
Sur le fronton du cinéma de l’Olympia, à Cannes, en décembre 2025. © AI Cannes© AI Cannes
En France, les autorités ont parfois bloqué la programmation d’événements liés à la guerre de Gaza. Les militants de Cannes ont failli en faire les frais. Par Grégoire Osoha
Tout commence lors du dernier Festival de Cannes en mai 2025. Plusieurs membres du groupe local d’Amnesty International assistent à la projection du documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk [« Mets ton cœur sur ta main et marche »] (voir La Chronique no 466). Le film retrace la correspondance vidéo entre la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi et la photojournaliste gazaouie Fatma Hassona, qui a documenté la vie sous les bombes. Il est accueilli par une standing ovation. L’émotion du public est d’autant plus forte que Fatma Hassona vient d’être assassinée le 16 avril chez elle, ciblée par deux missiles israéliens.
Les militants du groupe cannois sont bouleversés par le film. Ils utilisent souvent le cinéma pour sensibiliser aux droits humains. Comme lors du festival « Au cinéma pour les droits humains » (1) organisé en mars par les groupes locaux d’Amnesty International du sud méditerranéen et qui réunit plusieurs milliers de spectateurs depuis 2013. C’est donc tout naturellement qu’avec les associations Attac et Le Mouvement de la Paix ils proposent à l’Olympia, complexe indépendant à côté de la Croisette, de programmer le film soutenu par Amnesty International. Son directeur envisage une projection le 13 novembre, jour anniversaire des attentats de 2015. En hommage aux victimes, les associations conviennent de faire une minute de silence avant le début du film et prévoient de rappeler au public qu’elles condamnent unanimement toutes les formes de racisme, dont l’antisémitisme et l’islamophobie.

Le 10 novembre, c’est la douche froide. Le directeur de l’Olympia annule la projection, après avis défavorable de la mairie de Cannes, partenaire important du cinéma. Abasourdis, les militants prennent contact avec le directeur de cabinet adjoint du maire David Lisnard, Anthony Frémondière. Dans un e-mail, celui-ci précise que le choix de la date « suscite un trouble évident, cette journée devant être consacrée au recueillement national en mémoire des victimes du terrorisme islamiste ». Il évoque les prises de position de la réalisatrice Sepideh Farsi, demandant la libération de Marwan Barghouti, leader palestinien détenu en Israël depuis 2002.
Pour Nadine Seul, membre du groupe local, ces justifications sont incompréhensibles : « Il ne faut pas faire d’amalgame. Le film de Sepideh Farsi ne fait l’apologie du terrorisme islamiste. Quant à Marwan Barghouti, je rappelle que Dominique de Villepin [ancien Premier ministre] et Ronald Lauder [président du Congrès juif mondial], personnalités pouvant difficilement être qualifiées d’extrémistes, ont appelé à sa libération… » L’affaire remonte au siège d’Amnesty International France. La présidente, Anne Savinel-Barras, exprime son inquiétude. « Nous assistons régulièrement à des annulations similaires autour d’événements consacrés au peuple palestinien, et cela nous préoccupe. »
Pour autant, l’équipe ne baisse pas les bras. « La liberté d’expression était en jeu ici, et il fallait la défendre, explique Nadine. Et puis nous avions toujours à cœur de rendre hommage à Fatma. » Les bénévoles reprennent leur bâton de pèlerin et obtiennent du directeur de l’Olympia un nouveau créneau. Ce sera le 12 décembre. Le jour dit, les quelque 100 places assises sont occupées. Invité, Jonathan Dagher, le responsable du bureau Moyen-Orient de Reporters sans frontières, dénonce le fait que plus de 210 journalistes gazaouis ont été tués en près de vingt-trois mois d’opération militaire d’Israël dans l’enclave palestinienne. Si la mairie n’est pas représentée, les membres d’Amnesty International Cannes espèrent malgré tout maintenir de bons liens avec la municipalité, qui n’a jusqu’ici jamais rechigné à relayer les actions du groupe.
1– À suivre sur le site du festival : au-cinema-pour-les-droits-humains.fr
Le soutien aux films
Amnesty International France est partenaire d’une dizaine de films par an. La décision d’un soutien prend en compte la qualité artistique, ainsi que la convergence des propos du film avec les positions défendues par notre mouvement. Ces partenariats se traduisent, entre autres, par un dossier permettant aux structures locales d’animer des ciné-débats.
