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Des civils déplacés de la ville de Kobo sont vus dans un camp de fortune scolaire pour les personnes déplacées en raison des combats entre la Force de défense nationale éthiopienne (ENDF) et les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), dans la ville de Dessie, région d'Amhara, Éthiopie, le 9 octobre 2021. Crédit : Tiksa Negeri/REUTERS.

Des civils déplacés de la ville de Kobo sont vus dans un camp de fortune scolaire pour les personnes déplacées en raison des combats entre la Force de défense nationale éthiopienne (ENDF) et les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), dans la ville de Dessie, région d'Amhara, Éthiopie, le 9 octobre 2021. Crédit : Tiksa Negeri/REUTERS.

Des civils déplacés de la ville de Kobo sont vus dans un camp de fortune scolaire pour les personnes déplacées en raison des combats entre la Force de défense nationale éthiopienne (ENDF) et les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), dans la ville de Dessie, région d'Amhara, Éthiopie, le 9 octobre 2021. Crédit : Tiksa Negeri/REUTERS.

Conflits armés et protection des civils

Éthiopie : « Les premiers cadavres que nous avons vus se trouvaient le long de la palissade de l’école »

En Éthiopie, depuis novembre 2020, un conflit armé oppose les forces du gouvernement fédéral d’Addis-Abeba au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF selon le sigle en anglais). Viols, exécutions sommaires, pillages généralisés… Notre dernier rapport montre que les forces tigréennes se sont rendues coupables de crimes de guerre et de possibles crimes contre l’humanité. 

« Les premiers cadavres que nous avons vus se trouvaient le long de la palissade de l’école », se souvient un témoin, resté anonyme pour des raisons de sécurité. « Une vingtaine de corps, allongés en sous-vêtements, faisant face à la palissade, et trois autres dans l’enceinte de l’école. La plupart se sont fait tirer dans la nuque et quelques-uns dans le dos. Ceux qui avaient reçu une balle dans la nuque n’étaient pas identifiables, parce qu’une partie de leur visage avait été emporté. »

L’Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, est enclavé entre le Soudan, la Somalie, Djibouti et l’Érythrée. Le Tigré, tout au nord du pays, est un des États semi-autonomes qui forment la fédération éthiopienne. Quant à la région voisine d'Amhara, elle borde le Tigré au Sud.

Comme lui, une douzaine d’autres habitants de Kobo, une ville située au nord-est de la région Amhara en Éthiopie, racontent avec douleur les exécutions sommaires de leurs proches et de leurs voisins, tués d’une balle dans la tête, la poitrine ou le dos, les mains parfois liées, par des combattants tigréens. C’était le 9 septembre 2021, en plein après-midi.  

Nouvelles tombes dans le cimetière de l'église Saint-Georges à Kobo, en Éthiopie, où des témoins et des survivants nous ont dit qu'ils avaient enterré les personnes sommairement tuées par les forces tigréennes, le 9 septembre 2021.

Exécutions sommaires à Kobo 

Au début de l’été, les forces tigréennes avaient pris le contrôle de plusieurs secteurs de la région Amhara, au Nord de l’Éthiopie. Il semble que ce soit en réaction à une résistance accrue de milices locales et de résidents armés qu'elles se seraient livrées à un véritable déchainement de violence.

À Kobo, les combattants du TPLF ont ainsi délibérément tué des dizaines de civils non armés pour se venger, semble-t-il, des pertes au sein de leurs rangs. Nous avons interrogé vingt-sept témoins et victimes, dont certains sont eux-mêmes allés chercher les cadavres pour les enterrer. « Ils ont commencé par tuer mon frère Taddese. Il est mort sur le coup » explique un survivant.

Mon autre frère et mon beau-frère ont tenté de s’enfuir et ont tous les deux été abattus d’une balle dans le dos. Ils m’ont touché à l’épaule gauche. Je suis resté à terre et j’ai fait le mort.

Un survivant, resté anonyme pour des raisons de sécurité

Au-delà des témoignages glaçants que nous avons recueillis, nos équipes ont analysé des images satellite qui montrent clairement l’apparition de nouveaux sites d’inhumation sur les terres des églises Saint-George et Saint-Michael. Précisément là où les habitants ont déclaré avoir enterré les victimes. 

À lire aussi : 6 mois d'horreur en Éthiopie, la crise ignorée

Les images satellite du 9 juin, du 29 juillet et du 19 octobre 2021 montrent la zone du cimetière de l'église Saint-Georges à Kobo, en Éthiopie. Le 19 octobre 2021, de nombreuses nouvelles tombes sont visibles, à l'endroit exact où des témoins nous ont dit qu'ils avaient enterré certains des civils sommairement tués le 9 septembre.

Violences sexuelles à Chenna 

À la même période, du côté de Chenna, un village au nord de Bahir Dar, la capitale de la région Amhara, les forces tigréennes ont violé des dizaines de femmes et de jeunes filles, parfois âgées de 14 ans seulement. Souvent, elles ont été violées dans leur propre maison, parfois sous les yeux de leurs enfants, et après avoir été obligées de donner à manger ou de cuisiner pour leurs bourreaux. 

30victimes ont été interrogées par nos chercheurs dans la ville de Chenna
14ont déclaré avoir été violées en réunion par plusieurs combattants tigréens
7des victimes étaient des jeunes filles âgées de moins de 18 ans

Lucy, une élève de cinquième âgée de 14 ans, et sa mère ont toutes les deux été violées par des combattants tigréens dans leur maison, à Did-Bahr. Elle raconte : « J’étais chez moi avec ma mère et ma grand-mère, lorsque deux jeunes hommes armés de fusils sont arrivés chez nous dans la matinée, vers 11 heures. L’un d’entre eux portait un uniforme militaire et l’autre des vêtements civils. Ils parlaient un mélange de tigrinya et un peu d’amharique. »

Ils ont dit : "Nos familles ont été violées, maintenant à notre tour de vous violer." L’un d’eux m’a violée dans la cour, tandis que l’autre s’occupait de ma mère à l’intérieur de la maison. Ma mère est très malade depuis, elle est très déprimée et désespérée. Nous ne parlons pas de ce qui s’est passé, c’est impossible.

Lucy, 14 ans

Salam, âgée de 29 ans, nous a quant à elle confiée que quatre combattants tigréens ont enfermé ses parents âgés dans une pièce séparée et l’ont violée en réunion pendant quinze heures. Comme elle, la plupart des victimes ont subi de graves préjudices physiques et psychologiques. Sur les femmes que nous avons interrogées, dix ont dû rester hospitalisées pendant trois mois après avoir été violées. 

A lire aussi : En Éthiopie, le viol des femmes est devenu une arme de guerre

Des crimes de guerre

Les forces tigréennes font preuve d’un mépris flagrant à l’égard des règles fondamentales du droit international humanitaire, que tous les belligérants sont tenus de respecter. Nous demandons aux dirigeants du TPLF de mettre immédiatement fin à ces atrocités et d’exclure de leurs rangs toute personne soupçonnée d’avoir participé à ces crimes. 

Aller plus loin : Les crimes de guerre et crimes contre l’humanité 

La communauté internationale doit agir rapidement afin d’enquêter sur les atteintes aux droits humains commises par toutes les parties, d’identifier les responsables et de soutenir les initiatives visant à lutter contre l’impunité. Le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies doit rapidement mettre en place la Commission internationale d’experts en droits humains sur l’Éthiopie et lui donner les ressources nécessaires pour lui permettre d’enquêter sur les crimes de droit international commis par l’ensemble des parties.

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Le conflit armé fait rage dans la région du Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, depuis novembre 2020. En juillet 2021, il s'est étendu aux régions voisines d'Afar et d'Amhara après le retrait des forces gouvernementales de certaines parties du Tigré.

Le conflit oppose les combattants affiliés au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) à la Force de défense nationale éthiopienne (ENDF), les forces spéciales de la police régionale d'Amhara (ASF) et les Fano, une milice informelle amhara. Les forces de défense érythréennes (EDF) ont également été impliquées dans le conflit en soutien aux forces gouvernementales éthiopiennes et aux milices associées.

Toutes les parties impliquées dans le conflit ont commis de graves violations des droits humains, notamment des crimes de guerre et d'éventuels crimes contre l'humanité. La majorité des violations documentées à ce jour ont été commises par les forces gouvernementales éthiopiennes et érythréennes et les milices associées contre des civils tigréens, principalement dans la région du Tigré.

Éthiopie : « Les premiers cadavres que nous avons vus se trouvaient le long de la palissade de l’école » - Amnesty International France