Vous avez sans doute entendu parler de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques, issue du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992. Ce que l’on sait moins, c’est que deux autres conventions ont vu le jour lors de ce sommet : la Convention sur la lutte contre la désertification et la Convention sur la diversité biologique (CDB). Il a toujours été prévu que ces trois textes soient mis en œuvre conjointement, comme réponse de l’humanité à la crise environnementale mondiale. Les objectifs de la CDB, ratifiée par la quasi-totalité des pays de la planète, sont la conservation de la nature, l’utilisation durable de ses ressources (comme le bois issu des forêts tropicales) et le partage équitable des avantages entre tous.
Tous les deux ans, les États parties à la Convention sur la diversité biologique (CDB) se réunissent lors d’une « Conférence des Parties » (COP), l’instance décisionnelle au niveau mondial chargée de superviser la mise en œuvre de la convention. Cette année, il s’agit de la 17e réunion, la COP17. En 2022, face à des défis tels que la déforestation massive et le déclin des populations de nombreuses espèces menant à leur extinction, la COP15 de la CDB a adopté le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, qui fixe 23 objectifs visant à préserver la nature.
En quoi la biodiversité est-elle importante pour les droits humains ?
Une biodiversité prospère est une composante essentielle du droit à un environnement propre, sain et durable, reconnu par l’ONU en 2022.
La vie dépend de la biodiversité. Toutes les espèces vivantes sont interdépendantes, et le déclin ou l’extinction d’une espèce peut déclencher une réaction en chaîne entraînant des récoltes catastrophiques, des déséquilibres en faveur d’un prédateur majeur ou la propagation de nouvelles maladies dangereuses. Une grande partie des médicaments qui préviennent ou soignent des maladies graves sont mis au point à la suite de découvertes issues du monde naturel.
Par ailleurs, la biodiversité est au cœur des droits culturels. Toutes les cultures humaines plongent leurs racines dans la relation au monde qui nous entoure, notamment les paysages, les fleuves, les océans et les espèces non humaines, ce qui s’exprime dans les moyens de subsistance, les pratiques artisanales, les contes populaires, les chants et les croyances spirituelles à travers le monde. La culture ne se résume pas simplement aux traditions dont un peuple hérite et qu’il préserve, c’est un mode de vie à part entière qui se façonne et évolue en permanence par le biais des relations quotidiennes avec la nature. La perte de biodiversité menace donc les pratiques culturelles existantes, mais aussi la capacité des peuples à développer de nouvelles connaissances et de nouvelles manières d’être au monde.
Les menaces qui pèsent sur la biodiversité des océans sont notamment l’extraction minière en eau profonde, le réchauffement et la montée des eaux, ainsi que l’acidification des océans – ce qui peut avoir des répercussions catastrophiques sur les populations côtières et de pêcheurs.
Qu’est-ce que l’objectif « 30 d’ici 30 » ?
L’objectif le plus connu du cadre de Kunming-Montréal est appelé 30 d’ici 30 (ou « 30×30 »). Il engage les États à consacrer 30 % de la superficie des terres et des océans à des zones protégées destinées à la conservation de la nature d’ici 2030. Ces zones peuvent prendre différentes formes, mais elles impliquent généralement d’identifier et de délimiter une zone spécifique, abritant souvent déjà une biodiversité importante, et d’imposer des restrictions (voire des interdictions totales) aux activités telles que la construction, l’exploitation forestière, la pêche, la chasse et la cueillette, ainsi qu’aux industries extractives.
Cet objectif comporte plusieurs problèmes, notamment le fait que, trop souvent, il exclut de la conservation de la nature les populations qui la pratiquent depuis des siècles. La conservation est ainsi dirigée par les gouvernements nationaux et les grandes ONG environnementales, qui imposent des techniques technocratiques et souvent militarisées au détriment des connaissances scientifiques locales des premiers habitants.
Les zones protégées offrent des opportunités lucratives à ceux qui les contrôlent, grâce aux revenus touristiques ainsi qu’aux crédits carbone et biodiversité. Ce qui incite les acteurs les plus puissants à déplacer ou à priver de leurs droits les habitants d’origine. Une fois ces zones vides de toute présence humaine, elles deviennent des proies plus faciles pour les braconniers, les bûcherons illégaux et les groupes armés non étatiques.
L’un des problèmes majeurs liés à l’objectif « 30×30 » réside dans le fait que les zones protégées entraînent très souvent des violations des droits des populations autochtones et racisées, mais aussi rurales et paysannes. Elles sont parfois expulsées de force sans indemnisation suffisante, voire sans indemnisation du tout – un modèle discrédité appelé « conservation-forteresse », ou parfois autorisées à rester dans la zone protégée, mais avec des restrictions quant à leurs moyens de subsistance et leurs déplacements, restrictions bien souvent appliquées de manière arbitraire et violente.
C’est ainsi que les habitant·e·s qui cohabitaient avec des espèces non humaines dans ces régions, développant souvent des visions du monde et des pratiques culturelles sophistiquées, axées sur une interaction durable avec la biodiversité censée être protégée, se retrouvent exclus de la participation à la conservation de la nature.
En réaction, les dirigeant·e·s et les militant·e·s des populations touchées se mobilisent pour faire face à ces violations. Ils sont alors fréquemment poursuivis en justice, soumis à des violences sexuelles, voire tués, et ce bien souvent en toute impunité.
La société civile et les peuples autochtones participent-ils à la COP ?
Les organisations de la société civile et les peuples autochtones se heurtent à de nombreux obstacles pour participer à la COP, ou y prendre la parole.
Les entreprises et les organisations professionnelles ont nettement intensifié leur travail de pression pour stopper et faire reculer les mesures de protection de la biodiversité, qu’elles considèrent comme un obstacle à leurs perspectives de développement commercial. Ainsi, elles participent en grand nombre aux COP et occupent un espace qui pourrait servir à faire entendre la voix des populations concernées.
Daria Eguereva, dirigeante du peuple autochtone des Selkoupes en Russie, a participé à plusieurs réunions de la Convention sur la diversité biologique (CDB), mais ne sera pas là cette année car elle est incarcérée, après avoir été qualifiée de terroriste en raison de son travail pacifique en faveur des droits des peuples autochtones.
Les pays à faible revenu proposent que la majorité du financement soit pris en charge par les pays à revenu élevé. Ils font valoir qu’ils ne disposent pas de ces fonds, mais aussi que la crise est en grande partie due à des siècles de destruction écologique débridée imputable aux pays à revenu élevé. Ce principe est inscrit à l’article 20.2 de la Convention. Toutefois, lors de la COP15, aucun engagement concret n’a été pris par les pays à revenu élevé pour allouer ce financement, et le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal n’a pu être adopté qu’en faisant abstraction de cette demande. Dans le contexte actuel, où les pays à revenu élevé réduisent leur aide au développement et réorientent leurs finances publiques vers les dépenses en matière de défense, ce financement demeure insuffisant.
De nombreux militant·e·s et dirigeant·e·s issus des populations autochtones et paysannes soulignent que la question du financement doit être appréhendée dans le contexte du colonialisme et dénoncent ce qu’on appelle le « colonialisme vert » : le maintien des pratiques d’asservissement et d’expropriation de leurs ressources et de leurs territoires par les gouvernements et les entreprises des puissances coloniales d’hier et d’aujourd’hui.
De plus, l’engagement pris par les États d’orienter au moins 20 % des fonds destinés à la protection de la biodiversité directement vers les populations vivant dans les zones à protéger n’a pas été mis en œuvre. Au contraire, une grande partie des financements publics est allouée à des projets qui bafouent le droit des peuples autochtones à donner leur consentement libre, préalable et éclairé, et le droit des communautés racisées et paysannes à prendre part au processus de décision.
Les représentants des peuples autochtones et des groupes racisés et paysans ont mené une lutte acharnée lors de la COP15 pour garantir l’intégration de protections solides en matière de droits humains dans le cadre de Kunming-Montréal. Notamment, dans l’objectif « 30×30 », la reconnaissance et le respect « des droits des peuples autochtones et des communautés locales, y compris concernant leurs territoires traditionnels ».
Dans les zones protégées, les populations et groupes concernés se défendent afin de faire barrage aux violations des droits humains. Des membres sont agressés par des gardes des parcs nationaux, des communautés sont déplacées de force, certains membres se voient interdire de se rendre sur des sites d’importance spirituelle et de cueillir des plantes médicinales, leur droit à la consultation et au consentement libre, préalable et éclairé est piétiné, et des défenseur·e·s des droits à la terre sont poursuivis en justice.
Que peut-on envisager comme solution équitable, bénéfique pour tous ?
Afin de protéger à la fois l’environnement et les populations, il faut respecter le droit des peuples autochtones, ainsi que celui des communautés racisées et paysannes, à continuer de vivre sur leurs terres. Il faut préserver leur droit à poursuivre des pratiques durables de protection des espèces non humaines, s’appuyant sur des générations de connaissances scientifiques locales.
Par ailleurs, le droit des habitants et des peuples chassés des zones protégées à retourner sur leurs terres doit être respecté et mis en œuvre à titre de réparation. À maintes reprises, les recherches menées par des universitaires et des institutions internationales ont démontré que, lorsque ces droits fonciers sont dûment respectés et mis en œuvre, la biodiversité a plus de chances de prospérer.
Quelle est l’action d’Amnesty International ?
Amnesty International a recensé des violations des droits humains liées à la « conservation forteresse » au Cambodge, au Kenya, en Malaisie, au Népal, en Tanzanie, en Ouganda et à la frontière Brésil/Paraguay, et fait campagne en faveur de la justice pour les populations concernées. Un·e délégué·e a participé à la COP15 et sera présent·e à la COP17, pour promouvoir le renforcement des garanties en matière de droits humains et faire connaître les témoignages des militant·e·s autochtones présents à la conférence.
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