Darfour du Nord, 2011
© Jérôme Tubiana

Un conflit sous ingérences

Parfois qualifiée de « guerre fratricide », la crise soudanaise ne relève pas uniquement d’un conflit interne : elle est alimentée par des puissances étrangères. L’analyse d’un expert de l’équipe Crise d’Amnesty International (1).
 
— Propos recueillis par Aurélie Carton

© Jérôme Tubiana

Quels sont les principaux acteurs impliqués dans le conflit soudanais ?

Les sept États limitrophes du Soudan participent, directement ou indirectement, à des transferts d’armes. Ces livraisons bénéficient soit aux Forces armées soudanaises (FAS), qui contrôlent l’est du pays, soit aux Forces de soutien rapide (FSR), dominantes au Darfour et dans le sud-ouest. Des puissances plus éloignées alimentent également le conflit, à l’instar de l’Iran et de la Turquie qui soutiennent les FAS. La plupart des drones utilisés par l’armée soudanaise pour bombarder les civils sont d’origine turque, par exemple. De leur côté, les Émirats arabes unis (EAU) apparaissent comme l’un des principaux appuis des FSR.

Qu’est-ce qui motive ces ingérences étrangères ?

Les ressources naturelles du Soudan, en particulier son or et son pétrole, suscitent des convoitises. Le contrôle des routes d’exportation constitue donc un levier décisif : si la majorité des champs pétroliers se trouvent au Soudan du Sud (indépendant depuis 2011), les hydrocarbures doivent transiter vers le nord, tenu par les FAS, pour être exportés. Quant aux régions du Darfour et du Kordofan, elles abritent un important couloir aurifère, au cœur de multiples trafics transitant par la Libye et le Tchad. Tout indique que cet or est principalement exporté vers les Émirats arabes unis, soupçonnés de soutenir les FSR pour en sécuriser l’accès. Par ailleurs, outre ces intérêts économiques, plusieurs pays impliqués dans le conflit (Iran, Turquie, EAU) cherchent depuis plusieurs décennies à élargir leur influence en Afrique, notamment dans la Corne. Et le Soudan, situé entre la Libye méditerranéenne, la mer Rouge et l’Afrique subsaharienne, constitue un verrou stratégique.

Pourquoi les Émirats arabes unis sont-ils particulièrement ciblés par Amnesty International ?

Leur responsabilité est majeure, tant par l’ampleur de leur soutien aux FSR que par les pertes civiles faramineuses causées par celles-ci, surtout au cours des dix derniers mois. Les Émirats leur fournissent armes, munitions et véhicules blindés, en violation de l’embargo onusien sur les armes en vigueur depuis 2004. Ils réexportent notamment du matériel militaire chinois (drones, obusiers, blindés) à partir de l’aéroport d’Amdjarass, dans l’est du Tchad. Nous avons aussi documenté la présence, côté FSR, de blindés émiratis Nimr – équipés du système de protection français Galix [bouclier antimissile]. Au-delà de ces transferts, il est établi que les mercenaires colombiens combattant aux côtés des FSR ont tous été recrutés par des entreprises émiraties ! Les preuves d’ingérence émiratie dans le conflit soudanais forment un faisceau désormais irréfutable, et considéré comme crédible par le panel des experts du Conseil de sécurité de l’ONU en 2024. Cela étant, les Émirats sont très agressifs sur le plan diplomatique, ils ont fait pression pour limiter la publication de preuves : on peut aussi s’étonner que le dernier rapport de ce panel d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU, publié en 2025 après la démission d’une experte, soit aussi court et dénué de détails ou d’annexes.

Comment sortir de cette impasse ?

Sans pression diplomatique sur les États soutenant les belligérants – en particulier les Émirats arabes unis et la Turquie –, aucune perspective de paix durable n’est envisageable. Il faut imposer des restrictions effectives dans les transferts d’armes, appeler les États à cesser toute coopération de défense avec les pays qui arment les parties au conflit et donner à l’ONU (notamment le Panel d’experts et la mission d’établissement des faits sur le Soudan) les moyens (financiers, techniques et diplomatiques) de mener et de publier ses enquêtes en toute indépendance.

  • Cet expert a requis l’anonymat pour continuer à travailler sur le Soudan.

Pour aller plus loin

Rapports d’Amnesty International

  • « Soudan. Un afflux constant d’armes alimente les souffrances des civil·e·s dans les conflits » (juillet 2024).
  • « Soudan : des armes chinoises fournies par les Émirats arabes unis » (mai/novembre 2025)