Illustration Elsa Dupont

Ce sociologue du CNRS s’intéresse à l’opinion publique et à la manière dont les gouvernants cherchent à la connaître, à l’aiguiller ou à la contrôler. Pour son nouveau livre Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, éd. de l’EHESS, il a passé plusieurs mois en immersion dans un institut de sondage.

Extrait de La Chronique 475, octobre 2026

– Propos recueillis par Grégoire Osoha, illustrations d’Elsa Dupont

Par quels mécanismes les sondages influencent-ils le débat public ?

Hugo Touzet : Les sondeurs se sont toujours présentés comme des acteurs essentiels de la démocratie (1). Selon eux, sonder l’opinion permet de savoir, en temps réel, ce que pense le peuple sur tous les sujets : la dernière loi sur l’agriculture, l’euthanasie, ou encore l’impact de l’avion sur le dérèglement climatique. Les responsables politiques s’appuient sur ces données pour orienter leurs décisions. En revanche, mesurer précisément l’effet des enquêtes d’opinion sur le débat public reste complexe. Il faudrait, pour cela, réaliser des sondages sur les sondages… Ce qui est sûr, c’est que les acteurs politiques les utilisent largement dans leur communication. Ils s’en servent pour imposer leurs thèmes de prédilection. C’est ce qu’on appelle la « mise à l’agenda », qui permet de choisir un sujet, mais aussi la manière de le présenter. Prenons l’exemple de l’immigration : un sondage peut l’aborder sous l’angle des réfugiés climatiques ou de l’insécurité. Ce choix détermine le « cadrage de l’information ». Et ce cadrage, à son tour, influence la façon dont les médias traiteront le sujet.

Les sondages ont-ils toujours eu une place centrale dans le débat public ?

On ignore le nombre exact de sondages réalisés en France depuis qu’ils existent, mais leur fréquence a explosé. Dans les années 1960, on en comptait quelques centaines par an. Aujourd’hui, on atteint facilement ce volume sur un seul thème lors d’une année présidentielle ! La bascule est survenue avec l’arrivée d’Internet. À partir des années 2000, produire un sondage est devenu à la fois plus rapide et beaucoup moins coûteux. Là où il fallait mobiliser des dizaines de personnes pour passer des milliers de coups de fil, il suffit désormais d’un clic pour collecter des réponses. Pour quelques milliers d’euros seulement, vous pouvez commander un sondage de trois ou quatre questions. C’est à la portée de tout mouvement politique disposant d’un minimum de budget. La première grande bataille idéologique par enquêtes d’opinion interposées s’est tenue autour du « Mariage pour tous », entre les partisans de La manif pour tous et l’Inter-LGBT. Chaque camp cherchait à imposer ses chiffres pour peser dans le débat. Autre facteur décisif : l’essor des chaînes d’information en continu. Face à l’obligation de produire du contenu en permanence, les sondages sont devenus des outils parfaits pour générer rapidement du buzz et combler le vide.

Pourquoi certains sondages placent-ils l’immigration en tête des préoccupations des Français, alors que d’autres l’évoquent à peine ?

Tout dépend du cadrage de l’information. La manière dont on pose une question influence fortement la réponse. C’est l’un des biais connus des enquêtes d’opinion. Le sociologue Vincent Tiberj, dans son ouvrage La Droitisation française, mythe et réalités, montre que, contrairement à ce que certains discours politiques ou médiatiques laissent entendre, les Français ne sont pas devenus plus antimigrants ou antiféministes au fil des années. Au contraire, les enquêtes universitaires constatent une nette progression de la tolérance. Alors pourquoi certains sondages semblent-ils indiquer l’inverse ? Parce que la formulation des questions peut orienter les réponses. Par exemple, vous n’obtiendrez pas le même résultat si vous demandez simplement : « Êtes-vous favorable à la peine de mort ? », ou si vous précisez : « Êtes-vous favorable à la peine de mort pour les violeurs d’enfants récidivistes ? ». Et un certain nombre de médias ont tendance à vouloir confirmer l’affirmation d’une classe politique selon laquelle l’immigration est un danger.

D’autres variables permettent-elles de « manipuler » un sondage ?

L’ordre des questions joue également un rôle. En commençant un questionnaire par des sujets anxiogènes (violence, criminalité, terrorisme), on conditionne la personne interrogée à percevoir l’immigration sous un angle négatif. Autre facteur, le biais d’acquiescement : les gens répondent plus volontiers « oui » que « non » à une question. Résultat : un média tel que CNews, s’il veut afficher un chiffre prétendant que « les Français rejettent massivement l’immigration », peut assez facilement demander un sondage qui appuiera ce message, à condition de formuler les bonnes questions. Et les chaînes d’info présentent souvent les résultats sans dévoiler les détails méthodologiques, sans dire comment la question a été posée, dans quel ordre, ni à qui… Les conclusions apparaissent comme une vérité objective, alors qu’il s’agit d’une construction.

Et les biais liés à la représentativité des sondés ?

Ils sont réels et bien documentés. Aujourd’hui, la plupart des instituts de sondage sous-traitent la sélection des personnes interrogées à des prestataires appelés panélistes. Ces panels sont pourtant loin de représenter fidèlement l’ensemble de la population. L’Insee (2) a montré que ces panélistes sélectionnent des personnes plus politisées que la moyenne et très présentes sur les réseaux sociaux. À l’inverse, les publics les plus précaires sont sous-représentés. Ce déséquilibre fausse les résultats. Nombre de commentateurs politiques affirment ainsi que les ouvriers votent massivement pour le RN. Mais qui sont ces « ouvriers » dans les sondages ? Bien souvent, il s’agit d’ouvriers qualifiés, bien plus visibles dans les panels que les ouvriers non qualifiés. Or, selon plusieurs études sociologiques, ces derniers penchent plutôt du côté de La France insoumise. On voit comment un biais de sélection peut produire une image déformée du réel. Le problème est encore plus flagrant pour les sondages d’opinion que pour ceux portant sur les intentions de vote. Dans le cas des intentions de vote, les instituts appliquent des techniques de redressement sophistiquées afin d’éviter les écarts trop visibles avec les résultats électoraux – car leur crédibilité est en jeu. En revanche, pour les sondages d’opinion, les contrôles sont moindres, alors même que leurs conclusions peuvent influencer fortement le débat public.

L’intérêt de milliardaires d’extrême droite pour les instituts de sondage représente-t-il un danger pour la démocratie ?

Le marché est très concurrentiel : une dizaine d’instituts se partagent les mêmes clients. Aucun ne peut se permettre de refuser une commande, même si elle relie immigration et délinquance. Tous s’alignent sur la demande… Cependant, depuis plusieurs années, le climat médiatique est favorable à l’extrême droite. Comme le résume le sociologue Vincent Tiberj, elle « joue à domicile » : ses thèmes dominent l’agenda, ses récits façonnent le débat. C’est dans ce contexte que des milliardaires très conservateurs s’intéressent aux instituts de sondage. En posséder un ne permet pas de truquer les résultats, mais d’orienter les thèmes abordés, de cadrer les questions, et d’imposer des sujets. Un institut peut créer un effet d’entraînement : il lance un sondage, les autres suivent.

Ce n’est pas tant une manipulation directe qu’une stratégie d’influence. Un institut devient alors un outil de structuration de l’opinion. C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le projet d’achat d’un institut par Pierre-Édouard Stérin, figure de la droite radicale. Donc, non, un institut comme CSA, détenu par Bolloré, ne travaille pas davantage pour CNews que l’Ifop. Mais la question n’est pas là. L’enjeu, c’est de savoir qui fixe les termes du débat – et qui oblige les autres à les reprendre.

1– Les premiers sondages d’opinion en France datent de la fin des années 1930. Ils sont devenus réellement influents vingt ans plus tard.
2– Panel ELIPS, présenté sur le site officiel de Sciences Po et l’Insee, créé en 2012 et actualisé jusqu’en 2025.

Un contrôle indulgent

En 1977, l’État s’est doté d’une Commission des sondages qui a tout pouvoir pour vérifier que les sondages ont été commandés, réalisés, publiés ou diffusés conformément à la loi. Selon Hugo Touzet, « de prime abord, la loi de 1977 apparaît donc très contraignante pour les sondeurs qui étaient, depuis la naissance du premier institut en 1938, libres de travailler sans aucun contrôle. Mais, à y regarder de plus près, elle constitue plutôt une chance pour la profession. En premier lieu, en soumettant les instituts à un contrôle, la législation “fournit une caution officielle qui les légitime” selon Frédéric Micheau. […] De surcroît, la commission s’avère peu sévère avec les instituts de sondage […]. Depuis sa création, aucune amende n’a été infligée ni aucun contentieux entamé ».