiée les libertés d’expression, d’association et de réunion. Des personnes, notamment des défenseur·e·s des droits humains, ont été arrêtées de manière arbitraire et harcelées pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression. L’interdiction de la Ligue Awami par le gouvernement par intérim a remis en question la promesse de ce dernier de faire respecter la liberté d’association. La Loi sur la cybersécurité de 2023 a continué d’être utilisée jusqu’à son remplacement par l’Ordonnance de 2025 sur la cybersécurité. Le Tribunal bangladais pour les crimes de droit international a condamné à mort Sheikh Hasina, l’ancienne Première ministre, et Asaduzzaman Khan Kamal, l’ancien ministre de l’Intérieur ; cette instance les avait jugés en leur absence et déclarés coupables de crimes contre l’humanité pour leur rôle dans le recours illégal à la force contre des manifestant·e·s en 2024. Le gouvernement par intérim a proposé un projet d’ordonnance sur les disparitions forcées et élargi le mandat de la commission nationale chargée d’enquêter sur ces affaires. D’anciens militaires ont été arrêtés pour des faits de disparition forcée, une première dans le pays. Des propositions de réformes visant à protéger les droits des femmes se sont heurtées à l’opposition de groupes islamistes. La crise humanitaire à laquelle étaient confrontés les réfugié·e·s rohingyas s’est aggravée en raison de coupes dans le financement de l’aide humanitaire. De nouvelles personnes venant de l’État d’Arakan (Myanmar) ont néanmoins été accueillies dans le district de Cox’s Bazar. Au moins 59 membres du peuple autochtone Bawm se trouvaient toujours en détention en raison d’accusations infondées de terrorisme. Les négociations entre le gouvernement par intérim et les porte-parole de mouvements de défense des droits du travail et de syndicats se sont poursuivies au sujet de la nécessité pressante de réformer la législation relative au travail, d’augmenter les salaires et d’améliorer les conditions de travail. Des travailleuses et travailleurs ont manifesté contre la faiblesse des salaires, le harcèlement et la répression visant les syndicalistes. La crise climatique a creusé les inégalités fondées sur le genre et la caste.
Contexte
Un gouvernement par intérim, composé de conseillers dirigés par Muhammad Yunus, est entré en fonction en août 2024 après l’éviction du gouvernement de Sheikh Hasina, du parti Ligue Awami. Au cours de l’année, le gouvernement par intérim a mis sur pied 11 commissions de réforme et annoncé la tenue en février 2026 d’élections générales pour la mise en place d’un nouveau gouvernement. En février 2025, la Commission nationale de consensus a été créée pour aider les partis politiques à se mettre d’accord sur les principales réformes à adopter. À l’occasion de l’anniversaire des manifestations de 2024, le gouvernement par intérim a présenté la Charte nationale de juillet 2025, qui exposait ses projets de réformes.
Visée par des allégations de violations graves des droits humains perpétrées pendant les manifestations de 2024, la police serait, selon certaines informations, devenue relativement inactive dans la lutte contre la criminalité. Le maintien de l’ordre s’est donc fortement dégradé durant la majeure partie de l’année.
Sur invitation du gouvernement par intérim, le HCDH a réalisé une enquête indépendante d’établissement des faits sur les atteintes aux droits humains présumément commises lors des manifestations qui ont eu lieu entre le 1er juillet et le 15 août 2024. En juillet, le HCDH a signé un protocole d’accord de trois ans avec le gouvernement en vue de la mise en place dans le pays d’un bureau de soutien à la protection et la promotion des droits fondamentaux. Le 17 juillet, le Bangladesh a adhéré au Protocole facultatif se rapportant à la Convention des Nations unies contre la torture.
Liberté d’expression, d’association et de réunion
Des personnes qui exerçaient leur droit à la liberté d’expression, notamment des défenseur·e·s des droits humains, des journalistes, des auteur·e·s, des blogueurs·euses et des poètes et poétesses, ont cette année encore subi du harcèlement, des violences et des arrestations. La Loi sur la cybersécurité de 2023, dont l’ancien gouvernement se servait, dans des conditions violant le droit à la liberté d’expression, contre les personnes qui le critiquaient, a été utilisée par le gouvernement par intérim pour décourager le militantisme. Cette Loi a été abrogée et remplacée par l’Ordonnance sur la cybersécurité, qui est entrée en vigueur en mai et qui devait être appliquée jusqu’à l’adoption de ses dispositions par le futur Parlement, ce qui lui donnerait alors valeur de loi. L’ordonnance risquait de donner lieu à des abus, car elle comportait des dispositions vagues utilisant des termes qui n’étaient pas définis (comme « vidéo obscène » et « harcèlement sexuel »), et la définition du « cyberterrorisme » n’était en outre pas précise.
En mai, le gouvernement par intérim a utilisé une modification de la Loi antiterroriste pour interdire toutes les activités de la Ligue Awami en attendant que les dirigeant·e·s de ce parti soient jugés en lien avec les homicides de manifestant·e·s commis en 2024. La Commission électorale a en conséquence suspendu l’enregistrement du parti.
En août, la Haute Cour a rejeté une plainte déposée en 2018 au titre de la Loi sur les technologies de l’information et de la communication contre le photographe militant Shahidul Alam, considéré comme un prisonnier d’opinion par Amnesty International.
En décembre, le journaliste Anis Alamgir a été arrêté au titre de la Loi antiterroriste, à la suite d’une plainte selon laquelle cet homme et quatre autres personnes auraient utilisé les réseaux sociaux ainsi que d’autres moyens de communication pour soutenir la Ligue Awami.
De violents mouvements de protestation ont éclaté le 18 décembre, après l’assassinat de Sharif Osman Hadi, figure du soulèvement de juillet 2024. Les locaux de deux organes de presse, The Daily Star et Prothom Alo, ont été attaqués et incendiés, le directeur de publication du quotidien New Age a été harcelé, et l’institution culturelle Chhayanaut a été la cible d’une attaque.
Le droit de se syndiquer a continué de faire l’objet de restrictions répressives. Les syndicats devaient notamment remplir des conditions excessives pour pouvoir s’enregistrer, et l’État s’ingérait dans leurs activités et contrôlait arbitrairement ou indûment les enregistrements.
Disparitions forcées
Après avoir formé une commission chargée d’enquêter sur les disparitions forcées et signé la Convention internationale contre les disparitions forcées en 2024, le gouvernement par intérim a rédigé une ordonnance pour donner effet à la Convention. Le projet d’ordonnance a été critiqué, car il n’était pas conforme aux normes internationales relatives aux droits humains, notamment en ce qui concerne la peine capitale. Il lui était aussi reproché de limiter la responsabilité de la hiérarchie et de ne pas reconnaître le caractère continu du crime de disparition forcée. Certaines de ces préoccupations ont par la suite été levées avec des rectifications apportées dans de nouvelles versions du texte, et l’ordonnance a été approuvée par le gouvernement en décembre. L’adoption de cette ordonnance en vue d’en faire une loi a été laissée au futur Parlement.
Le Groupe de travail sur les disparitions forcées ou involontaires [ONU] a effectué une visite technique de quatre jours en juin, au cours de laquelle il a rencontré des membres du gouvernement et des victimes de disparition forcée. Le Groupe de travail a fourni des conseils techniques sur la création d’un système de protection des victimes et des témoins et sur le renforcement de la Commission d’enquête nationale sur les disparitions forcées, considérés comme des nécessités urgentes. Il s’est par ailleurs vivement inquiété de l’impunité généralisée qui persistait concernant les disparitions forcées.
Toujours en juin, la Commission d’enquête nationale sur les disparitions forcées a soumis son deuxième rapport intermédiaire d’activité au conseiller en chef du gouvernement par intérim, Muhammad Yunus. La Commission a indiqué avoir reçu 1 837 plaintes concernant des disparitions forcées. À l’issue d’un examen préliminaire de ces plaintes, 1 772 affaires non closes ont été intégrées à la base de données de la Commission. Sur ces 1 772 affaires, 1 427 victimes auraient été retrouvées vivantes et 345 n’ont pas été retrouvées. La Commission a calculé, en se basant sur le nombre de plaintes figurant dans sa base de données, que 67 % des disparitions forcées étaient liées à des organes étatiques tels que le Bataillon d’action rapide. La Commission a également fait état d’une « culture de la torture généralisée et systématique ». Le mandat de la Commission a été prolongé jusqu’à la fin de l’année.
Droit à la vérité, à la justice et à des réparations
En février, les Nations unies ont publié les conclusions de leur enquête d’établissement des faits. Celle-ci a établi qu’il existait des motifs raisonnables de croire que l’ancien gouvernement et son appareil sécuritaire et de renseignement avaient, avec des éléments violents liés à la Ligue Awami, perpétré de manière systématique des violations graves des droits humains. Ainsi, des centaines de personnes ont été exécutées de façon extrajudiciaire, des milliers de manifestant·e·s ont subi des blessures graves résultant d’un usage illégal de la force, et de nombreuses arrestations et détentions arbitraires ont été recensées, ainsi que des actes des tortures et d’autres formes de mauvais traitements. Un document audio qui a été divulgué puis vérifié laissait entendre que l’ancienne Première ministre, Sheikh Hasina, aurait autorisé les forces de sécurité à utiliser des armes létales contre des manifestant·e·s.
En juillet, le Tribunal bangladais pour les crimes de droit international (ICT) a condamné l’ancienne Première ministre à six mois d’emprisonnement pour outrage au tribunal après la divulgation d’un enregistrement audio dans lequel elle déclarait avoir « le droit de tuer » 227 personnes puisqu’elle était visée par 227 actions en justice pour homicide. Le jugement a été prononcé en l’absence de Sheikh Hasina, qui avait fui en Inde dans le contexte des manifestations de 2024. L’ICT a également délivré des mandats d’arrêt en octobre contre plusieurs anciens militaires, en lien avec des allégations de disparitions forcées qui auraient eu lieu pendant le mandat de l’ancienne Première ministre. C’était la première fois que des personnes étaient inculpées pour des faits de disparition forcée.
En novembre, l’ICT a condamné l’ancienne Première ministre, Sheikh Hasina, l’ancien ministre de l’Intérieur, Asaduzzaman Khan Kamal, et l’ancien inspecteur général de la police, Chowdhury Abdullah al Mamun, pour des crimes contre l’humanité liés à la répression des manifestations de 2024. Sheikh Hasina et Asaduzzaman Khan Kamal ont été condamnés à mort en leur absence et Chowdhury Abdullah al Mamun a été condamné à cinq ans d’emprisonnement après avoir témoigné à charge et plaidé coupable.
Les compétences et le fonctionnement de l’ICT, mis sur pied par le gouvernement de Sheikh Hasina en 2009, faisaient toujours l’objet de critiques concernant le droit à une procédure régulière. Des ONG ont demandé au gouvernement par intérim de déclarer un moratoire sur la peine capitale et de veiller à ce que l’ICT dispose du cadre juridique, des ressources et de l’indépendance nécessaires pour mener des actions en justice impartiales, conformément aux normes internationales, quelles que soient les affiliations politiques ou institutionnelles des personnes visées.
Le droit des victimes à la justice et à des réparations a aussi été mis à mal par l’absence d’un mécanisme national efficace de défense des droits humains capable de leur apporter un soutien pour leurs demandes de réparations. La Commission nationale des droits humains (NHRC) est restée vacante, après la démission de l’ensemble de ses membres en novembre 2024. En septembre, le gouvernement a invité la population à commenter son projet d’ordonnance relative à la NHRC, qui devait remplacer la loi de 2009 régissant cette institution. Lorsque le nouveau projet d’ordonnance a été rendu public, les Nations unies et des ONG ont appelé de leurs vœux une NHRC renforcée et indépendante, conforme aux dispositions des normes internationales telles que les Principes de Paris. Le Conseil consultatif a approuvé l’ordonnance relative à la NHRC en novembre. Cependant, Transparency International a signalé que le texte avait été modifié en décembre afin de permettre un « contrôle bureaucratique ».
Droits des femmes et des filles
En mai, des milliers de manifestant·e·s islamistes se sont réunis à Dacca, la capitale, à l’appel d’Hefazat-e-Islam, une coalition de groupes de pression islamiques, pour protester contre les réformes proposées par la Commission de réforme des affaires féminines. La Commission avait fait de nombreuses recommandations visant notamment à la reconnaissance de droits égaux pour les femmes en matière de succession, à une plus forte participation des femmes à la vie politique, à la criminalisation du viol conjugal et à la protection des droits des travailleuses du sexe. Les manifestant·e·s jugeaient ces propositions « contraires à l’Islam ».
Droits des personnes réfugiées ou migrantes
Les coupes dans les financements accordés par l’Agence des États-Unis pour le développement international ont eu de graves répercussions sur les Rohingyas se trouvant au Bangladesh. Selon un rapport des Nations unies, seulement 35 % des fonds nécessaires pour répondre aux besoins des Rohingyas dans le pays ont été obtenus, et les programmes gérés par le HCR ont pâti d’une réduction de 17 %. Cette diminution des aides a entraîné une aggravation de l’insécurité alimentaire et une détérioration des conditions de vie déjà marquées par la surpopulation et le manque d’hygiène, et a entravé davantage encore l’accès à l’éducation et aux soins de santé. Les problèmes concernant la sécurité et la protection de ces populations ont en outre été exacerbés. Le secrétaire général des Nations unies a visité les camps de Cox’s Bazar en mars.
La situation s’étant dégradée dans l’État d’Arakan, au Myanmar, en raison de l’escalade du conflit armé entre l’Armée d’Arakan et l’armée du Myanmar, le nombre de Rohingyas arrivant au Bangladesh a augmenté, ce qui a encore aggravé la crise humanitaire. Selon les Nations unies, 150 000 personnes seraient arrivées au Bangladesh entre janvier 2024 et juillet 2025. Des Rohingyas qui cherchaient à traverser la frontière pour trouver refuge au Bangladesh auraient été repoussés par les gardes-frontières après une période de détention, ce qui faisait craindre des violations du principe de « non-refoulement ». En septembre, les Nations unies ont organisé une conférence de haut niveau sur la situation des musulmans rohingyas et d’autres minorités au Myanmar ; les États-Unis et le Royaume-Uni y ont annoncé qu’ils augmenteraient de 96 millions de dollars des États-Unis l’aide destinée aux camps de réfugié·e·s au Bangladesh.
Droits des peuples autochtones
Au moins 59 membres du peuple autochtone Bawm arrêtés en avril 2024 étaient maintenus en détention sans jugement sous prétexte de leur appartenance ou de leur soutien au groupe armé Front national Kuki-Chin. Tout au long de l’année, des informations ont fait état de morts en détention et de détenu·e·s s’étant vu refuser les soins médicaux dont ils avaient besoin.
Droits des travailleuses et travailleurs
Les troubles persistaient dans le secteur du textile. Les travailleuses et travailleurs protestaient contre la faiblesse des salaires, le harcèlement et la répression visant les syndicalistes. Les discussions et les négociations entre le gouvernement par intérim et les porte-parole de syndicats se sont poursuivies au sujet de la nécessité pressante de réformer la législation relative au travail, d’augmenter les salaires et d’améliorer les conditions de travail. En novembre, le gouvernement par intérim a promulgué l’Ordonnance de 2025 portant modification de la Loi sur le travail du Bangladesh.
Droit à un environnement sain
Dans les districts de Khulna et de Satkhira, la crise climatique a davantage encore entravé la réalisation des droits à l’eau et à l’assainissement pour les dalits travaillant dans le secteur de l’assainissement, qui étaient bloqués dans l’engrenage de la précarité. Les femmes dalits, qui faisaient face à des discriminations multiples fondées sur la caste, le genre et la profession, étaient parmi les personnes les plus durement touchées, mais étaient pourtant les moins visibles dans les mesures mises en place par le gouvernement en matière de climat et en ce qui concernait l’eau, l’assainissement et l’hygiène.
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