Cyrille Traoré Ndembi, 61 ans, est le président du Collectif des résidents de Vindoulou, un quartier situé à la périphérie de Pointe-Noire, en République du Congo. Ce spécialiste du développement communautaire à la retraite se bat pour défendre le droit des habitant·e·s à un environnement sain depuis qu’il s’est installé dans ce quartier en 2019.
Sa maison est située à seulement dix mètres de l’usine Metssa Congo, une filiale du groupe indien Metssa. Cette usine de recyclage a produit des barres de plomb destinées à l’exportation de 2013 à 2024, à 50 mètres d’une école et au milieu d’une zone résidentielle. Cyrille a remarqué de graves problèmes de santé parmi les membres de sa famille, notamment des troubles respiratoires et digestifs, et a entendu parler de problèmes similaires dans la communauté. Des analyses sanguines effectuées sur quelques habitants ont révélé des taux de plomb bien supérieurs au seuil d’alerte fixé par l’OMS.
Avec l’activisme de Cyrille et l’aide d’Amnesty International, les autorités ont ordonné la fermeture de l’usine en décembre 2024. Cyrille continue de se battre pour que justice soit rendue à sa communauté.
« Quand je suis arrivé à Vindoulou, j’ai rapidement pris conscience du danger qu’on courait. L’air était irrespirable !
De la poussière noire et des fumées se répandaient et envahissaient nos maisons. Parfois, quand on sortait, on ne pouvait même pas voir son voisin le plus proche. Les travailleurs de l’usine déversaient des huiles et des eaux usées devant nos maisons. Des débris de métaux s’échappaient des cheminées et tombaient sur nos toits. Une fois, je suis allé marcher le long du mur de l’usine et j’ai reçu des débris, tombés sur moi comme de la grêle.
Dès le départ, j’ai eu des doutes sur la légalité de cette activité au beau milieu d’une zone très peuplée. Je ne comprenais pas comment une substance aussi dangereuse que le plomb pouvait être recyclée avec procédés qui, à mon avis, étaient contraires aux normes et règlements en vigueur.
« Toute ma famille était malade »
Nous sommes arrivés à Vindoulou en août 2019 et, en janvier 2020, toute ma famille était malade. On a trouvé à nos enfants les premiers symptômes de pneumonie, de bronchite et de bronchopneumonie. Nous avions aussi des diarrhées et des douleurs abdominales.
Dans le voisinage, les gens avaient les mêmes problèmes. On m’a dit que les enfants qui avaient quitté Vindoulou n’avaient plus de symptômes.
Les habitants pensaient que rien ne pouvait faire partir cette entreprise. Pour notre communauté, c’était David contre Goliath. Certains m’appelaient même le roi David.
Je suis allé de porte en porte pour convaincre les gens qu’il se passait quelque chose de grave. Partout où je passais, je rappelais l’article 41 de notre Constitution : chaque citoyen a le droit de vivre dans un environnement sain. J’ai expliqué aux gens les avantages de s’organiser ensemble et de se battre.
Aujourd’hui, notre collectif compte plus d’une centaine de membres.
De survivant à défenseur des droits humains
Nous avons tenté de rencontrer les dirigeants de Metssa Congo. Nous avons rencontré le directeur de l’usine, qui nous a dit ne pas être habilité à s’exprimer sur le sujet. Il nous a promis un entretien avec le PDG, mais ça n’a jamais eu lieu. Ils ne voulaient pas nous parler, ils se contentaient de dire qu’ils avaient l’autorisation d’opérer. Nous n’avons même pas pu consulter leur rapport d’impact environnemental, un document auquel nous devions avoir accès selon la loi en vigueur. Après avoir fait appel à un huissier, j’ai finalement pu consulter un autre type de document, leur rapport d’audit environnemental, rédigé après le début de leurs opérations.
Je suis allé rencontrer les représentants d’Amnesty International en 2022 pour les alerter. À partir de 2023, Amnesty est venue enquêter et a fourni des fonds pour faire des analyses de sang sur un échantillon de la population. Nous avons alors eu la preuve que les personnes testées avaient des taux élevés de plomb dans leur sang.
À l’époque, les travailleurs étaient contre ce que je faisais. Entre-temps, la plupart d’entre eux se sont associés à notre combat.
Cyrille Traoré Ndembi
J’ai fait deux analyses de sang, en mars et en septembre 2023. Elles ont montré des taux de plomb dans le sang supérieurs à 400 µg/L. Pour les 17 autres personnes testées, les taux étaient alarmants. Lorsque le ministère a effectué d’autres tests en 2024, certains anciens travailleurs avaient des taux de 1 000 µg/L, ce qui est énorme !
Ma plus jeune fille vient d’avoir quatre ans. Parmi les neuf enfants testés, c’est elle qui avait le taux de plomb le plus élevé, supérieur à 530 µg/L. Je m’inquiète pour elle. Elle a régulièrement de la fièvre alors qu’elle n’a aucune infection.
Amnesty nous a également aidés à intenter une action en justice en 2023, à faire connaître notre situation et, face à l’inaction de l’administration, à faire un plaidoyer auprès des autorités. Suite à cela, la ministre [de l’Environnement] est venue ici et a échangé avec la population en décembre 2024. Nous n’avons pas eu d’audience formelle avec la ministre en tant que collectif. Les autorités ont reçu les dirigeants de Metssa Congo à plusieurs reprises en audience à Brazzaville [la capitale de la République du Congo], mais jamais notre collectif ! Je ne suis pas entendu. Idéalement, nous voudrions parler directement aux autorités.

Face aux intimidations
J’ai subi des pressions. Metssa a déposé une plainte contre moi pour diffamation en mai 2024. Je suis allé au tribunal mais Metssa ne s’est pas présentée. Ils étaient confortés par la décision du procureur général de la Cour suprême de leur permettre de reprendre les activités après une suspension ordonnée par un juge administratif en avril 2024.
Une nuit, des jeunes sont venus me menacer. Ça a été stressant, mais je n’ai pas reculé. À l’époque, les travailleurs étaient contre ce que je faisais. Entre-temps, la plupart d’entre eux se sont associés à notre combat.
Lorsque les opérations de l’entreprise ont été suspendues en juin 2024 par le ministère de l’Environnement, nous avons continué à nous battre, car le mot « suspension » ne signifiait rien pour nous. Nous voulions entendre le mot « fermeture ». Lorsque la décision de fermer et de démanteler l’usine a été prise le 11 décembre 2024, c’était un soulagement, mais le combat était loin d’être terminé.
Nous devons nous serrer les coudes. C’est aux citoyens de se battre.
Cyrille Traoré Ndembi
Nous avons peur que le sol soit contaminé. Il y a peut-être un risque de contamination des eaux souterraines, et nous buvons l’eau du forage. Le ministère de l’Environnement a prélevé des échantillons, mais jusqu’à présent nous ne connaissons pas le résultat des analyses.
Aujourd’hui, nous avons besoin de savoir combien de personnes sont malades. Les gens doivent être dépistés, soignés et mis hors de danger. En juillet, le ministère de la Santé a annoncé la décision de faire passer des tests sanguins à 100 personnes supplémentaires. Ça n’a pas été fait, et nous n’avons pas de nouvelles.
Les choses avancent trop lentement. Pourquoi ne pas dépister systématiquement toutes les personnes qui ont pu être exposées ? Nous sommes bien plus d’une centaine. Depuis la visite de la ministre de l’Environnement, les gens sont inquiets. Certains veulent que toute leur famille soit dépistée.
La chose la plus importante est la santé des gens. Je me bats pour sauver des vies. Je voudrais créer une ONG pour défendre l’environnement au-delà de Vindoulou. Nous ne sommes pas les seuls dans cette situation. Tous ceux qui peuvent aider les communautés en difficulté doivent agir maintenant, car parfois ces communautés n’ont aucun recours et sont livrées à elles-mêmes. Nous devons nous serrer les coudes. Ça ne tombera pas du ciel. C’est aux citoyens de se battre. »
Metssa Congo n’avait pas réalisé d’étude d’impact environnemental avant d’implanter son usine en 2013, en violation de la législation congolaise. Malgré cela, le ministère de l’Industrie a autorisé Metssa à exercer ses activités. L’entreprise a affirmé avoir obtenu une licence d’exploitation en 2018 et un certificat de conformité en 2023, et a affirmé que les émissions provenant de l’usine n’étaient pas toxiques.
À la suite de la publication du rapport d’Amnesty International sur l’incapacité de l’État à protéger le droit à un environnement propre, sain et durable au Congo, y compris à Vindoulou, les autorités ont décidé de suspendre les activités de l’usine le 17 juin 2024 et ont lancé une enquête technique par le ministère de l’Environnement le 8 août 2024. Selon le ministère, l’enquête a révélé un taux élevé de plomb dans le sang des travailleurs et des résidents testés. Le démantèlement de l’usine a commencé le 19 décembre 2024 avec le retrait de la toiture et de certaines cheminées par Metssa Congo, mais le processus s’est arrêté avant d’être achevé.
Le gouvernement a ordonné à Metssa Congo de créer un fonds de solidarité, mais celui-ci n’a toujours pas vu le jour, selon Cyrille Traoré Ndembi.
Les habitants de Vindoulou continuent de demander des réparations après 10 ans d’exposition au plomb.
envoyez un tweet à la ministre de l’environnement de la république du CONGO
Avec la fermeture de l’usine Metssa Congo, une étape importante a été franchie.
Mais pour protéger le droit à la santé des habitant·e·s, beaucoup reste à faire.
Continuons nos efforts. N’oublions pas Vindoulou.
@EnvDDBC_GouvCg #Brazzaville
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