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Tous les deux ans, le dîner de l’AN2V réunit industriels de la vidéosurveillance et décideurs publics. © Clément Le Foll

Maquignons de la vidéosurveillance

Nous avons assisté à la fête annuelle des professionnels de la vidéosurveillance. On y a découvert comment certains industriels persuadent les élus ruraux de transformer leurs communes en zones surveillées 24 h sur 24.

 

Extrait de La Chronique d'avril 2025 #461

Par Clément Le Foll (texte) et Jeremy Suyker/item (photos).

 

Décors bariolés, éclairage tamisé. À gauche, un stand de billard aux couleurs du Moulin-Rouge. Au centre, une réplique de montgolfière. Au musée parisien des Arts forains, qui date du xixe siècle, les visiteurs sont transportés dans l’univers des fêtes d’antan. Mais ce 28 janvier, l’atmosphère festive contraste avec le sérieux de l’assemblée : une majorité d’hommes en costume gris. Il est 20 heures, l’heure du kir. Le maître de cérémonie, Dominique Legrand, s’empare du micro et invite les convives à passer à table. Ce soir, industriels et décideurs publics discutent vidéosurveillance. Président de l’AN2V1, Dominique Legrand orchestre ces rencontres pour encourager les échanges et accélérer le déploiement des caméras en France.

Autour des tables, des centaines de sociétés spécialisées dans la vidéosurveillance, et leurs clients : IKEA, L’Oréal, ainsi que plusieurs dizaines de fonctionnaires municipaux et départementaux, dont la conseillère chargée du numérique au sein d’une commune de Seine-Saint-Denis. Nous repérons aussi le directeur commercial du groupe SNEF, qui a équipé Breil-sur-Roya et nous avait expliqué par SMS qu’il refusait de « communiquer par voie de presse ».

 

« Tombola caméra » au Salon des maires

Dominique Ancher, directeur général de la société Ibs’on, accepte, lui, de parler. Sa société est spécialisée dans la vidéosurveillance des communes de moins de 20 000 habitants, et il nous détaille ses méthodes pour vendre ses caméras. En novembre, il s’est installé au Salon des maires et des collectivités locales au Parc des expositions de la porte de Versailles. « On y a noué entre 80 et 120 contacts potentiels », précise-t-il. Pour séduire les élus, il a mis en place une « tombola caméra » : un tirage au sort offrant à la commune gagnante l’installation complète d’un système de vidéosurveillance. Après le Salon, Dominique Ancher sillonne la France en voiture. Il rencontre une dizaine de maires par semaine pour, dit-il, « éveiller leur envie d’installer des caméras ». Sur la page Facebook de son entreprise, une publication intitulée « Communes rurales » montre la photo d’un champ verdoyant et d’un bourg paisible. Le message alerte sur une « augmentation des actes de délinquance en zones rurales » et souligne que « de plus en plus de villages s’équipent » en vidéosurveillance. En bas du post, une accroche à destination des maires hésitants : « Sachez que vous pouvez bénéficier de subventions pour votre projet. »

Aujourd’hui, Ibs’on équipe plus de 240 villages, parmi lesquels Perthes-en-Gâtinais (2 040 habitants), Les Villages-Vovéens (3 900 habitants) ou encore Manéglise (1 300 habitants), connus pour leurs taux de criminalité insignifiants. Manéglise, par exemple, n’a enregistré en 2023 aucun cas de « coups et blessures volontaires », aucun « vol violent sans arme » et aucun trafic de stupéfiants, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Pourtant, la commune normande a fait le choix en 2024 de quadrupler son nombre de caméras. Aujourd’hui, 54 caméras infrarouges surveillent ses rues, de jour comme de nuit.

En 2024, le journaliste Thomas Jusquiame publie, aux éditions Marchialy, Circulez, la ville sous surveillance (La Chronique, no 457/458, p. 42). Embauché comme commercial dans une entreprise spécialisée dans la vidéosurveillance algorithmique, il y dévoile les stratégies de vente. Le démarchage des petites communes rurales, qui n’était pas une priorité de son entreprise, se faisait principalement lors du Salon des maires. Pour les élus de gauche, il vantait des caméras dites « intelligentes », capables de compter des piétons, des cyclistes ou de détecter des dépôts sauvages. Pour ceux de droite, il mettait en avant leur efficacité contre les attroupements, le vagabondage ou leur potentiel de vidéoverbalisation.

 

Une surveillance 24 h sur 24

Revenons à la soirée de l’AN2V. Face à une assemblée silencieuse, le sociologue médiatique Michel Maffesoli évoque une insécurité mondiale croissante, qui justifierait l’extension de la vidéosurveillance. Puis l’humoriste Albert Meslay livre un sketch d’une demi-heure sur les tracas du quotidien, accueilli dans l’indifférence. Après la soirée, Dominique Legrand expose son ambition : un réseau de surveillance de 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur les villages français. « C’est aujourd’hui possible », affirme-t-il. Il suffit de connecter leurs caméras à des centres de supervision départementaux, où des vidéo-opérateurs scruteraient les images « en temps réel, pour permettre à la police d’intervenir immédiatement si un citoyen est agressé ». Depuis la loi Sécurité globale de 2021, plusieurs centres ont vu le jour, comme en Corrèze – ou dans le Val-d’Oise, qui centralise près de 1 000 caméras. Pour convaincre les élus, l’AN2V a lancé le Club 42, un groupe de travail qui réunit plusieurs fois par an maires et agents de petites communes rurales, souvent dépourvues de personnel pour surveiller ces images. Il leur propose de déléguer la surveillance aux centres de supervision départementaux. Mais Dominique Legrand voit encore plus loin : il souhaite que les villages adoptent des caméras dopées à l’intelligence artificielle, capables de détecter un objet abandonné, un mouvement suspect, une arme, de suivre une personne selon sa tenue ou de lire une plaque d’immatriculation. « Quand on a un kidnapping, qu’on connaît le modèle et l’immatriculation d’un véhicule suspect et qu’on ne le détecte pas grâce aux caméras, ça m’énerve! », s’agace-t-il.

Mais cette vidéosurveillance algorithmique (VSA) ne fait pas l’unanimité. La Cnil s’y oppose fermement, soulignant que ces caméras risquent de modifier les comportements et les déplacements des citoyens, qui pourraient se sentir constamment observés. La Quadrature du Net va plus loin, dénonçant une dérive  vers un « contrôle social permanent » où les « bons citoyens » seraient distingués des « suspects ». L’an dernier, lors de la même fête de l’AN2V, le député MoDem de la Vendée, Philippe Latombe, donnait aux industriels un conseil pour accélérer l’adoption de ces technologies : « Je sens que les élus du territoire sont conscients des évolutions technologiques et qu’ils ne peuvent pas rester à l’écart. La vraie question est de savoir comment on fait la bascule. » Avant de conclure, sûr de lui : « Ça ne se fera pas d’un claquement de doigts, mais on va y arriver3. »

 

 

1— Association nationale de la vidéoprotection fondée en 2004, regroupant 1 000 entreprises du secteur. 2– Selon l’enquête de 2021 citée p. 21, sur 1 939 enquêtes, 22 seulement à avoir été élucidées ont pu bénéficier d’éléments tirés d’enregistrements de vidéoprotection publique, soit 1,13 % du total. 3— Cité par Félix Tréguer, chercheur associé du CNRS et membre de La Quadrature du Net, dans Technopolice, la surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle, éd. Divergences, 2024.

 

 

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