Chaque jour, nous enquêtons, décryptons et dénonçons les violations des droits humains. Pour jouer ce rôle de contre-pouvoir, nous devons rester libres et indépendants. Aucun État, aucune entreprise ne nous dicte quoi dire, quoi faire. Notre indépendance, notre liberté d’action : c’est vous.
Banda Aceh, novembre 2025. Tout en le filmant, l’agente de la police islamique ordonne par haut-parleur à un commerçant de fermer sa boutique.
@ Pierre Terraz
Chaque vendredi, une patrouille féminine de la police islamique quadrille Banda Aceh. Elle sillonne la ville pour surveiller et arrêter les citoyens qui enfreignent la charia pendant la prière. Nos journalistes ont suivi l’une de ces équipes. – Prix Kurt Schork 2026 des journalistes indépendants
Extrait du dossier de La Chronique 473, 473 (juin 2026)
D’un pas sec, 13 femmes s’élancent vers deux camionnettes ouvertes et grimpent à l’arrière. Il est 12 h 50, l’appel de la prière du vendredi résonne, porté par la voix amplifiée du muezzin. Cette patrouille entièrement féminine de la Wilayatul Hisbah (en arabe, wilayatul pour « autorité » et hisbah pour « surveillance ») s’apprête à quadriller les rues de Banda Aceh pendant une heure et demie. Nous sommes autorisés à la suivre en deux-roues.
Créée en 2002 dans la province autonome d’Aceh, cette police des mœurs impose sa loi avec fermeté. Sous la pluie battante, les commerçants baissent leurs stores : toute vente est interdite pendant la prière. Le rôle de ces femmes ? Surveiller, contrôler, réprimander. Les policières notent tout comportement déviant, chaque commerçant qui ne ferme pas durant la prière ou encore chaque femme qui ne porte pas le voile.
L’heure de la patrouille
En uniforme vert – couleur de l’Islam –, les policières sont assises dos à dos sur des bancs métalliques fixés à l’arrière des véhicules. Elles scrutent les comportements « inappropriés ». Les pick-up circulent lentement dans la ville, puis ralentissent encore quand elles veulent contrôler un passant.
À côté de la conductrice, une agente martèle au micro : « Mes frères et sœurs, cessez vos activités et allez prier ! » L’ordre se propage dans les haut-parleurs du véhicule. Depuis l’arrière, deux agentes somment des restaurateurs de fermer boutique. L’une met pied à terre et prend à partie un homme qui éteint sur-le-champ sa cigarette, interdite par la charia. Car ici, la loi islamique régit chaque aspect de l’existence, des institutions publiques à la vie privée. Manquer trois fois la prière du vendredi peut entraîner une convocation au commissariat et des poursuites judiciaires.
Banda Aceh, novembre 2025. À l’heure de la prière du vendredi, les rues de Banda Aceh se vident.
Sur la route de la grande mosquée Baiturrahman, la brigade
des femmes traque les hommes qui ne sont pas partis prier.
@ Pierre Terraz
À la fin de la patrouille, les agentes rejoignent le commissariat pour débriefer. Rosmini, 43 ans, montre à une collègue la photo qu’elle vient de prendre : un homme en train de boire un café, « au lieu de se trouver à la mosquée », précise-t-elle. Les agentes récoltent ainsi des preuves qu’elles publient sur un groupe WhatsApp afin d’organiser, plus tard, des arrestations à domicile. « La morale islamique doit être respectée pour éviter les débordements. Je surveille surtout les jeunes, plus volatils », assène Rosmini. Chaque vendredi, elle s’arrête dès qu’elle voit un garçon et une fille se tenir la main ou se rapprocher. « Je ne persécute personne, se défend-elle, je vérifie seulement s’ils sont mariés. Si ce n’est pas le cas, on doit les séparer. C’est la loi. »
Sa collègue Erlinawati, 44 ans, mère de trois enfants, affiche fièrement le blason de la WH sur sa veste. Le fond d’écran de son ordinateur représente la Kaaba de La Mecque, tandis que la sonnerie de son téléphone diffuse un appel à la prière. Lorsque nous évoquons la brutalité de son action, elle réfute la critique : elle ne punit pas, elle « éduque ». En réalité, elle traque homosexuels, couples non mariés, femmes sans foulard ou en vêtements moulants, consommateurs d’alcool ou adeptes des jeux d’argent. « On démantèle les cafés clandestins où des hommes se cachent pour boire du thé pendant la prière. Ils ferment les volets et pensent qu’on ne voit rien. On finira par interdire ces lieux », affirme-t-elle avec sévérité.
De son côté, Roslina Djalil, cheffe de la police religieuse du commissariat et porte-parole de la patrouille féminine, enchaîne les appels. Son adjoint, Erie Fekri, en uniforme kaki clair, observe notre entretien. En silence. Pour justifier la répression, celle qui dirige 40 fonctionnaires, dont 14 femmes de la WH, ouvre le Code pénal islamique qui s’applique uniquement aux musulmans de la province. La liste des comportements répréhensibles est longue : « Couples non mariés, adultère, homosexualité, pédocriminalité, jeux d’argent, consommation d’alcool ou de drogue. » Trois d’entre eux sont punis de coups de bâton : l’homosexualité, l’adultère et la pédocriminalité. En 2024, la police islamique a arrêté 115 personnes ; 35 ont été flagellées. Au 20 octobre 2025, déjà 142 personnes sont arrêtées, 32 flagellées.
L’éducation répressive
Les interrogatoires durent de deux à cinq heures, précise Roslina Djalil en ajustant son voile. Les agents y prodiguent une « éducation morale » pour évaluer si « la personne est réceptive ». Elle poursuit : « Avec notre éducation islamique, on empêche ces comportements anormaux de se reproduire. Sinon, les enfants imitent les adultes. » Au fond du poste de police, une autre pièce accueille les inculpés jugés rétifs pour des interrogatoires plus rudes.
Nous sortons du commissariat. Deux étudiants en médecine acceptent de nous parler dans une buvette. Mikra, 18 ans, louvoie entre les interdits avec sa copine : « On se voit au lycée, mais il y a toujours du monde. Il faut esquiver la police de la charia. Le seul moment de liberté, c’est quand je prends ma copine en scooter. On roule vers la plage, sans but. Elle m’accroche la taille et on profite. » La conversation change de ton quand Mikra évoque les personnes homosexuelles : selon lui, le seul mérite de la patrouille est de les arrêter. Pour cette nouvelle génération pourtant connectée, un homme et une femme sont faits pour être ensemble, un couple ne peut être qu’hétérosexuel. « Dieu ne m’a pas fait naître pour aimer un homme, lance-t-il avec dégoût. Ce que je pense des punitions corporelles sur les homosexuels ? Les coups de bâton sont trop doux. Il faut être plus sévère, comme dans certains pays arabes qui pratiquent la lapidation… »
Chronologie : Aceh, une autonomie renforcée
Carte dossier Chronique
XIIIe siècle
Le sultanat d’Aceh prospère sur les routes commerciales maritimes reliant la Chine à l’Inde.
1600-1949
Colonisation néerlandaise.
10 décembre 1976
Création du Mouvement pour un Aceh libre (GAM).
1er janvier 2001
Jakarta accorde à Aceh un statut spécial apaisant partiellement le conflit avec le GAM.
26 décembre 2004
Le tsunami dévaste Aceh (166 000 morts).
5 août 2005
Accords d’Helsinki.
Le GAM renonce à l’indépendance en faveur de l’autonomie spéciale renforcée et de l’application officielle de la charia.
23 octobre 2015
Entrée en vigueur du Qanun Jinayat, Code pénal islamique d’Aceh, adopté en 2014. Il fait d’Aceh la seule province du pays qui criminalise certains comportements privés, notamment les relations consenties entre personnes de même sexe.