Née peu après la révolution islamique, exilée à l’âge de 3 ans et rescapée des attentats du 13 novembre… Bahareh Akrami a toujours vécu à l’ombre du fanatisme. Sa dernière BD raconte le combat de Toomaj Salehi, rappeur iranien traqué par le régime.
— Par Laurent Rigoulet
En 2022, sous le pseudo de Baboo, la dessinatrice franco-iranienne Bahareh Akrami chronique le procès des attentats parisiens du 13 novembre 2015 (1) dont elle est une rescapée. Le quotidien Libération lui consacre alors un portrait intitulé « Dessiner les vivants ». La formule doit lui sembler amère tant la mort n’en finit plus de planer sur ses dessins.
Sa dernière bande dessinée est dédiée au rappeur Toomaj Salehi, résistant parmi les résistants, rebelle parmi les rebelles. Traqué sans relâche par le régime iranien, arrêté et emprisonné à de multiples reprises, il a cumulé 753 jours de détention entre 2021 et fin 2024. Condamné à mort en avril 2024 – sentence annulée par la Cour suprême –, blessé par balles lors d’une manifestation début 2026, il incarne la persécution incessante des voix dissidentes.
Les soubresauts de l’actualité ont obligé Bahareh à modifier plusieurs fois la fin de son album. Elle y a d’abord intégré un épilogue au printemps 2025, quand Israël bombardait l’Iran, se terminant sur un espoir fragile, avec une citation d’un morceau de Toomaj Salehi : « Nous sommes encore en vie. » Puis, au cœur de l’hiver, elle a rajouté des cases pour raconter la vague de manifestations de décembre et janvier 2026 réprimées avec une violence effarante.
Les morts se comptent par dizaines de milliers, les arrestations sont massives. Bahareh Akrami n’arrive plus à dessiner, pétrifiée, « perdue ». Sous les croquis qu’elle publie en ligne, elle supplie : « Relayez, agissez, ne les laissez pas seuls. » Sa souffrance est sans fin, nourrie par un sentiment de culpabilité de ne pas être aux côtés de celles et ceux qui risquent leur vie pour renverser le régime. « Être iranien, écrit-elle, c’est vérifier aussitôt qu’on ouvre les yeux combien d’entre nous ont été persécutés pendant que les autres dormaient. »
© Bahareh Akrami
Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami
© Bahareh Akrami
Extrait de l’album « Une voix pour la liberté. Toomaj Salehi, un rappeur iranien en résistance » (éditions Delcourt) © Bahareh Akrami
Née dans la violence politique
Elle parle d’une voix blanche, épuisée, triste, angoissée. Elle guette sur les réseaux les informations qui filtrent depuis qu’Internet a été partiellement rétabli en Iran, fin janvier. Les récits de ceux qui sont rentrés chez eux, les mots étouffés de ceux qui restent persécutés, comme le scénariste de Jafar Panahi. Une grande partie de sa famille se trouve là-bas, entre Téhéran et Ispahan. Elle n’a jamais pu faire le voyage pour les retrouver. Alors elle leur parle de loin, et les nouvelles ne varient guère. Dans un de ses dessins, elle évoque « cette âme qui saigne pour toutes celles et ceux assassinés depuis quarante-sept ans par ce régime barbare ». La moitié d’un siècle. Comme beaucoup d’Ira niens, elle croit que la résistance finira par payer. Le régime des mollahs vacille, fragilisé par l’exaspération de la population et la guerre israélo-américaine, il tombera un jour, pense-t-elle. Mais quand ? Pour quelle génération ?
Fille d’Ispahan, grande ville du centre de l’Iran, Bahareh Akrami n’a connu que la violence politique. Elle est née le 1er janvier 1983, peu après la révolution islamique. Sa mère est professeure de mathématiques et syndicaliste. Son père, un « opposant politique laïc », a été emprisonné et torturé quatre ans sous la dictature du shah Mohammad Reza (1941-1979). Il a dû reprendre le combat après la révolution, avec son épouse, contre la tyrannie de la République islamique. Le couple n’a d’autre choix que de s’exiler au prix d’un dangereux périple dans les montagnes vers la Turquie puis la France. Bahareh, encore bébé, est confiée à sa grand mère. Deux ans plus tard, celle-ci l’accompagnera jusqu’à Paris pour en repartir aussitôt. Pas d’adieux déchirants, mais un immense vide. Seuls demeurent quelques souvenirs furtifs d’une maison en Iran et un leitmotiv qui rythme son enfance : « Le régime tombera l’an prochain. On va bientôt retourner chez nous. »
Baboo la chamailleuse
En France, la dessinatrice défile avec ses parents d’une manifestation à l’autre. Elle n’a jamais quitté le cortège des opposants. En 2022, elle soutient le mouvement Femme Vie Liberté. Les réseaux sociaux s’embrasent, les écrits et les chants contestataires se multiplient.
Elle se met à dessiner avec frénésie pour rendre compte de cette effervescence. Elle participe à un ouvrage collectif sous la houlette de l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi. Peu à peu s’étoffe sur Internet une nouvelle communauté d’Iraniens : des exilés partagent son malaise, ses douleurs et ses colères.
Sur Instagram, elle signe baboo_chamailleuse et relaie les voix de ceux qui montent au front, comme l’irréductible Toomaj Salehi, avec lequel elle entame le 21 janvier 2025 une correspondance curieuse et intense. La dessinatrice reste impressionnée par ce jeune Iranien qui se dit prêt à se battre « jusqu’à la mort ». Dans ses raps, il compare sa foi en la lutte et la solidarité à une « transe mystique », à une passion amoureuse.
Les échanges de Bahareh avec le rappeur originaire, lui aussi, d’Ispahan sont une manière de sonder sa propre histoire, de raconter son combat, sa douleur d’être loin, son impuissance à se rapprocher tout à fait de ceux qui se soulèvent et de ceux qui tombent. Elle devient obsédée par ce frondeur insaisissable qui lui parle sans qu’elle puisse deviner où il se trouve. Elle ne peut que porter ses mots et y met toutes ses forces : « Toomaj, écrit-elle, ta voix n’a jamais cessé de résonner. Ce livre est ma réponse. Tant que ton histoire est racontée, ils n’ont pas gagné. […] Tu ne voulais pas être un héros, mais tu nous as rappelé que nous pouvions l’être nous mêmes : “Unis, nous sommes invincibles”. »
1— On aurait aimé savoir, éd. Steinkis, 2023.
Une voix pour la liberté

Une voix pour la liberté retrace, en dessins, chansons et slogans, le combat du rappeur dissident Toomaj Salehi, 35 ans. Cet ancien ouvrier métallurgiste a été condamné à mort en 2024 pour « corruption sur Terre » et « propagande contre l’État ». Sa peine a été commuée en prison à vie avant sa libération sous surveillance fin 2024.
Éd. Delcourt et Amnesty International,
108 p., 17,50 euros.
En librairie le 9 avril
