Accéder au contenu
Menu
Agir
Faire un don
ou montant libre :
/mois
Grâce à la réduction d'impôts de 66%, votre don ne vous coûtera que : € 5.1/mois

Colombie

que sont devenus les anciens combattants des FARC ?

Un ancien guérillero des FARC dans les montagnes de la Cordillère des Andes, Serrania del Perija, 6 décembre 2016, Colombie - © Joaquin Sarmiento / AFP

24 novembre 2016, une journée historique pour la Colombie : l’accord de paix entre les FARC et le gouvernement de l’ex-président Juan Manuel Santos était signé. Il mettait fin à plus de 50 ans de conflit armé. Quatre ans après l’accord de paix, que sont devenus les anciens guérilleros ? Ils sont inquiets pour leur sécurité, restent la cible de différents groupes armés et sont victimes d’assassinats. Rencontre avec d’anciens combattants des FARC.

Une guerre invisible se joue dans les campagnes colombiennes. Depuis fin août 2019, les anciens guérilleros des Force armées révolutionnaire de Colombie (Farc) se retrouvent menacés de mort par des paramilitaires, et différents groupes armés qui se battent afin de contrôler des zones stratégiques pour le narcotrafic. Les cinq mois de confinement, de mars à août, n’ont fait qu’accentuer le phénomène. Gildargo Villegas Ceballos, 28 ans, a été assassiné par balles à Villavicencio, dans le département de Meta le 15 juillet. Deux jours plus tôt, José Antonio Rivera, 53 ans, était tué alors qu’il travaillait dans son atelier de mécanique de Pitalito. Freddy Fajardo Avila perdait la vie le 11 juillet à la Uribe. Le 2 juillet, le corps de James Andrès Montaño, 30 ans, était retrouvé près du fleuve San Miguel dans le Putumayo. Au même moment, Dorman Clever Canticus Diaz était assassiné à Cumbal. La liste s’allonge de jour en jour.

Espace territorial de réinsertion (ETCR) d'Ituango, zone temporaire de transition pour les anciens combattants des FARC. 107 guérilleros des FARC et leur familles se sont regroupées à Ituango à la signature des accords de paix en novembre 2016 - © Sarah Nabli

Fuir la violence

Dans ce contexte, le 15 juillet dernier, les 107 ex-combattants et leurs familles d’Ituango, au nord de la région d’Antioquia, ont quitté l’Espace territorial de réinsertion (ETCR). Une première depuis la paix et un désaveu pour l’État, censé garantir la sécurité des anciens combattants comme stipulé dans les accords de paix.

Les militaires n’ont pas envie de nous protéger, on le sait ! On a peur de sortir de l’ETCR, on ne fait plus de courses, et il n’y a pas d’éducation ou de système de santé. Ce n’est pas la vie qu’on voulait quand on a déposé les armes.

Yerlis Ballesteros, guérillera de 32 ans dont treize années au sein des Farc

Après vingt heures de voyage et 300 km de route, les familles se sont installées dans le village de Mutata, toujours dans le département d’Antioquia, mais dans une zone bien plus tranquille pour les ex-combattants.

COLOMBIA - FARC - EVACUATION - TRANSFER - Photo by JOAQUIN SARMIENTO / AFP

Des fils d'anciens guérilleros sont à bord d'un bus traditionnel appelé "chiva". Ils quittent l'ETCR de la municipalité d'Itanguo suite à une série d'attaque contre d'anciens combattants des FARC. Après de longues heures de voyage, ils vont s'installer dans le village de Mutata, un autre espace ETCR, 15 juillet 2020, région d'Antioquia, Colombie - ©Joaquin Sarmiento / AFP

À 34 ans, Monica* a servi la moitié de sa vie dans les rangs des Farc. Monica n’avait peur de rien en combattant l’armée ou les paramilitaires. Aujourd’hui, elle craint pour la vie de sa fille. Les larmes coulent sur son visage, dans ses bras, sa fille de 2 ans s’agite. La jeune femme pleure de peur, mais aussi parce qu’elle doit tout recommencer à zéro. Comme 107 ex-combattants, elle a décidé de quitter elle aussi l’Espace territorial de réinsertion (ETCR) d’Ituango.

J’ai passé la moitié de ma vie dans ces montagnes, c’est chez moi ici. On est forcé de partir alors qu’on protégeait cette zone depuis trente ans.

Monica*, ancienne guérillera de 34 ans

À la signature des accords de paix, en novembre 2016, 77 % des 10 000 anciens combattants n’avaient pas de logement. Ils se sont rassemblés dans 24 ETCR répartis sur tout le territoire colombien, dans les zones anciennement contrôlées par la guérilla. Ils y ont rendu leurs armes, ont construit des maisons en préfabriqué et lancé des projets agricoles, d’élevage, de pisciculture, de café ou de cacao. Mais la région d’Ituango est devenue trop dangereuse. L’ETCR d’Ituango, a été particulièrement visé avec 14 assassinats sur 225 au total (août 2020).

Ituango, fief des Farc

Ituango compte plus de 7 000 habitants, à 195 km de la capitale régionale Medellin. Encastré dans les montagnes de la Cordillère des Andes occidentale, sous ses airs de petite bourgade paisible, Ituango a pourtant été l’un des villages colombiens les plus marqués par la violence de la guerre. Massacres de population, attentats à la voiture piégée, déplacements forcés de milliers de personnes, Ituango a longtemps été classée par le gouvernement colombien comme zone rouge « de risques extrêmes ».

Espace territorial de réinsertion (ETCR) d'Ituango. Un couple devant leur maison dans l'attente d'être relogés à Mutata - © Sarah Nabli

Les Farc, les paramilitaires, les narcotrafiquants du Clan del Golfo, leurs dissidents Los Caparrapos, l’ELN, l’autre guérilla du pays qui compte près de 2.000 hommes, et l’armée y mènent des combats depuis plus de quarante ans. La région est disputée pour ces exploitations minières illégales, les cultures intensives de coca, ses routes stratégiques pour le narcotrafic et bien sûr le fleuve Cauca. Dernièrement, le mégaprojet d’Hidroituango, l’un des plus grands barrages hydrauliques d’Amérique latine est venu s’ajouter au tableau. « Comme dans beaucoup de régions stratégiques, dès que nous sommes partis, les paramilitaires et les guérillas rivales se sont enfoncés dans les brèches, créant encore plus d’instabilité qu’auparavant. L’État n’a pas joué son rôle, pas assez de présences militaires, pas de services de base comme la santé, d’autres groupes ont facilement pris notre place », dénonce Marco Urbanos, responsable du parti Farc (Force alternative révolutionnaire commune), à Medellin.

Pourtant, à Ituango, des voix s’élèvent contre ce départ forcé des Farc, les populations se sentent abandonnées, trahies. Edilberto Gomez Rueda, vieil homme, frêle, de 66 ans, était heureux et confiant lors de la signature de l’accord de paix. Il a soutenu l’installation des Farc à l’ETCR d’Ituango et, avec pédagogie, a tenté de convaincre ses concitoyens des bénéfice de cette installation et du pardon. Mais il a vite déchanté en voyant de nouveaux groupes armés s’installer et prendre le pouvoir. « On a cru qu’avec la paix, la violence allait s’arrêter mais c’est le contraire, la situation a empiré. Pour l’instant, les paramilitaires sont dans un processus de contrôle social et psychologique. Ils assoient leur pouvoir par la peur. Ils viennent à nos réunions communautaires. Quand les Farc vont partir ça va être encore pire pour nous, car la police et l’armée, qui les protégeaient, vont déserter avec euxOn va être livré à nous-mêmes », regrette Edilberto Gomez Rueda.

Guérilleros en ville

Ituango n’est pas un cas isolé. Partout dans le pays, les ex-guérilleros quittent leur ETCR. Ces derniers mois, au total 80 anciens rebelles ont trouvé refuge à Medellin où ils vivent dans des conditions précaires. Ils viennent rejoindre les 320 réfugiés déjà présents.

D'anciens combattants des FARC à bord des bus traditionnels "chivas", se dirigent vers Medellin, deuxième ville du pays et capitale de la région d'Antioquia, le 29 octobre 2020, Colombie - © Joaquin Sarmiento / AFP

Arley, 32 ans, est arrivé il y a deux ans dans la seconde ville colombienne. Il a pu être accueilli chez sa sœur. « Mais d’autres n’ont pas cette chance », admet-il. Le jeune homme au physique sportif n’imaginait pas que la vie en ville serait aussi dure, entre solitude et pauvreté. En deux ans, il n’a toujours pas trouvé de travail. Blessé par quatre balles dans le bras lors d’un combat contre l’armée, il reste handicapé. Désemparé, il confie :

Je n’ai pas fait d’études et je n’ai pas de formation. Je pourrais trouver dans le bâtiment mais dès que je dois passer la visite médicale c’est fini pour moi.

Arley, ancien guérillero de 32 ans

Wilmar, lui aussi menacé de mort et réfugié à Medellin, renchérit : « Rien n’a été prévu pour une réinsertion urbaine dans les accords de paix, seulement rurale. Tout a été mis en place pour que les Farc restent dans les campagnes. Ici, pas d’aides, pas de formations professionnelles ». Désormais, il s’occupe comme il peut dans les locaux du parti politique des Farc au centre-ville de Medellin. Plus de 9 000 anciens combattants vivent en dehors des ETCR et font face à des risques sécuritaires accrus.

En réponse, le gouvernement avance que 51 mandats d’arrêts ont été délivrés contre des personnes impliquées dans les assassinats d’anciens Farc ainsi que 23 verdicts. Les autorités mettent aussi en avant qu’elles ont déjoué une tentative d’assassinat visant le président du parti politique des Farc, Rodrigo Londono, alias « Timochenko ». Et l’État a adopté 16 plans de développement qui concernent 170 municipalités les plus touchées par la violence et la pauvreté. Cet effort doit être renforcé, indiquait le Chef de la mission de vérification de l’ONU, Carlos Ruiz Massieu devant le Conseil de sécurité le 14 juillet dernier :

La violence contre ceux qui ont déposé leurs armes dans le cadre de l'accord, et contre ceux qui défendent les droits de l'homme et les droits des communautés dévastées par le conflit continuent d'être la menace la plus grave pour la construction de la paix en Colombie.

Carlos Ruiz Massieu, chef de la mission de vérification des Nations Unies en Colombie

Rien qu’au premier trimestre 2020, on déplore 57 assassinats. Depuis la signature des accords de paix fin 2016, près de 800 personnes ont été assassinées. Un triste record.

* Certains prénoms ont été changés pour des raisons de sécurité.

Correspondance à Ituango et Medellin de Sarah Nabli, pour le magazine d'Amnesty International, La Chronique

ABONNEZ-VOUS À LA CHRONIQUE

Recevez chaque mois le magazine d’Amnesty International France offrant une information fiable, des actions concrètes, des outils de réflexion.

Les cookies assurent le bon fonctionnement du site, en continuant la navigation vous acceptez leur utilisation. Gérer les paramètres