Le Meilleur des mondes © Gaël Margerie

Gaële Boghossian et Paulo Correia signent une adaptation sensorielle du roman dystopique d’Aldous Huxley. Présenté au off, ce spectacle mêle théâtre, vidéo et création numérique.
— Par Aurélie Carton

Un visage lisse, à l’ovale parfait. Un physique de Lara Croft à la voix veloutée. Amos, intelligence artificielle, entre en scène, ou plutôt émerge d’un décor numérique évoquant le cosmos. Sur fond de nappes musicales semblables à celles des méditations en ligne, cette IA humanoïde décline ses missions : assurer le bien- être, l’harmonie et la stabilité de la communauté humaine grâce à ses capacités de calcul infinies. « Bienvenue dans le meilleur des mondes », susurre-t-elle, avant de céder la place à l’un des dix administrateurs mondiaux, appelés « régulateurs ».

Après 1984 de George Orwell, Gaële Boghossian propose une relecture théâtrale d’un autre grand nom de la littérature dystopique : Aldous Huxley. « Orwell, c’est la dictature de la terreur, Huxley, c’est la dictature du bonheur, pire car plus insidieuse. On consent à être esclaves de nos désirs », décrypte la metteuse en scène.

En combinant effets stroboscopiques et vidéos, elle compose avec le vidéaste Paulo Correia un univers anxiogène. Un futur d’autant plus inquiétant qu’il résonne avec notre présent. Comme s’il suffisait de pousser le curseur de tendances en cours pour engendrer cette nouvelle ère : de la surveillance à l’hypersurveillance, de la consommation à la surconsommation, du Prozac au Soma – cette pilule anti- frustration du Meilleur des mondes, ici transformée en une drogue inhalée.

En incrustation numérique s’affichent des mantras proches des « éléments de langage » qui émaillent les discours actuels : « Chacun appartient à tous les autres », « Ne remettez jamais à demain le plaisir que vous pouvez prendre aujourd’hui », « Mieux vaut le sacrifice d’un seul homme que la corruption d’une multitude ». Ce totalitarisme algorithmique, structuré et dirigé par des outils automatisés, proscrit l’amour, la tristesse, le doute. La fécondation se fait in vitro, la vieillesse est vaincue. Tout excès d’émotion fait aussitôt biper les outils de contrôle de l’IA Amos, alors que la scène se teinte de rouge. Et, bien sûr, les adeptes de la culture sont éliminés : « On ne peut pas consommer grand-chose en restant tranquillement assis dans son fauteuil à essayer de s’instruire », raille le régulateur de l’Europe occidentale.

D’autres personnages se succèdent dans ce décor immersif : Lénina, infirmière au centre de fécondation et figure du conformisme ; Bernard, l’inadapté, mal à l’aise dans sa caste ; et, surtout, John, sorte de Greystoke, sauvage romantique et sale, égaré dans l’univers aseptisé dominé par la tech. Ce personnage subversif, pivot du drame, aurait sans doute mérité d’être davantage développé. À travers lui, la pièce de Gaële Boghossian met en lumière la violence d’un ordre qui prétend protéger les individus tout en les coupant de ce qui fonde leur humanité.

le meilleur des mondes

Mis en scène et adapté par Gaële Boghossian, création vidéo de Paulo Correia, au sein du Collectif 8.
La Factory-Théâtre de l’Oulle, du 4 au 25 juillet (relâche les 9, 16, 23 juillet), à 19 h

Durée : 1 h 30.

Soutenu par Amnesty International.

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