À l’issue du conseil de Défense tenu ce mercredi matin, le Président de la République a annoncé qu’il demanderait au Parlement la prolongation de l’état d’urgence jusqu’au 1er novembre 2017, ainsi que la discussion d’une nouvelle loi pour lutter contre le terrorisme.
La veille de cette réunion, nous, associations de défense des droits, avocats et universitaires, avions envoyé un courrier au Président de la République lui demandant d’avoir le courage de ne pas renouveler une fois encore l’état d’urgence, déclaré inopérant dans la lutte antiterroriste par les missions de contrôles parlementaires qui ont eu à en connaître ces derniers mois.
Nous regrettons que le Président de la République et son gouvernement aient annoncé, aussi rapidement et sans concertation des acteurs de la société civile qui travaillent sur le sujet, leur volonté de renouvellement de l’état d’urgence.
Leur engagement à évaluer les politiques publiques trouvait pourtant sur le sujet de l’état d’urgence un motif impérieux d’être mis en pratique immédiatement : qu’en est-il de l’évaluation de l’efficacité et de la constitutionnalité du mille-feuilles juridique sécuritaire mis en place ces 5 dernières années au fil des différentes loi antiterroriste (5 en 3 ans) ? Alors que de plus en plus souvent les mesures antiterroristes, ou liées à l’état d’urgence, sont appréhendées par les spécialistes comme relevant de la communication politique davantage que de la logique opérationnelle, quelle évaluation a été faite sur l’impact sur l’état de droit, les libertés fondamentales ou la cohésion sociale ? De même, la réflexion sur une réorganisation des services de renseignement, telle qu’annoncée par le Président, au profit d’une meilleure lutte antiterroriste ne devrait-elle pas être menée à son terme avant toute proposition de nouvelle loi antiterroriste ou sécuritaire ? »
Nous rendons ici public notre courrier au Président qui reprend de façon synthétique la plupart des revendications que nous portons. De par nos expériences respectives, nos travaux, et le dialogue avec certaines institutions, nous avons acquis la conviction de l’inefficience de l’état d’urgence et de son caractère contre-productif.
Signataires :
Organisations: Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture – Action Droits des
Musulmans – Amnesty International France – Club Droits Justice et Sécurités –
European Prison Litigation Network – Human Rights Watch – La Quadrature du
Net – Ligue des Droits de l’Homme – Observatoire International des Prisons –
Syndicat des Avocats de France – Syndicat de la Magistrature
M. Emmanuel MACRON
Président de la République
Palais de l’Elysée
55 rue du Fg Saint-Honoré
75008 Paris
Paris, le 23 mai 2017
Objet : appel
à la non prorogation de l’état d’urgence.
Monsieur
le Président de la République,
Le Conseil de Défense et de Sécurité nationale que vous avez convoqué
demain se réunira moins de deux jours après que le Royaume-Uni a été durement
frappé par une action terroriste. Nous souhaitons d’abord exprimer notre
solidarité à l’égard des victimes et de leurs proches. Ce drame ne vous dégage
toutefois pas de la responsabilité que vous confie la Constitution de rétablir
le fonctionnement régulier des institutions. L’état d’urgence ne favorise en
rien la protection de nos concitoyens et empêche au contraire de concevoir une
réponse de long terme à la menace du terrorisme international.
Nous, membres
actifs de la société civile, assistons avec inquiétude à ce basculement
normatif se diffusant durablement dans le droit en portant une atteinte
insupportable aux libertés fondamentales, libertés pour la garantie desquelles
nous nous battons et que nous ne voulons pas
voir réduites sous la pression de la menace terroriste.
La menace qui pèse sur la France – comme sur d’autres pays d’Europe et
du monde – reste et restera longtemps élevée. Plus de 18 mois après son déclenchement, face à une menace
terroriste persistante et latente, les conditions juridiques de prorogation de
l’état d’urgence – le péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre
public – ne sont pas réunies.
Nous pensons que la
seule audition des services de renseignement ne vous suffira pas pour avoir une
vision complète de la situation. L’appréciation objective de la situation
actuelle commande d’entendre l’ensemble des acteurs (juristes spécialisés,
universitaires, avocats spécialisés, associations qui accompagnent les
personnes visées par les mesures, éducateurs, médiateurs…) qui vous éclaireront
sur les effets toxiques de l’état d’urgence, pour certaines communautés comme
pour l’ensemble de la société française, ainsi que sur l’efficacité de la lutte
contre le terrorisme elle-même.
De par nos expériences respectives, nos travaux, et le dialogue avec les institutions,
nous avons acquis la conviction de l’inefficience de l’état d’urgence et de son
caractère contre-productif. Nous faisons ici écho aux bilans dressés par la
commission des lois de l’Assemblée nationale chargée du contrôle parlementaire
de l’état d’urgence et par des autorités indépendantes, comme le Défenseur des
droits, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme ou encore le
Commissaire européen des droits de l’Homme.
La commission d’enquête parlementaire sur les moyens mis en œuvre dans
la lutte contre le terrorisme a affirmé clairement que « s’il a été réel, cet effet déstabilisateur, lié à la surprise
des opérations menées, semble s’être rapidement amenuisé ». En
contournant la justice antiterroriste, en épuisant les forces de sécurité,
l’état d’urgence s’avère même à long terme non seulement inefficace, mais aussi
contre-productif.
Nous tenons par ailleurs à vous rappeler le coût, social, politique et
institutionnel très élevé de l’état d’urgence qui autorise des mesures
impliquant des atteintes graves aux libertés individuelles sans contrôle en
amont du juge judiciaire et sans que le contrôle a posteriori du juge administratif permette de compenser cet
absence de contrôle a priori. Un régime d’exception ne saurait durer si longtemps impunément pour la République
et ses citoyens. Il tend à fragiliser la séparation et l’indépendance des pouvoirs, en particulier au prix d’une
dé-judiciarisation s’installant durablement dans notre paysage juridique. Notre
droit commun, déjà de plus en plus imprégné de dispositions dérogatoires aux
principes fondamentaux de la Constitution, se retrouve de facto
disqualifié par la longueur de l’état d’urgence, et cela nous inquiète pour
l’avenir.
Monsieur le Président, vous avez plusieurs fois affirmé que vous
souhaitiez réconcilier la France. Des vies ont été et sont encore bouleversées
par des mesures disproportionnées et discriminatoires : assignations à
résidence se prolongeant de manière indéfinie, fermeture prolongée et non
motivée de certains lieux de culte, multiplication des contrôles au faciès
stigmatisant les personnes de confession musulmane ou supposée telle, autant
d’éléments dont l’efficacité dans la lutte contre le terrorisme n’a jamais été
démontrée… Au fil des mois, nous avons
documenté de nombreux abus
commis contre des personnes en vertu des pouvoirs d’exception conférés par
l’état d’urgence.
A cet égard, l’avis rendu le 18 mai 2017 par la Commission Nationale
Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) sur la prévention de la
radicalisation, confirme que les « signes de radicalisation »,
souvent faibles, donnent lieu à des mesures disproportionnées, aussi bien
administratives que judiciaires, témoignant des effets contre-productifs des mesures
prises. L’état d’urgence est un facteur de division interne de la société
française, ne pas le renouveler serait une marque de courage et un pas en avant
vers une réflexion sur la résolution à moyen et long terme de la menace
terroriste dans une société multiple et apaisée.
Vous aurez noté que ni l’Allemagne ni la Belgique, également touchés
par des attentats, n’ont eu recours à un régime juridique d’exception tel que
l’état d’urgence. En revanche, la
France s’illustre négativement, en étant l’un des seuls pays du Conseil de
l’Europe qui dérogent, avec l’Ukraine et la Turquie, à l’application de la
Convention européenne des droits de l’Homme.
Nous rejoignons enfin la déclaration de Monsieur le ministre de l’Intérieur
Gérard Collomb faite le 19 mai 2017, selon laquelle « à un moment donné, il faudra sortir de
l’état d’urgence ». Nous pensons que ce moment est venu.
Nous invitons donc le gouvernement à ne pas soumettre au Parlement
de projet de loi pour proroger une sixième fois l’état d’urgence.
Nous nous tenons à votre disposition pour nous entretenir de ce sujet
avec vous, ou avec vos proches collaborateurs.
Veuillez agréer,
Monsieur le Président, notre très haute considération
Organisations
signataires :
Action des
Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT-France), Action Droits des
Musulmans, Amnesty International France, Club Droits Justice et Sécurités, European
Prison Litigation Network, Human Rights Watch, La Quadrature du Net, Ligue des
Droits de l’Homme, Observatoire International des Prisons – section française,
Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature.
Avocats signataires
Me Arié
Alimi, Me Asif Arif, Me William Bourdon.
Copies :
– M. le Premier ministre, Mme la ministre de la Défense, M. le ministre de l’Intérieur,
M. le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, M. le Garde des Sceaux,
ministre de la Justice.
– M. le Défenseur des Droits, Mme la Présidente de la CNCDH.