Avertissement : ce témoignage contient des récits explicites de violence à l’égard des femmes pendant leur accouchement.

La Béninoise Annick Nonohou Agani, 51 ans, est à la fois sage-femme, juriste et militante des droits humains. Elle a fondé le Réseau des Soignants Amis des Patients et coordonne une initiative de réduction des violences obstétricales et gynécologiques en Afrique francophone.

Cette sage-femme lauréate de plusieurs prix a fait naître quelque 3 000 bébés. Elle milite pour une pratique de l’accouchement respectueuse des droits humains en collaboration avec Amnesty International.

Amnesty International Bénin et ses partenaires travaillent à sensibiliser la population et les professionnels de la santé sur les droits des patient·e·s, les violences obstétricales et gynécologiques ainsi que l’accès aux soins de santé pour les personnes détenues.

« Ma mère a subi des violences obstétricales. J’avais alors 5 ou 6 ans, nous vivions au Niger. Mon père et moi avons emmené ma mère au centre de santé pour son accouchement, et on n’a pas laissé mon père entrer. Je suis donc restée seule avec ma maman.

Elle souffrait beaucoup et elle essayait d’appeler les agents de santé en soulevant son buste sur la table d’accouchement, qui était étroite. Malheureusement, elle est tombée de la table. Elle ne réagissait plus, donc j’ai appelé les agents de santé qui, sans bien vérifier sa respiration, l’ont déclarée morte. Environ une heure après, elle a recommencé à bouger et à parler donc j’ai couru pour aller chercher les agents de santé… Ils se sont moqués de moi et m’ont insultée, en disant qu’un cadavre ne parle pas ! Alors je suis sortie au dehors pour appeler à l’aide. Finalement, ma maman a mis mon frère au monde et ils ont tous les deux survécu. Mais la manière dont elle avait été traitée par ces agents de santé m’a marquée pour longtemps… Je me suis dit, quoi que je devienne plus tard, je défendrai les femmes qui donnent la vie.

Défendre les droits des femmes

Lors de mes études de sage-femme, je défendais déjà les droits des femmes. Je ne voulais pas qu’on les maltraite. J’ai commencé à exercer en 2000, et à collaborer avec Amnesty International en faisant des séances de sensibilisation auprès des communautés dans le nord du Bénin. En 2005, j’ai choisi de m’inscrire en première année de droit et j’ai soutenu ma maîtrise en droit public sur le droit à la santé.

Le fait d’être à la fois sage-femme et juriste m’a permis de mieux m’imposer pour défendre les femmes. Je militais mais j’ai constaté que seule, c’était difficile. Alors j’ai commencé à travailler avec des groupements de femmes que je connaissais à travers mes séances de sensibilisation. J’ai compris que c’est en mettant en place des réseaux de femmes qu’on susciterait les changements de comportement. J’ai fait des stages au Maroc et au Japon, où j’ai appris à faire des accouchements sans violence. En 2013, j’ai fondé le Réseau des Soignants amis des Patients et aujourd’hui je milite à l’échelle régionale. 

Jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans certaines salles d’accouchement au Bénin des sangles et des chicottes pour fouetter celles qui ne poussent pas bien.

Annick Nonohou Agani

Des violences obstétricales répandues

Les violences obstétricales, on en rencontre dans presque tous les pays du monde. La première violence, c’est de refuser au mari l’accès à la salle d’accouchement. C’est aussi de ne pas laisser à la femme le choix de la position pour accoucher. Il y a ce qu’on appelle l’expression abdominale : on continue à grimper sur le ventre des femmes pour faire pression et faire ainsi sortir le bébé.

Les accouchements sont très médicalisés. On impose parfois des césariennes inutiles. Les femmes dénudées subissent aussi des touchers répétés par de nombreux étudiant·e·s, et personne ne leur demande leur accord.  J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’apporter mon soutien à des femmes victimes de violences obstétricales qui avaient été laissées seules sur des tables d’accouchement très étroites, sans matelas, comme ce fut le cas de ma mère.

Il y a des violences normalisées car elles sont dans nos protocoles de soins. Ce sont des violences institutionnelles, comme l’épisiotomie, l’utilisation trop fréquente de la ventouse et des forceps pour faire sortir le bébé… Les accouchements violents sont normalisés et la femme est chosifiée.

Dans nos pays, on estime que pendant l’accouchement, la femme doit garder le silence, elle ne doit pas crier. La douleur est niée. Les gens disent qu’une femme qui ne supporte pas la douleur ne pourra pas accoucher d’un enfant vivant. Il y a également les violences verbales, avec des insultes liées à la sexualité. Ce qu’on entend souvent, ce sont des phrases comme : « pendant que tu jouissais pendant les rapports sexuels, tu n’as pas pensé que tu allais tomber enceinte, et que l’accouchement faisait mal ? »

On tape aussi les femmes durant l’accouchement, on les gifle. Jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans certaines salles d’accouchement au Bénin des sangles et des chicottes pour fouetter celles qui ne poussent pas bien. Parfois quand, pour ton accouchement, tu as une parente à côté de toi et que la sage-femme te frappe, ta parente peut te frapper, te gifler à son tour.

Protéger les patientes est primordial

Un cas qui m’a marquée, c’est celui d’une femme qui avait perdu son bébé à l’accouchement. Les agents de santé refusaient de lui remettre le corps parce qu’ils voulaient lui soutirer de l’argent. Le gouvernement lutte contre ces pratiques de racket, ainsi que les ventes illicites de médicaments, mais ça continue.

On doit revoir les curricula des formations des sages-femmes. Ils devraient inclure les pratiques obstétricales fondées sur les droits humains. Il serait aussi essentiel d’actualiser les protocoles de soins et de mettre à disposition tous les outils et matériels nécessaires aux accouchements sans violence. Mais à cause du patriarcat qui prédomine dans nos centres de santé, les sages-femmes qui voudraient pratiquer l’accouchement sans violence se heurtent à l’opposition des médecins. 

Les gens se demandent pourquoi en tant que sages-femmes nous irions parler de droits humains… Mais nous avons une vision, nous avons un objectif.

Annick Nonohou Agani

Avant, au Bénin, il n’y avait pas de législation pour protéger les patient·e·s. Puis, en 2021 il y a eu la loi sur la protection de la santé des personnes, qui dit que le consentement du patient·e doit être demandé et renouvelé lors des soins. Mais dans aucune loi on ne parle de violence obstétricale.

Dans la loi de 2012 sur la prévention et la répression des violences faites aux femmes, il y a bien le pan de l’accouchement mais il manque tout le reste. On n’évoque pas les cas spécifiques des femmes enceintes, des femmes en travail et des femmes en suites de couche, pourtant les femmes doivent être protégées à chacune de ces étapes. Il n’y a pas de dispositions pénales pour sanctionner les violences obstétricales.

Il faudrait une législation spécifique pour la prévention et la répression des violences gynécologiques et obstétricales.

L’activiste béninoise Annick Nonohou Agani lors d’une session de sensibilisation sur les violences gynécologiques et obstétricales. © Amnesty International Benin

Faire changer les choses

La campagne sur le droit à la santé d’Amnesty International suscite des changements. Nous avons lancé la Charte des droits et des devoirs des patients en septembre 2025 en collaboration avec l’Autorité de régulation du secteur de la santé. Nous avons fait des émissions radio et des sensibilisations communautaires dans tous les départements du Bénin. C’est la première fois qu’on parle de violences gynécologiques et obstétricales de cette manière, et dans tout le pays.

Les détracteurs, nous en avons. Les gens se demandent pourquoi en tant que sages-femmes nous irions parler de droits humains… Dans leur esprit, nous n’avons rien à voir avec tout cela. Mais nous avons une vision, nous avons un objectif. Il faut un changement de paradigme.  

La majorité des femmes ne connaissent pas leurs droits, y compris celles qui ont fait des études. Avec les réseaux sociaux aujourd’hui, certaines commencent à être informées et une femme informée ne se laissera pas faire ! Les violences commencent à régresser mais on n’en est pas encore à voir des dénonciations publiques, des dépôts de plainte…

En tant que sage-femme, juriste et militante, je libère la parole. Des violences persistent. Il faut les éliminer. »

Les violences basées sur le genre nous concernent tou·te·s, mais ensemble, nous pouvons créer un monde plus sûr pour chacun·e

Inscrivez-vous au cours en ligne d’Amnesty pour affronter et combattre les violences basées sur le genre.

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