Janice Bieleu interprète une jeune fille qui vit recluse dans un bunker avec son père.
Bunker par Matthieu Bareyre

Dans Bunker, sélectionné à Avignon, Marion Siéfert et Matthieu Bareyre interrogent la perversion du langage par les ultra-riches dans un monde en surchauffe.
— Par Grégoire Osoha

Retour de pause-déjeuner au Théâtre 95, à Cergy-Pontoise (Nord-Ouest parisien). En haut des gradins, les acteurs Lorenzo Lefebvre et Charles-Henri Wolff plaisantent. « Je me fais un trip docteur House », lance le premier en ajustant la blouse blanche de son personnage, pendant que le second enfile un vêtement d’intérieur noir et soyeux.

Sur le plateau, Marion Siéfert, metteuse en scène, colle au sol des marques bleues qui aideront les comédiens à se repérer lors de leurs déplacements. Avec la danseuse Janice Bieleu, elle travaille une chorégraphie : l’actrice fait tournoyer des Bart Jarn Dao, sabres utilisés dans les arts martiaux vietnamiens. « C’est beau quand tu alternes l’ampleur de tes mouvements. Tu peux t’amuser avec ça », conseille Marion.

Après quelques essais, place au test grandeur nature. Manon Lauriol, régisseuse lumière, plonge la salle dans le noir. Patrick Jammes, au son, lance une voix off, le monologue intérieur d’Ami (Janice Bieleu). « Avant, je trouvais extraordinaire de pouvoir m’exprimer n’importe quand. Aujourd’hui, je trouve extraordinaire de n’avoir rien à dire. »

Dans Bunker, elle est la fille adoptive de Paul, PDG d’un groupe pétrochimique. Depuis plusieurs années, ils vivent tous les deux en huis clos dans un bunker de luxe, alors que la France suffoque à cause du réchauffement climatique. Face à ce père surpuissant et paranoïaque, Ami fait soudain le choix du silence.

La prophétie de Musk

« Quel est le déclic qui pousse Ami à se taire ? Ça reste un mystère, observe Matthieu Bareyre, co-auteur de la pièce. Mais à un moment donné, les choses lui apparaissent illusoires, artificielles. Elle ne veut plus faire semblant. »

“ Aujourd’hui, je trouve extraordinaire de n’avoir rien à dire ”

— Ami, fille d’un PDG dans "Bunker"

Marion Siéfert complète : « Nous sommes partis des ‘‘chutes’’ de Daddy, notre pièce précédente. Nous y racontions comment une petite fille faisait face à la masculinité toxique et à la pédocriminalité. Nous voulions continuer d’explorer les voies de résistance aux figures perverses du pouvoir. »

Sur la scène du Théâtre 95, dont Marion Siéfert et Matthieu Bareyre sont artistes associés, Janice Bieleu continue à manipuler ses sabres avec dextérité. Au public, pour le moment absent, elle jette un regard de défi tandis qu’un air d’harmonica plonge le tableau dans une atmosphère de western. Entrent en scène le père (Charles-Henri Wolff) accompagné de son neurochirurgien et coach personnel (Lorenzo Lefebvre). Paul vient de se faire poser un implant dans le cerveau pour « performer » davantage. Il répond aux questions de son médecin qui teste la réussite de l’opération.

À l’opposé de sa fille, Paul débite les mots tel un marteau-piqueur. « Pour écrire la pièce, nous nous sommes notamment inspirés de la prophétie d’Elon Musk, selon laquelle le langage humain pourrait devenir obsolète vers 2030 », précise Marion Siéfert. Et en effet, le PDG de Bunker, à force de parler, finit par tuer le langage. « Totalement logorrhéique, il dégrade la valeur des mots. Peu lui importe de se contredire du jour au lendemain si cela sert ses intérêts », ajoute Matthieu Bareyre.

L’auteur confie avoir écouté les conférences du PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné. « C’est une machine. Il récite ses éléments de langage à une vitesse étourdissante. Il n’est pourtant objectivement ni sociopathe ni agressif. Et c’est justement ce qui nous intéressait : mettre à nu une parole qui, de prime abord, ne se veut pas violente, mais peut l’être insidieusement. » L’acteur Charles-Henri Wolff impressionne quand il interprète le grand patron enchaînant l’italien, l’allemand ou le chinois grâce à son implant.

Pourtant, le personnage demeure totalement désarçonné par le silence d’Ami. Peu à peu, ses facultés langagières dopées à l’IA déraillent. « J’aime l’idée qu’un simple pas de côté peut entraîner la chute d’un empire, comme au tai-chi, confie Matthieu Bareyre. Face au rouleau compresseur des impérialismes, il faut s’interroger sur la meilleure attitude. Bien sûr, il y a la colère, mais elle est à double tranchant tant elle peut se retourner contre soi-même. » Marion Siéfert renchérit. Lorsqu’elle était étudiante en littérature allemande, la metteuse en scène a fait la découverte des poèmes de l’Autrichienne Ingeborg Bachmann. « Adolescente sous le régime nazi, elle s’est par la suite beaucoup méfiée de sa propre langue, dévoyée pendant la guerre. Elle a cherché de nouvelles alliances, avec la philosophie analytique de Wittgenstein, la musique et la poésie. Je crois que c’est dans l’impossibilité du dire que se trouve la respiration nécessaire à la parole. »

bunker

Mis en scène par Marion Siéfert, texte : Matthieu Bareyre et Marion Siéfert.
La FabricA, du 19 au 20 juillet à 18 h, du 21 juillet au 25 juillet à 11 h.

Durée : 2 h 30.

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