Rubaya, capitale mondiale du coltan dont on extrait le tantale utilisé pour fabriquer les composants de ,os smartphones
© Véronique de Viguerie

Jason Stearns est un ex-coordinateur du groupe d’experts de l’ONU sur la République démocratique du Congo. Dans son livre The War That Doesn’t Say Its Name*, ce chercheur tente d’identifier les causes d’une guerre qui n’en finit pas.

Extrait de La Chronique de septembre 2023 n° 442

Entretien avec Jason Stearns

— Propos recueillis par Charles Emptaz

Quel est le lien historique entre le Rwanda et la région congolaise du Kivu ?

Jason Stearns — La connexion entre le Kivu et le Rwanda remonte à une période très lointaine. Le royaume du Rwanda date du xvie siècle. Plus près de nous, à l’époque coloniale, le Kivu était le lieu où se réglaient les conflits du Rwanda. Pour « soulager » la surpopulation rwandaise, les colons belges ont déplacé entre 200 000 et 300 000 Rwandais hutu et tutsi vers le Kivu, entre les années 1930 et 1950. La tension n’a cessé de monter entre ceux qui contrôlent la terre dans la région du Kivu, issus des tribus Hunde Tanga Nyambo, et ceux qui sont arrivés du Rwanda avec la colonisation, et qui deviennent majoritaires d’un point de vue démographique. Cette situation a généré de la violence après l’indépendance, car l’évolution démographique dérangeait les chefferies locales et l’élection démocratique. La première « petite » guerre s’est déroulée dans le Masisi. La notion d’ethnie – qui était fluctuante jusque-là – devient moins flexible sous l’influence des colons. À partir des années 1960, puis surtout des années 1990, les élites voient l’ethnie comme un moyen de gouverner et d’attirer la foule. Elles trouvent ainsi un terrain fertile dans ce clivage entre de prétendus autochtones congolais et les « étrangers », c’est-à-dire ceux qui sont originaires du Rwanda.

© Véronique de Viguerie

L’armée, la FADRC, vient d’arrêter un maï-maï qui faisait payer un droit de passage aux civils de manière brutale.

Quels effets a eu le génocide des Tutsi au Kivu ?

À cette situation déjà complexe autour des questions de citoyenneté se greffe, en 1994, l’arrivée d’un million de réfugiés hutu venus du Rwanda avec, parmi eux, ceux qui ont commis le génocide des Tutsi. Ils arrivent avec l’opération française « Turquoise ». La guerre civile rwandaise a continué de l’autre côté de la frontière. Le Rwanda visait des groupes armés qui voulaient faire chuter le nouveau gouvernement en place à Kigali, avec un impératif sécuritaire puisqu’il s’agissait de terminer la guerre en poursuivant les génocidaires au Congo-Kinshasa. Ça s’est fait d’une façon brutale : le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame a envahi le Congo en 1996 et a massacré des dizaines de milliers de civils.

 

Comment dénombrer les morts de l’ensemble des guerres du Kivu, sujet de multiples polémiques et batailles de chiffres ?

Ces conflits ne correspondent pas à la Seconde Guerre mondiale avec la production de morts de façon industrielle. C’est beaucoup plus chaotique. Les personnes meurent de manière plus indirecte. À la suite d’une étude démographique de la mortalité en 2007, des chercheurs ont établi que les guerres du Kivu ont fait 6 millions de morts en huit ans entre 1998 et 2006. La plupart de ces décès sont liés aux conséquences indirectes de la guerre, notamment les maladies comme le choléra. La violence directe représente des centaines de milliers de morts. Les guerres du Kivu sont des conflits plus « africains », plus complexes que la guerre de l’Ukraine, par exemple. Ces conflits sont plus difficiles à appréhender : il n’y a pas de bons et de méchants, facilement identifiables.

 « Des chercheurs ont établi que les guerres du kivu ont fait 6 millions de morts en huit ans entre 1998 et 2006 »

Et que cherche le Rwanda à travers ses conflits ?

Le pouvoir au Rwanda est géré de façon opaque. Ses dirigeants considèrent un Congo-Kinshasa fort comme un problème. Les menaces sécuritaires sont évaluées à l’aune du génocide. Les Rwandais pensent que la défense de leur pays va au-delà de leurs frontières. Ils pensent que pour défendre le Rwanda, il faut être au Congo-Kinshasa. Toute la légitimité du FPR [le parti au pouvoir au Rwanda, ndlr] est fondée sur la protection de son peuple contre un génocide. La République démocratique du Congo (RDC) joue donc ce rôle d’ennemi extérieur.

Il y a aussi un aspect économique. Le Rwanda bénéficie de la richesse de la République démocratique du Congo. Les bailleurs de fonds internationaux pensent que le Rwanda pourrait jouer un rôle économique légitime sur la question des minerais. Le problème, c’est que ce pays bénéficie beaucoup plus du chaos que de l’ordre en RDC. On le voit par exemple avec l’or. En 2021, le Rwanda exportait 700 millions de dollars d’or alors qu’il n’en produit pas. Ce minerai transite par le Rwanda, car il y a moins de tracasseries, moins de taxes. Et Kigali a réussi à tisser des réseaux dans l’armée congolaise, dans la société, ce qui lui permet d’évacuer l’or vers Dubaï. Une RDC stable avec de bonnes institutions n’est pas dans les intérêts du Rwanda.

Pour le coltan, on sait qu’il existe des réseaux et des trafics permettant de l’exporter vers le Rwanda. Certains disent que c’est la moitié du coltan, d’autres disent plus. C’est difficile de l’évaluer. Mais ce phénomène est présent évidemment.

 

Comment comprendre le conflit actuel entre le M23 et l’armée congolaise ?

Les deux guerres initiées au Congo-Kinshasa par le Rwanda en 1996 et en 2003 ont abouti à une transition politique au Congo et à la création d’une troisième république. Il fallait alors convaincre les milices soutenues par le Rwanda, et qui régnaient sur un tiers de la RDC, de troquer les armes pour un combat démocratique dans les urnes. Ces mouvements issus des milices n’étaient pas populaires au Congo, et leur candidat n’a obtenu que 1 % des voix aux élections de 2006. Ils l’anticipaient. Par conséquent, le Rwanda avait un plan B. Un nouveau mouvement rebelle a été mis sur pied : le Congrès national pour la défense du Peuple (CNDP). Tous les adjoints du CNDP fonderont ensuite le M23 qui passe à l’attaque en 2012, au nom de la défense des élites pro-rwandaises écartées de la représentation politique et essentiellement tutsi. La résurgence actuelle du M23 doit beaucoup à cette histoire, mais aussi à la rivalité régionale des deux grands acteurs sécuritaires : le Rwanda et l’Ouganda qui ont transporté cette lutte d’influence au Congo-Kinshasa. Le M23 a aussi ses propres intérêts et, avant tout, il défend sa propre survie.

 

* Princeton University Press, 2022.

Rubaya la mort au fond de la mine

C’était un lundi de mai, il pleuvait. « La colline s’est fendue en deux, et tout s’est écroulé », témoigne un creuseur. À Rubaya, dans la plus grande mine de coltan au monde, un glissement de terrain a enterré vivants les mineurs qui passent leur journée au fond des tunnels, à 30 mètres sous terre. Nous étions allés les voir, trois semaines plus tôt, par un jour sans pluie. Ils étaient des milliers, arrivés à pied ou à bord de petites motos chinoises, dès 6 heures du matin pour creuser le sable et en extraire le coltan, ce métal si précieux à notre modernité, nécessaire à la fabrication des composants électroniques de nos objets du quotidien.

© Véronique de Viguerie

Une tonne de coltan est extraite chaque jour de la mine de Rubaya où travaillent 8000 creusers

Située à près de 3 000 mètres d’altitude, dans le Masisi, région isolée sans routes goudronnées, cette mine est l’objet d’un conflit entre le gouvernement congolais et son propriétaire Édouard Mwangachuchu. Ce dernier, réputé proche des élites pro-rwandaises, a été arrêté début 2023 et accusé de financer le mouvement rebelle M23. À Rubaya, la puissante coopérative de mineurs en a profité pour continuer à extraire le coltan. Le décompte du nombre de morts devient un nouvel enjeu entre l’ancien propriétaire et les creuseurs. Un témoin indépendant affirme : « Moi, j’ai vu au moins 46 corps. Mais il y en a beaucoup plus qui ont été enterrés vivants ». Les autorités de la société minière écartée annoncent un bilan bien plus catastrophique.  « L’éboulement a bouché une dizaine de puits et l’on peut compter 30 personnes par puits, plus celles à l’extérieur. Ça va se chiffrer en centaines de morts ». À la mine, une consigne a été passée : silence ! Un trop lourd bilan risquerait d’attirer l’attention sur l’exploitation illégale.