Banda Aceh, novembre 2025. Une agente de la police islamique de Banda Aceh porte la tenue de bourreau. Ses yeux masqués ajoutent à la théâtralisation de la scène.
@ Pierre Terraz

Malik Mahmud Al Haythar, ancien chef séparatiste, reste le patron religieux et coutumier d’Aceh. Il légitime la flagellation publique au nom de l’ordre social, alors que l’Indonésie est liée depuis 2006 par un pacte international interdisant la torture.

Couv La Chronique 473 juin 2026

Extrait du dossier de La Chronique 473 (juin 2026)

– Propos recueillis par notre envoyé spécial à Aceh (île de Sumatra), Indonésie : Paul Boyer (texte). Photos : Pierre Terraz.

Dans son immense palais aux couloirs silencieux, Malik Mahmud Al Haythar, 87 ans, nous accueille en grande pompe : « Nous nous sommes battus pour l’indépendance, que nous avons obtenue, et pour la mise en place de la loi islamique », lance-t-il avec fierté. Très jeune, il est membre du groupe Darul Islam, partisan d’un État islamique en Indonésie. Par la suite, la vie de Malik Mahmud Al Haythar se confond avec celle du Mouvement pour un Aceh libre (GAM). Il en est le ministre des Affaires étrangères en exil, alors que le GAM, créé en 1976, proteste contre l’autoritarisme de Suharto – au pouvoir de 1967 à 1998 – et les maigres retours économiques de l’exploitation gazière d’Aceh. Durement réprimé par l’armée, le mouvement fait profil bas pendant une dizaine d’années. Mais, au début des années 1990, il reprend ses activités contre l’État central indonésien. Malik Mahmud Al Haythar y occupe un rôle essentiel. À l’époque, il présélectionne notamment des recrues volontaires dans la province d’Aceh pour les envoyer dans la Libye de Kadhafi. « Près de 3 500 hommes se sont formés là-bas. Ils revenaient entraînés au combat rapproché contre l’armée indonésienne », explique-t-il. Le mouvement finance sa lutte grâce à la levée d’une taxe révolutionnaire ainsi qu’à la contrebande d’armes. À nouveau, le GAM subit les foudres du pouvoir indonésien : tortures et détentions illégales sont à l’époque dénoncées par Amnesty International. Au début des années 2000, les combats s’enlisent tandis que des attentats islamistes secouent le pays, notamment à la Bourse de Jakarta en 2000 et à Bali en 2002. Certains sont attribués au GAM par les autorités.

Puis survient le séisme du 26 décembre 2004, magnitude 9,2, suivi d’un tsunami qui tue près de 230 000 personnes en Asie et laisse un demi-­million d’habitants sans abri. Les leaders du GAM considèrent cette catastrophe comme une punition divine accélérant la nécessité d’instaurer la charia. Affaibli, le pouvoir central signe avec la guérilla les accords de paix d’Helsinki le 15 août 2005, qui mettent fin à la guerre.

Les coups de canne corrigent moralement, ils ne vengent pas. Ils préviennent les comportements déviants

– Malik Mahmud Al Haythar, gardien des traditions et du droit coutumier à Aceh

Malik Mahmud Al Haythar joue un rôle clé dans ces négociations, voyageant de Tokyo à Stockholm pour arracher un compromis. « Nous avons déposé les armes en 2005 et obtenu une autonomie spéciale. Ce n’est pas une séparation totale, mais une coexistence juste au sein de l’État indonésien. Nous avons nos lois islamiques, qui reflètent notre tradition », raconte-t-il. L’État indonésien accepte alors que la province applique sa propre législation islamique.

Depuis ces accords, les anciens chefs de guerre, dont Malik Mahmud Al Haythar, imposent leur vision rigoriste de la charia dans toutes les sphères de la société. Quand nous évoquons les flagellations publiques infligées pour « punir » l’orientation sexuelle, il assume : « Notre charia porte ses fruits. Chaque année, la criminalité baisse. Les coups de canne corrigent moralement, ils ne vengent pas. Ils préviennent les comportements déviants. »

@ Pierre Terraz

Correction morale 

Pour lui, Apis Iwawan et Qori Husni, condamnés à des coups de canne en février et août 2025, sont deux jeunes remis sur le droit chemin. « La police islamique a bien travaillé. En Occident, vous voyez la charia comme de l’extrémisme religieux ou du fanatisme, mais regardez les États-Unis : ils pratiquent encore la peine de mort. La loi islamique nous rend meilleurs et nous oblige à respecter les valeurs du Ciel. » Malik Mahmud Al Haythar affirme n’avoir « jamais croisé d’homosexuels dans [son] entourage », et considère sa politique comme un rempart contre une époque « gouvernée par TikTok ».

Après plus d’une heure d’entretien, il se montre plus disert encore, insistant sur la nécessité de corriger physiquement les homosexuels. Depuis les premières flagellations publiques en 2017, il insiste sur le fait que ce châtiment ne distingue ni classe ni richesse. « Le bâton ne fait pas la différence entre un riche et un pauvre. Il remet la dignité de chacun à sa place. On les aide en les corrigeant, et ils ne recommencent pas parce qu’ils ont honte », soutient-il, tout en reconnaissant que certains fuient la province : « Ce n’est pas une grande perte. » Il nous invite même à « relativiser », rappelant que Singapour utilise aussi la flagellation, « mais en prison, pas en public comme nous ». Pour Amnesty International, ce châtiment reste intrinsèquement cruel, inhumain et dégradant et constitutif de torture au regard du droit international, et l’ONG demande l’abrogation des châtiments liés à la loi islamique locale.

La nuit tombe sur Banda Aceh. Dans le palais de Malik Mahmud Al Haythar, les emblèmes du GAM (armes croisées, fleur de lys et étoile) rappellent l’influence majeure de celui qui a été confirmé dans ses fonctions de Wali Nanggroe (« protecteur du gouvernement d’Aceh »).

La Chronique

La Chronique, c’est LE magazine des droits humains. Tous les deux mois, retrouvez les enquêtes et reportages menés par des journalistes.