La guerre au Soudan est une guerre sans fin. Elle renaît sans cesse de ses cendres, depuis plus de vingt ans. Une spirale de violences qualifiée par l’ONU de « pire crise humanitaire et de déplacement au monde ». Le photographe Jérôme Tubiana et le romancier soudanais Abdelaziz Baraka Sakin en ont été les témoins directs. Regards croisés sur cette tragédie.
Par Jérôme Tubiana (photos), Abdelaziz Baraka Sakin (texte) et Xavier Luffin (traduction)
| JÉRÔME TUBIANA | ABDELAZIZ BARAKA SAKIN |
| Depuis plus de vingt ans, cet auteur et photographe mène des enquêtes de terrain et des missions pour des ONG (en particulier Médecins sans frontières, dont il est conseiller aux opérations depuis 2021) et des think tanks (International Crisis Group, Small Arms Survey). Il est notamment l’auteur du récit photographique Chroniques du Darfour (éd. Glénat avec Amnesty International, 2010). | Né au Soudan, ce romancier arabophone et polyglotte fut employé aux impôts, professeur, maçon, et formateur pour l’Unicef, Save the Children au Darfour et la Banque mondiale. Emprisonné, battu et censuré depuis 2011, il s’est exilé en 2012 vers l’Autriche puis la France. Il a publié chez Zulma quatre romans, dont Le corbeau qui m’aimait (2025) qui relate la vie de réfugiés soudanais à Calais. |
Je me rends au Soudan depuis plus de vingt ans, dans le cadre de missions humanitaires. Mon travail est aussi de témoigner, notamment par la photographie, de la situation de ce pays, sans cesse déchiré par des conflits. Il m’est arrivé de revenir sur les lieux de mes premiers passages. Quelquefois, je retrouve des personnes que j’avais photographiées. Certaines ont simplement vieilli et tentent encore de survivre, y compris parfois en prenant les armes. Beaucoup d’autres sont mortes, rejoignant les centaines de milliers de victimes de conflits inextricables.
Depuis avril 2023, une nouvelle guerre civile prend en otage la population [estimée à 50,4 millions en 2024], dans une indifférence quasi générale. Pourquoi le monde s’intéresse-t-il si peu au sort du Soudan ? Je me
suis souvent posé la question, et, comme tous mes amis soudanais, je considère que ce manque d’attention est une faute morale.
Même si je sais que la médiatisation ne suffira sans doute pas à mobiliser les décideurs internationaux ni à leur donner le pouvoir de mettre fin aux violences, j’essaie, à mon niveau, d’alerter, de raconter. Je ne suis pas le seul. Dans les livres du grand romancier soudanais Abdelaziz Baraka Sakin, exilé depuis quatorze ans, j’ai retrouvé ces lieux et ces visages que j’ai photographiés. À leur lecture, la rencontre de nos deux univers m’a semblé évidente. Ainsi, pour La Chronique, nous avons réuni ses mots et mes photos, afin de retracer, ensemble, vingt ans de tourments au Soudan.
Abdelaziz m’a envoyé ses premiers textes en octobre dernier. Je me trouvais alors à Um Baru, au nord-ouest du Soudan, à une journée de route de la ville assiégée d’El-Fasher. Nous n’avions plus de nouvelles de nos amis sur place. Les connexions étaient coupées, et, chacun de notre côté, nous tentions de reconnaître des visages sur les vidéos circulant sur les réseaux sociaux : exécutions de masse ou foules de prisonniers. Ce conflit oppose l’armée régulière aux Forces de soutien rapide. Ces dernières, héritières des Janjawid, étaient en train de commettre un terrible massacre à El-Fasher. L’histoire se répétait.
Jérôme Tubiana

2003 – AUX ORIGINES DU CONFLIT
Sous le régime autoritaire d’Omar el-Béchir, le Soudan est en proie à plusieurs conflits en 2003. Tandis que les gouvernements successifs mènent une guerre civile contre des rébellions au Soudan du Sud, presque sans interruption depuis l’indépendance du pays en 1956, une nouvelle insurrection éclate au Darfour, dans l’ouest.
Deux mouvements rebelles recrutant parmi des communautés non arabes – l’Armée de libération du Soudan (ALS) et le Mouvement pour la justice et l’égalité (JEM) – prennent les armes pour dénoncer la marginalisation politique et économique de leur région. Le régime d’Omar el-Béchir riposte en s’appuyant sur les milices Janjawid, qui recrutent parmi les communautés arabes. Leur campagne de terre brûlée, accompagnée de massacres, de viols systématiques et de déplacements forcés, provoque la mort d’environ 300 000 personnes. Ces crimes vaudront à Omar el-Béchir des mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité et génocide. Si un accord de paix est signé en 2005 avec la rébellion du Sud, le Darfour demeure durablement instable.
ﻋﺒﺪ اﻟﻌﺰﻳﺰ ﺑﺮﻛﺔ ﺳﻜ“« Nettoyez » [« Amsa bas », écrit en arabe sur ce mur incendié], « brisez », « pas de survivants ! ». Ces mots ont été prononcés par un célèbre criminel de guerre, Ahmad Haroun, recherché par la Cour pénale internationale depuis 2007. « Nettoyez » signifie « détruisez tout » : les humains, les hommes comme les femmes et les enfants, les animaux, les maisons et même les récoltes. « Brisez » signifie détruisez avec violence, brisez tout ce qui est devant vous, sans pitié. « Pas de survivants » signifie tout simplement : "Nous ne voulons pas de prisonniers. » Donc, il faut tuer les prisonniers. Le même individu a utilisé une autre phrase pour encourager à tuer les captifs : « Nous ne voulons pas de frais administratifs » – c’est un synonyme de l’expression précédente.”

2006-2011 – ACCORDS FRAGILES ET RECHUTES
Plusieurs accords de paix sont signés entre 2006 et 2011, mais restent partiels et fragiles. En 2007, la Cour pénale internationale émet des mandats d’arrêt contre des responsables soudanais pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, tandis que les rebelles du JEM lancent une attaque sans précédent contre Khartoum. La guerre civile entre le Nord et le Sud se conclut par l’indépendance du Soudan du Sud en juillet 2011, mais elle se poursuit au Darfour et reprend dans deux autres provinces frontalières du Soudan du Sud, le Kordofan du Sud et le Nil Bleu.
“Ce trou ressemble à un tableau d’un artiste postmoderne qui aurait perdu la raison, à un tourbillon d’eau dans un fleuve de boue, à une tempête de sable, on pourrait aussi y voir un nid de cigogne. En réalité, c’est un leurre militaire. Les rebelles recouvrent entièrement les vitres du véhicule avec de la boue, puis en ôtent une toute petite partie, juste assez pour que le chauffeur puisse voir à travers. Ainsi, les rayons du soleil ne se reflètent pas sur les vitres et ne trahissent pas la position du véhicule à l’aviation gouvernementale.”

2007-2020 – LES CASQUES BLEUS DE LA MINUAD
La Mission des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour (Minuad), forte de 20 000 à 27 000 militaires, est déployée en 2007 pour protéger les civils, faciliter l’aide humanitaire et soutenir les
efforts de paix. Elle prend fin en décembre 2020, alors même que le Darfour connaît une résurgence des violences, négligée aussi bien par le gouvernement de transition civilo-militaire qui a renversé Omar el-Béchir que par la communauté internationale.
“À Nyala, au Darfour du Sud, certains surnomment la Minuad « UN-necessar African Mission in Darfur » [jeu de mots autour de l’acronyme « UN » (United Nations) pour dénoncer l’inefficacité perçue de la mission]. Ils s’en moquent en décrivant les casques bleus comme des soldats faisant du tourisme militaire. Cela exprime bien ce que pensent les Darfouris de ces soldats de la paix, incapables de les protéger, d’intervenir militairement contre les criminels et même d’écrire des rapports honnêtes sur la situation. Ici, trois des casques bleus se trouvent à bonne distance du feu et de la fumée obscurcissant le ciel. On peut aussi voir le soldat onusien au premier plan, debout, observant la scène tandis qu’un autre derrière semble tendre la main et demander de l’aide pour garder son équilibre. Quant au troisième, il avance lentement, comme Armstrong posant un pied sur la lune pour la première fois. J’ai travaillé durant trois ans avec la Minuad. En tant que représentant de l’Unicef, je formais les casques bleus et les soldats de l’armée nationale, mais aussi des milices, à la protection de l’enfance en temps de guerre, à la prévention de la violence contre les femmes et aux règles internationales des conflits. J’ai pu constater l’impuissance de cette mission à protéger les civils, et aussi leurs propres abus.”
2011-2016 – LES ARMES INTERDITES
En mai 2011, avant même l’indépendance du Soudan du Sud, la guerre reprend dans les monts Nouba (Kordofan du Sud) entre le gouvernement et les rebelles du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord). L’aviation gouvernementale bombarde régulièrement des villages et des infrastructures civiles, comme l’hôpital de Gidel, tuant patients et soignants. Ces attaques font partie d’une campagne pour « nettoyer » la zone des rebelles, aggravant la situation humanitaire et les déplacements1.
1— Selon Amnesty International, les FAS ont utilisé des armes chimiques au Darfour
en 2016 (voir le rapport « Terre brûlée, air empoisonné », amnesty.fr).

“Les monts Nouba sont protégés par des montagnes, des rivières, des forêts. L’armée régulière et les milices arabes rencontrent des difficultés pour y affronter le SPLM-N. Les chefs rebelles savent comment piéger l’infanterie de l’armée régulière. En représailles, l’armée a recours à des avions Antonov russes pour pilonner la région avec toutes sortes de bombes, y compris des armes prohibées par les conventions internationales. Les populations se réfugient dans les grottes et les soldats rebelles dans leurs tranchées, mais aussi dans les écoles et les bâtiments civils. Ce soldat de 23 ans, Ayyoub Awad, est un rescapé de ces bombes. Parfois, les corps sont si calcinés qu’il est impossible d’identifier les victimes.”
2012 – LA MARCHE DE LA SURVIE
En septembre 2011, deux mois après l’indépendance du Soudan du Sud, des combats opposent les forces gouvernementales au SPLM-N dans l’État du Nil Bleu, à l’est. Le conflit, de nouveau lié à la marginalisation politique de cet État, touche les collines d’Ingessana, provoquant la fuite de milliers de civils vers les zones tenues par le SPLM-N, puis vers le Soudan du Sud.

“Guidée par la mère, cette famille de l’ethnie des Ingessana marche en quête d’un refuge. Dans leur langue, on appelle le chef d’un groupe kadal ma fan, ce qui signifie « le grand taureau-guide ». Or, depuis le début du conflit, en l’absence des hommes, ce sont les femmes qui doivent mener les enfants en lieu sûr. En 2011, des centaines de personnes furent tuées et des milliers d’autres durent fuir, en particulier les membres des ethnies uduk, maban, ingessana, burun et jumjum. La plupart des survivants ont pris la fuite jusqu’à Kurmuk, encore sous le contrôle du SPLM-N. De là, ils se sont rendus jusqu’au camp de réfugiés de Koubri Khamsa, en Éthiopie. Un long et pénible exode, à pied, sur une terre rocailleuse et escarpée, infestée de bêtes sauvages, comme les hyènes. Leur périple dura plus de dix jours. Lorsque la guerre de 2011 a éclaté, j’étais le responsable des projets de la Banque mondiale à Kurmuk, au Nil Bleu.J’en suis sorti vivant, mais l’armée soudanaise ainsi que les milices alliées au gouvernement ont détruit ma maison et t out pillé. J’ai dû fuir au Caire, puis en Europe.”État du Nil Bleu, 2012.

2013-2018 – LES GERMES DE LA DIVISION
Au Soudan du Sud, indépendant depuis le 9 juillet 2011, une nouvelle guerre civile éclate le 15 décembre 2013 entre le président Salva Kiir (SPLM, de l’ethnie dinka) et son vice-président Riek Machar (SPLM-In Opposition, de l’ethnie nuer). Les tensions politiques dégénèrent en affrontements ethniques. Le conflit cause des centaines de milliers de morts, 4 millions de personnes déplacées et une famine massive, avant de fragiles accords signés en 2018 et régulièrement violés depuis.
“Au Soudan, dès qu’un conflit prend fin, il continue de se développer sous terre, attendant le moment opportun pour renaître. Le germe de la division entre Salva Kiir et Riek Machar est toujours présent. Exactement comme dans cette légende nuer : « Un être humain ne meurt jamais totalement, même après avoir été enterré, car son cadavre repousse… » Après la sécession du Soudan du Sud en 2011, les habitants du nouveau pays n’ont jamais pu se reposer, sinon pendant deux ans à peine, avant que le conflit ne reprenne entre les compagnons d’hier, les artisans de l’indépendance. Un soldat demande au commandant du groupe :‒ Allons-nous mourir dans cette guerre, comme nos compagnons hier ? Son chef lui répond en caressant son arme :‒ As-tu peur de la mort ? Le soldat se tait, mais lorsque le chef répète la question,
il répond :‒ Je préfère la vie. Alors le chef éclate de rire, laissant apparaître ses dents jaunies par le tabac, avant de dire :‒ Personne ne meurt, si on te tue, tu pousseras de nou veau, comme les grands tecks, tous ceux qui sont morts ont repoussé, tu le sais bien, ton grand-père ne te l’a-t-il
jamais raconté ? Le soldat baisse la tête, puis regarde dans l’autre direction, pour que le chef ne voie pas ses larmes.”

2013-2026 – LE PHÉNIX JANJAWID
En 2013, le pouvoir soudanais est confronté à une, mutinerie de ses supplétifs (milices Janjawid). Il crée alors une force, plus officielle et mieux armée, pour y intégrer ceux qui, parmi eux, semblent les plus loyaux. Les Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti, sont d’abord placées sous l’autorité des services de renseignement, puis reconnues en 2017 comme « force régulière », ne répondant plus qu’au président el-Béchir lui-même. Elles disposent d’un statut parallèle à l’armée et de ressources propres.
“Les FSR sont encore appelées localement Janjawid. Selon certains, ce nom tire son origine de l’expression « Jim jawad », un cavalier portant un fusil de type G-3, ou bien « Jinn jawad », un djinn juché sur un cheval. En réalité, c’est un mot local désignant portent des armes automatiques, montent des chevaux ou des chameaux. La plupart ont été armés et entraînés par l’armée gouvernementale, afin de se débarrasser des mouvements rebelles du Darfour. Le terme « janjawid » s’est répandu après 2002, lors de l’apparition des mouvements rebelles, mais avant cela on les appelait de brigands et coupeurs de route issus des tribus arabes du Darfour et des pays voisins. Ils diverses manières : les cavaliers, les nomades, les moudjahidine, les forces amies, les forces éphémères, les forces montées, les garde-frontières, et encore de bien d’autres
manières selon les intérêts du pouvoir. Malgré l’emprise du gouvernement central sur les Janjawid, ils sont restés fidèles à leurs chefs tribaux. Sur la photo, des FSR montent la garde devant un point d’eau où s’abreuvent les chameaux de leur chef, le général Hemedti. Le jeune soldat se dit intérieurement : « Je ne sais pas pourquoi je suis là à garder les chameaux de Hemedti, je voudrais être dans mon village, mais ma mère a peur de la honte et du scandale : si j’étais resté là, on aurait dit de moi que j’étais une femme, la chanteuse du village m’insulterait, mieux vaut mourir que de rester au village. Je ne peux pas fuir, car je ne sais pas où aller, et je ne peux pas vivre dans les camps où vivent les réfugiés noirs. Même si la guerre prend fin, les chameaux ont besoin de soins, d’être gardés, d’être abreuvés, on ne me laissera pas partir, alors vais-je passer toute ma vie ici ? »”

2018-2023 – LA RIVALITÉ DES GÉNÉRAUX
En décembre 2018, des manifestations éclatent contre la hausse du prix du pain, réclamant la fin des trente ans de dictature d’Omar el-Béchir. L’armée et les FSR le chassent du pouvoir le 11 avril 2019, mais massacrent des centaines de manifestants prodémocratie le 3 juin. Un fragile gouvernement civilo-militaire prend alors le pouvoir. Il est renversé en 2021 par un coup d’État mené conjointement par l’armée et les FSR. Cependant, une fois seuls au pouvoir, leur alliance se fracture, notamment sur la question de l’intégration des FSR dans l’armée : le 15 avril 2023, les combats entre les deux forces embrasent Khartoum, avant de s’étendre au reste du pays.
“Le Soudan n’est pas un État au sens moderne du terme. À mon avis, le Soudan n’est qu’un État fantôme, où le tribalisme et le communautarisme règnent, constituant même des piliers du système des partis et de l’organisation po litique. Dans ce contexte, le sport ne peut réparer ce que la politique détruit. Oui, on peut comprendre pourquoi chacundes deux garçons sur la photo s’est rangé dans un camp différent pendant la guerre,se combattant les armes à la main. Chacun s’est replié sur sa tribu, a pris les armes, contre son camarade de sport, oubliant les moments de joie, de défaite et de victoire qui les avaient réunis tant de fois sur le terrain.”
2024- 2025 – LE SIÈGE D’EL-FASHER
Capitale du Darfour du Nord, El-Fasher a vu sa population exploser depuis 2006, atteignant de 1,5 à 2 millions de personnes entre 2023 et 2025, avec l’afflux de réfugiés et de déplacés. Dernier bastion des Forces armées soudanaises (FAS) dans la région, la ville est assiégée par les FSR à partir de mai 2023. Sa chute, en octobre 2025, s’accompagne d’exactions de grande ampleur – exécutions sommaires, viols et enlèvements.

Autrefois amis, les lutteurs se sont divisés selon des lignes tribales : les Nouba ont rejoint l’armée, et les Arabes ont rejoint les FSR. à d’autres fuyards l’ayant précédée et que les Janjawid leur ont pris. Après leur avoir dérobé l’eau, ils ont laissé les récipients vides et sont repartis ailleurs pour harceler des déplacés. Tout au long de la route, la femme parle à son âne :
« Dépêche-toi, l’âne, applique-toi bien… Si les Janjawid – que Dieu et le prophète les maudissent – nous trouvent, si jamais on tombe sur eux, ils vont te capturer pour te faire travailler dans les mines d’or, ils te feront porter d’énormes sacs qui te briseront le dos, ils ne te donneront rien à manger, car il n’y a rien à manger en fait, ils ne te donneront pas d’eau non plus, or toi tu as besoin de boire beaucoup, mais eux, ils ont besoin d’eau pour leur travail dans les mines, alors toi, tu vas mourir et moi, je serai bien triste. Et moi, que vont-ils me faire ? Vont-ils me violer, moi qui suis vieille désormais ? Oh mon Dieu, l’âne, marche un peu plus vite, nous serons bientôt sortis de la zone sous le contrôle des Janjawid, dépêche-toi, dépêche-toi, l’âne… »”

2023-2026 – CRIMES DE GUERRE
Depuis 2023, les FAS et les FSR ont toutes deux commis des atrocités qualifiées de crimes de guerre par l’ONU : viols collectifs, pillages systématiques, blocus humanitaires plongeant des populations entières dans la famine. Des exécutions sommaires sont imputées aux FSR à El-Fasher et dans le camp voisin de Zamzam, et des bom bardements indiscriminés sont menés par les FAS sur Khartoum.
« Honore les morts en leur donnant une sépulture », conseille la sagesse populaire. Les gens ne savent pas s’il s’agit ou non d’un passage du Saint Coran, mais cela les oblige à ne pas abandonner les cadavres. Peut-être qu’ils pensent aussi à leur propre sort, dans une région où la mort p eut survenir à tout moment, pour le motif le plus futile : tuer ne coûte que quelques balles, deux dans le corps, une seule dans le cœur ou dans la tête. On peut même forcer la victime à creuser sa propre tombe avant de l’y enterrer vivante, c’est un spectacle amusant aux yeux des Janjawid. Sur la photo, le plus âgé récite la première sourate du Coran, celle que tous connaissent par cœur, puis tous pour suivent par quelques prières demandant à Dieu d’accorder au mort sa miséricorde, lui permettant ainsi de rejoindre le paradis avec les martyrs et les hommes pieux.”
2023-2026 – LA PLUS GRANDE CRISE DE DÉPLACEMENT INTERNE AU MONDE
Depuis la dernière guerre civile qui a débuté en avril 2023, plus de 12 millions de personnes ont été déplacées. Près de 10 millions d’individus sont des déplacés internes au Soudan, tandis que 2,5 millions ont franchi les frontières vers le Tchad, l’Égypte et l’Éthiopie. Du jour au lendemain, ces personnes ont tout perdu.

“Oui, c’est un moment de joie, c’est très rare qu’une fille retrouve ses parents, malgré la triste histoire qui est la leur : « Nous sortions d’El- Fasher, tous les sept, on a croisé des Janjawid sur la route, ils nous ont tout pris, nos téléphones portables, notre argent, même nos bagues, nos habits et nos chaussures, ils ne nous ont rien laissé. Après ça, ils nous ont dit qu’ils pouvaient nous conduire à Tawila, si on les payait suffisamment. On leur a dit qu’on n’avait plus d’argent, qu’ils nous avaient tout pris, alors ils ont répondu : on sait bien, mais vos proches à Tawila ont plein d’argent, on va vous emmener chez eux, mais on va garder votre jeune frère en otage, et lorsque l’un d’entre vous reviendra avec la somme demandée, on le libérera. À propos, sachez qu’on a peu de patience. »”
DES VIES DÉCHIRÉES
« Cette guerre, c’est de la folie », alertait le 1er mars 2026 la coordinatrice humanitaire de l’ONU au Soudan. Drones et bombardements frappent désormais les écoles, hôpitaux et lieux de culte. Et la militarisation croissante de la société – marquée notamment par le recrutement d’enfants – assombrit encore les perspectives.

“Au Darfour, en temps de guerre, lorsqu’on dit au revoir à quelqu’un, on sait qu’on ne le reverra plus. C’est la norme. Il arrive exceptionnellement que la personne sur le départ et celle qui reste survivent, à condition que le voyageur ne tombe pas sur des miliciens en route et que le véhicule ne saute pas sur une mine, transformant le départ en voyage dans l’au-delà. Celui qui reste n’est pas davantage en sécurité, même au sein de sa maison, car des hommes armés, qu’ils soient miliciens des FSR ou soldats de l’armée, risquent d’attaquer son village. Les habitants voient alors leur maison en flammes, et, une fois qu’une des deux parties a gagné la bataille, les survivants peuvent être accusés de collusion avec l’ennemi. Bien sûr, si le survivant est une femme, on sait ce qui l’attend, et si c’est un homme, son sort sera douloureux et fatal. C’est pourquoi, dès que des gens se disent au revoir, les larmes coulent.”
“Cet homme se donne en spectacle à chaque occasion : ici, une cérémonie visant à collecter des fonds pour rouvrir les écoles locales de Tawila. Il fait partie de ces gens qu’on appelle les Majanin [« fous », en arabe]. Il a perdu la raison après le pillage de son magasin de parfums par les FSR, qui considèrent les biens des civils comme un butin de guerre, tout comme les femmes. Ils ont donc le droit de les violer et de les vendre, ce ne sont que des objets dont ils peuvent disposer légalement, car ils croient que Dieu les leur a offertes.”

CHONOLOGIE
1955-1972
Première guerre civile opposant le gouvernement central à la rébellion du Sud aspirant à une autonomie.
Accord de paix en 1972.
1983-2005
Deuxième guerre civile au sud, qui s’étend au Kordofan du Sud et au Nil Bleu. Accord de paix global en 2005.
1989
Coup d’État d’Omar el-Béchir qui suspend la Constitution et impose la charia, aggravant les tensions Nord-Sud.
2003
Début de la guerre au Darfour.
2009
La Cour pénale internationale émet un premier mandat d’arrêt contre Omar el-Béchir.
2011
Indépendance du Soudan du Sud.
2019
Chute du président el-Béchir après des manifestations massives. Transition menée par un gouvernement
civilo-militaire.
2023
Début de la guerre entre les FAS, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les FSR du général Mohamed Hamdan Daglo (Hemedti).
LEXIQUE
ALS : ARMÉE DE LIBÉRATION DU SOUDAN
Groupe rebelle du Darfour, fondé en 2003 et recrutant parmi les communautés non arabes. Ce groupe historique n’existe plus en tant que tel puisqu’il s’est divisé en plusieurs factions.
FORCES CONJOINTES
Coalition de groupes rebelles du Darfour, alliée aux FAS contre les FSR depuis 2024.
FSR : FORCES DE SOUTIEN RAPIDE
Créées en 2013, héritières des milices Janjawid, dirigées par le général Daglo, alias Hemedti, les FSR sont en guerre contre l’armée soudanaise.
JEM : MOUVEMENT POUR LA JUSTICE ET L’ÉGALITÉ
Groupe rebelle du Darfour, fondé en 2003 et recrutant essentiellement parmi la communauté zaghawa.
Aujourd’hui membre des Forces conjointes, le MJE combat les FSR aux côtés de l’armée soudanaise.
JANJAWID
Surnom donné aux miliciens arabes, armés par le gouvernement soudanais en 2003 pour réprimer
les rebelles et les communautés non arabes du Darfour.
FAS : FORCES ARMÉES SOUDANAISES
Armée régulière du Soudan,dirigée par le général al-Burhan, en guerre ouverte contre les FSR
depuis avril 2023.
SPLM : MOUVEMENT POPULAIRE DE LIBÉRATION DU SOUDAN
Groupe rebelle majoritairement sud-soudanais fondé en 1983. Il signe l’accord de paix global en 2005 menant à l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, État qu’il dirige depuis. La branche du nord du Soudan (SPLM-N) reprend alors la lutte.
SPLM-N : MOUVEMENT POPULAIRE DE LIBÉRATION DU SOUDAN-NORD
Groupe rebelle formé en 2011 après l’indépendance du Soudan du Sud.Il reprend la lutte dans les régions du Kordofan du Sud et du Nil Bleu avant de se diviser en trois factions.
SPLM-IN OPPOSITION
Groupe rebelle du Soudan du Sud formé en 2013 par Riek Machar, vice-président du nouvel État
jusqu’à son arrestation. Il s’oppose au président Salva Kiir lors de la guerre civile sud-soudanaise. Il recrute principalement parmi la communauté nuer, tandis que le gouvernement est dominé par les Dinka
