En mars 2021, Agnès Callamard, ancienne rapporteuse spéciale de l’ONU, a été nommée secrétaire générale d’Amnesty International. Dans une longue interview donnée au magazine La Croix L’Hebdo du 7 janvier 2021, elle revient sur l’état alarmant du monde, les combats défendus par Amnesty International et les grands chantiers à venir, comme la création d’une cour mondiale des droits humains. Extraits.

Propos recueillis par Olivier Tallès pour La Croix L’Hebdo du 7 janvier 2021.

Vous êtes une militante et une experte des droits de l’homme depuis plus de vingt ans. Vous avez récemment quitté votre poste de rapporteuse spéciale de l’ONU. À l’aune de votre expérience, quel bilan faites-vous de l’état du monde ?

Le contexte actuel est extrêmement inquiétant et je me demande souvent si nous parviendrons à préserver la paix mondiale. Les institutions nées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale fonctionnent très mal. Le Conseil de sécurité ne joue plus son rôle à cause du droit de veto et de la polarisation de la rivalité entre les superpuissances. Les signaux sont au rouge écarlate, que ce soit la crise climatique, la crise des démocraties, les inégalités croissantes, les mouvements de population. L’écosystème de la communication est chamboulé par l’Internet et l’intelligence artificielle, une révolution industrielle qu’on ne contrôle pas. Même les valeurs des droits humains sont rejetées par une grande partie de ceux qui ont le pouvoir et de ceux qui les suivent.

À quoi pensez-vous plus précisément ?

La mort de réfugiés et de migrants est devenue monnaie courante, presque quelque chose d’acceptable, comme si leur vie avait moins de valeur que la nôtre.

Nous sommes dans une situation de crise des normes, qui se traduit par des attaques contre la dignité humaine, et même contre l’idée même d’égalité entre êtres humains. La mort de réfugiés et de migrants est devenue monnaie courante, presque quelque chose d’acceptable, comme si leur vie avait moins de valeur que la nôtre. La crise aiguë que nous traversons pourrait conduire nos sociétés à des situations de type 1939. Je m’interroge souvent : serons-nous la génération des années 1930 ou celle des années 1948 qui a rédigé la Déclaration universelle des droits humains ?

Quelles sont les raisons de croire en la deuxième option ?

Je sais que nos sociétés ont des forces. On l’a vu avec le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, avec #MeToo, avec les manifestations en Biélorussie et au Soudan où les protestataires défendent les valeurs humanistes au péril de leur vie. Serons-nous capables de prendre exemple sur eux ? Pourrons-nous les aider ? Je ne sais pas. Mais cela me donne espoir, un espoir qui se nourrit aussi de ces gens qui vont chercher les migrants dans les montagnes pour les sauver, de ces jeunes qui se rebellent contre l’évolution extrêmement destructrice de la planète. Reste à catalyser toutes ces forces.

Amnesty prend position sur des problématiques sociales, comme le mariage pour tous ou la défense de l’IVG. Il y a vingt ans, vous ne portiez pas ces combats. Pourquoi les mener aujourd’hui ?

À partir du moment où on reconnaît le droit de la famille et celui de l’égalité entre individus comme des principes universels, le mariage pour tous ne fait pas l’objet de grandes discussions juridiques. Cela peut déclencher un rejet à l’échelle d’un État, pour des raisons culturelles, politiques ou religieuses, mais le droit international, lui, ne peut apporter qu’une réponse : tout être humain devrait être sur un pied d’égalité dans le fait de pouvoir fonder une famille. (…)

Concernant l’IVG, l’accès à des services d’avortement sûrs est, à nos yeux, un droit fondamental. Chacune doit être libre d’exercer son autonomie corporelle et de prendre ses propres décisions concernant la procréation.

Mais ne craignez-vous pas de nourrir la critique sur l’Occident qui cherche à imposer ses valeurs ?

Ce ne sont pas seulement des questions occidentales. L’Inde et le Pakistan ont reconnu l’existence d’un troisième sexe, contrairement à la France.

Ce ne sont pas seulement des questions occidentales. L’Inde et le Pakistan ont reconnu l’existence d’un troisième sexe, contrairement à la France. Le mariage pour tous est présent dans de nombreuses constitutions sud-américaines mais aussi en Asie. On ne peut pas résumer ce qui se passe à l’heure actuelle en un conflit culturel entre le Nord et le Sud. Les États-Unis sont à la fois la source des mouvements pour l’égalité et la source des rejets extrêmement vifs et violents. Le droit à l’IVG y a été reconnu très tôt et il recule aujourd’hui, preuve qu’aucun droit n’est fixé dans le temps. C’est aussi en Pologne et en Hongrie que les groupes contre les théories de genre ont pris de l’ampleur.

Mais est-ce vraiment à une organisation telle que la vôtre de défendre le mariage pour tous ? Votre spécificité n’est-elle pas de lutter pour toutes les personnes persécutées au nom de leur opinion ?

Lorsque Amnesty ne prend pas position sur telle ou telle question de droit, elle crée une hiérarchie dans l’esprit des gens, voire donne l’impression que certains droits n’existent pas, ce qui lui a été reproché dans le passé. Mais on ne va pas faire campagne pour le mariage pour tous.

Après la chute de l’URSS en 1991, le monde donnait l’impression d’entrer dans une ère de démocratie et de liberté. L’inverse semble finalement se produire. Comment analysez-vous la critique croissante des droits de l’homme ?

C’est lié au modèle économique. La mondialisation néolibérale s’est traduite par des délocalisations, des pertes de revenus, une plus grande difficulté à trouver des emplois, l’accroissement des disparités, autant de bouleversements qui génèrent énormément d’angoisse. Ce climat pousse les gens à chercher des solutions faciles dans l’ordre et la stabilité. Dans ce genre de situations, ce sont les hommes « forts », les dictateurs, qui sont favorisés. Ils apportent des solutions simplistes à des problèmes complexes, trouvent des boucs émissaires et rejettent tout ce qui est étranger ou est perçu étranger à la culture. Rien de nouveau là aussi. Notons par ailleurs que les populistes comme Donald Trump ne rejettent pas les droits individuels : ils se posent en victimes de ces violations, ce qui est beaucoup plus sophistiqué comme méthode.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, on a beaucoup rogné les libertés…

Il s’agit d’une évolution sur vingt ans qui est extrêmement inquiétante. La lutte contre le terrorisme demande des mesures appropriées, car c’est une menace. Mais les mesures que l’on prend devraient être ponctuelles, proportionnelles, avec une fin progressive. Or, on a fait le contraire : on a créé un cadre d’urgence qui a restreint les libertés (association, expression), puis on l’a institutionnalisé.

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