En avril et septembre 2022, King Mwamisyo Ndungo et Elias Bizimungu, défenseurs des droits humains au sein du mouvement citoyen Lutte pour le changement (LUCHA), ont fait l’objet d’une arrestation arbitraire en République démocratique du Congo (RDC). Ils ont plus tard été condamnés à cinq ans de prison par un tribunal militaire à Goma, pour avoir exercé de manière pacifique leurs droits aux libertés d’expression et d’association. Amnesty International a déclaré que ces hommes étaient des prisonniers d’opinion.
Le 29 mai 2023, Elias Bizimungu a été acquitté puis libéré. Le 27 janvier 2025, King Mwamisyo Ndungo a fui la prison lors d’une évasion massive de détenu·e·s, après que des combattants du Mouvement du 23 mars ont pris le contrôle de Goma. Ceci est son histoire.
En 2021, le président Félix Tshisekedi a décrété l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.
Il a nommé des soldats et des policiers pour remplacer des fonctionnaires civils. Il a déclaré que cela aiderait à faire face à plusieurs groupes armés dans ces provinces, afin que les civil·e·s soient mieux protégés.
Au début, nous étions contents parce qu’il nous semblait que le président était déterminé à s’occuper de ces groupes, qui causaient depuis des années de terribles souffrances aux civil·e·s.
La Constitution de la RDC limite strictement le recours à l’état de siège (ou état d’urgence) à une durée initiale de 30 jours et prévoit, si nécessaire, une prolongation de 15 jours à la fois. Mais dans ce cas, Félix Tshisekedi a reconduit l’état de siège pour une durée pouvant aller jusqu’à six mois. Et pourtant, rien ne changeait concernant la situation de sécurité.
Nous n’étions pas d’accord avec ces prolongations, parce que des gens continuaient à être tués. À Béni, le nombre de personnes tuées pendant l’état de siège par les divers combattants dans l’est de la RDC a dépassé celui des personnes tuées lorsqu’il n’y avait pas d’état de siège. L’armée et la police dictaient leur loi, utilisant l’état de siège pour extorquer de l’argent aux civil·e·s.
Appels à la fin du siège
Nous avons lancé une campagne sur les réseaux sociaux afin de réclamer la fin de l’état de siège. Ceux d’entre nous qui ont demandé l’arrêt de cette mesure ont été qualifiés d’ennemis de l’État.
Ils m’ont envoyé en prison pour avoir exprimé mes opinions contre l’état de siège. J’ai passé près de trois ans en détention arbitraire
King Mwamisyo
Les autorités de la RDC n’ont pas apprécié notre campagne. Des agents de la sûreté nationale se sont mis à notre recherche. Pour les autorités, la fin de l’état de siège signifierait la fin des actes d’extorsion visant les civil·e·s. Même avec l’état de siège en place, les civil·e·s continuent à souffrir l’oppression de ces groupes armés. L’état de siège est encore en vigueur à l’heure actuelle, et les combattants du Mouvement du 23 mars (M23) ont pris le contrôle de la moitié de la province du Nord-Kivu.
Le 2 avril 2022, j’ai été arrêté, puis présenté devant un tribunal militaire. J’ai d’abord été inculpé d’« outrage au président », puis ils ont requalifié l’infraction en « outrage à l’armée ».
Le 9 décembre 2022, le tribunal militaire de Goma m’a déclaré coupable et condamné à cinq ans d’emprisonnement. Quand j’ai fait appel, la cour a confirmé ma condamnation. Je maintiens qu’il était illégal de me faire juger par un tribunal militaire, car je suis un civil. Ils m’ont envoyé en prison pour avoir exprimé mes opinions contre l’état de siège. J’ai passé près de trois ans en détention arbitraire.
Comme vivre en enfer
J’ai été envoyé à la prison de Munzenze à Goma.
Ma vie en prison, c’était comme l’enfer. Même les animaux ne vivent pas ainsi. Cela n’a pas été facile. On peut mourir à tout moment. La prison a été construite pour 300 personnes, mais nous étions 4 000 prisonniers. C’était absolument plein. Les maladies étaient monnaie courante.
Le 16 novembre 2023, alors que j’étais encore en prison, mon père a fait une crise cardiaque et est mort. Je n’ai pas pu lui dire au revoir. Ma mère, qui est âgée et en mauvaise santé, venait me rendre visite tous les trois mois.
Ma vie en prison, c’était comme l’enfer. Même les animaux ne vivent pas ainsi. Cela n’a pas été facile. On peut mourir à tout moment. La prison a été construite pour 300 personnes, mais nous étions 4 000 prisonniers. C’était absolument plein. Les maladies étaient monnaie courante
King Mwamisyo
Un jour, des collègues de LUCHA sont venus me voir. Ils m’ont dit qu’Amnesty International avait déclaré que j’étais un prisonnier d’opinion. Ils m’ont aussi dit qu’une action était en cours pour demander ma libération. Cela m’a donné l’espoir que je serai libre un jour.
Échapper aux flammes
En janvier cette année, alors que j’étais en prison, nous avons entendu que le M23 était entré dans la ville. Le 27 janvier, le bruit des coups de feu et des bombes est devenu de plus en plus fort et s’est rapproché de la prison. Certains prisonniers ont essayé d’escalader les murs pour implorer les gardiens de nous libérer, mais les gardiens ont tiré sur plusieurs d’entre eux.
Un feu s’est déclaré dans l’aile de la prison réservée aux femmes, ce qui a eu des conséquences tragiques. Nous ne savons pas ce qui a causé cet incendie. Plus d’une centaine de femmes ont été brûlées vives. Certains de mes codétenus sont eux aussi morts en essayant de s’échapper de la prison. Les flammes s’emparaient rapidement de la prison des hommes aussi, alors nous avons dû nous enfuir.

Je me souviens que nous avons escaladé un mur d’environ sept ou neuf mètres de haut. Une fois dehors, on entendait des tirs de tous les côtés. Je n’aime pas me souvenir des scènes de ce jour-là. Quand je me rappelle ce qui s’est passé, je me sens effrayé, presque paralysé.
Pas encore libre
J’ai trouvé un endroit où des gens m’ont caché jusqu’au matin. À ce moment-là, le M23 avait déjà pris le contrôle de la ville. J’ai eu la chance d’arriver à rentrer chez moi, mais je ne pouvais pas partir, en raison de l’insécurité qui régnait dans la ville et des menaces de ce groupe rebelle contre les défenseur·e·s des droits humains. Ce fut dur pour moi. J’avais l’impression d’être passé d’une prison à une autre.
En tant que défenseur des droits humains, c’est difficile d’imaginer notre futur. Nous sommes coincés entre deux forces qui ne veulent pas de nous, le gouvernement d’un côté et les groupes armés de l’autre
King Mwamisyo
En tant que défenseur des droits humains, c’est difficile d’imaginer notre futur. Nous sommes coincés entre deux forces qui ne veulent pas de nous, le gouvernement d’un côté et les groupes armés de l’autre.

En septembre, j’ai finalement pu me rendre au bureau d’Amnesty International à Nairobi, après avoir été exilé de la RDC. J’ai reçu des lettres de milliers de personnes qui se sont battues pour ma liberté. Je vais mettre des jours à finir de lire ces lettres, mais celles que j’ai lues sont très encourageantes.
Pour l’instant, je continue à m’inquiéter pour mon futur, car je suis dans les faits « un fugitif ». J’ai l’espoir que d’une manière ou d’une autre, les condamnations prononcées contre moi, sur la base d’accusations fabriquées de toutes pièces, seront effacées et que je serai de nouveau un homme libre. J’espère que cette injustice commise contre moi appartiendra bientôt au passé.
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