Impunité en Irak : les crimes de guerre des milices chiites

Milices chiites en Irak © ALI AL-SAADI/AFP/Getty Images
© ALI AL-SAADI/AFP/Getty Images

[10/02/2016]

Le 11 janvier, le groupe armé se désignant sous le nom d'État islamique (EI) a commis un double attentat contre un café tenu par un chiite et très fréquenté par les jeunes du quartier d'Al Asri, à Muqdadiya (province de Diyala),  qui a fait au moins 27 morts parmi la population civile. En représailles de cet attentat, la communauté sunnite de la ville de Muqdadiya et des alentours a été victime d’enlèvements, homicides et incendies d'habitations et d'autres biens.

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AU VU ET AU SU DES AUTORITÉS

Le soir du 11 janvier et dans les jours qui ont suivi, des membres de milices chiites armés se sont livrés à des actes de violence aveugle, enlevant et tuant des hommes sunnites et incendiant et détruisant des mosquées, des boutiques et d'autres biens sunnites dans différents quartiers de Muqdadiya, tels qu'Al Azzi, Al Hurriya, Al Asri, Al Filisteen, Al Askari, Al Souq, Al Moalimeen, Dour al Sifr et Al Ahmar, ainsi que dans le village voisin d'Al Qubba.


Des témoins directs nous ont déclaré  que des enlèvements et des assassinats d'hommes sunnites, ainsi que des destructions de biens appartenant à des membres de la communauté sunnite, avaient eu lieu en plein jour, parfois sous les yeux des forces de l'ordre, qui n'avaient rien fait pour les empêcher ni pour arrêter les assaillants.
Ils ont aussi affirmé avoir vu des membres de milices, au volant de voitures de police, utiliser des haut-parleurs pour appeler les sunnites à quitter la ville. Toujours selon ces témoins, les mots irhal (partez) ou matlub damm (nous voulons du sang/de la vengeance) ont été écrits sur des maisons où vivaient des sunnites.


Des journalistes sunnites qui couvraient les événements de Muqdadiya ont aussi été pris pour cible. Le 12 janvier, Saif Talal et Hassan al Ankabi, respectivement journaliste et caméraman pour la chaîne de télévision Al Sharqiya, ont été sortis de force de leur voiture par des miliciens à un poste de contrôle du quartier d'Abu Sayda, au sud-ouest de Muqdadiya, puis ont été abattus, selon un communiqué de la chaîne. Ils se rendaient à Baquba après avoir accompagné à Muqdadiya le commandant des opérations militaires du Tigre, le général de corps d'armée Mezher al Azzawi.
Un militant irakien, dont nous tairons le nom pour des raisons de sécurité, a déclaré à Amnesty International qu'il avait recensé au moins 15 cas d'hommes sunnites qui avaient été enlevés et tués à la suite du double attentat dans le café, et un cas de destruction totale d'une maison par des miliciens chiites. Selon lui, craignant pour leur vie, plus de 100 familles auraient quitté la ville pour aller se réfugier dans les environs. Nous avons recueilli d'autres témoignages similaires auprès des habitants.

DES TÉMOIGNAGES ACCABLANTS

Parmi ces cas figure celui d'Amer, 22 ans. Son frère explique :

Deux voitures se sont arrêtées devant chez nous tard dans la soirée du 13 janvier. Des hommes armés en tenue de camouflage et cagoulés sont entrés dans la maison et ont poussé ma mère par terre, puis ils ont emmené Amer. Nous ne l'avons pas revu. Le lendemain, un ami de notre famille qui travaille à l'hôpital nous a appelés pour nous dire de venir chercher le corps d'Amer, qui avait été retrouvé dans la rue. Il avait reçu une balle dans l'œil droit et une dans le front. Les miliciens qui sévissent à Muqdadiya sous le nom d'Asaib Ahl Al Haq [une milice chiite] considèrent que tous les sunnites de Muqdadiya sont des Saddamis [des sympathisants de l'ancien président irakien Saddam Hussein], et de nombreux sunnites ont été enlevés dans la rue ou chez eux et tués sur le champ. La première semaine des événements, des miliciens ont fait le tour de la ville dans des voitures équipées de haut-parleurs, demandant aux hommes sunnites de sortir de chez eux. Le 13 janvier plus de 100 hommes ont été emmenés. Personne ne les a revus depuis. »


Karim, 33 ans, père de cinq enfants, a été enlevé devant chez lui. Son frère raconte :

Après l'explosion dans le café, des miliciens sont allés au domicile de sunnites et ont abattu le premier homme qui se présentait à la porte. C'est arrivé à quatre ou cinq reprises dans les environs. Des hommes continuent d'être enlevés et tués. Tout le monde sait qui commet ces crimes, mais les gens ont trop peur pour parler. Nous n'osons plus sortir et nous avons peur qu'ils reviennent nous tuer. »

Des habitants sunnites ont également accusé les milices chiites d'avoir détruit au moins 12 mosquées sunnites dans différents quartiers de Muqdadiya. D'après la chaîne de télévision Al Fallujah, des miliciens ont aussi fait irruption au domicile du prédicateur sunnite de la mosquée du village d'Al Qubba, au sud-ouest de Muqdadiya. Ils ont frappé ses parents et les ont jetés hors de la maison avant d'y mettre le feu.
Des témoins raconte que plus d'une centaine de familles avaient quitté la ville par crainte pour leur vie, tandis que de nombreuses autres n'osaient plus sortir de chez elles.
On reste sans nouvelles de plusieurs dizaines d'hommes sunnites de Muqdadiya et des alentours, et il y a fort à craindre qu'ils aient été tués.

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DEMANDER DES COMPTES

Au lieu de demander des comptes aux milices chiites, les autorités irakiennes ont fermé les yeux sur ce scandaleux déchaînement de violence. Elles n'ont rien fait pour arrêter les attaques de représailles menées par les milices chiites et n'ont, par la suite, ouvert aucune enquête efficace ni traduit quiconque en justice.
Les sunnites de la province de Diyala ou d'ailleurs ne doivent pas être punis collectivement pour les crimes horribles commis par l'EI. Ces attaques de représailles ne font qu'alimenter la violence intercommunautaire et creuser le fossé entre les chiites, les sunnites et les autres communautés religieuses et ethniques.

Le 15 janvier 2016, l'ayatollah Ali al Sistani, membre le plus haut placé du clergé chiite irakien, a condamné les attentats de l'EI et les attaques contre des mosquées sunnites dans la province de Diyala, et a exhorté le gouvernement à contenir les groupes militants, y compris ceux qui œuvrent aux côtés des forces gouvernementales.
Le 17 janvier, le commandement de la police de Diyala a annoncé avoir arrêté sept personnes en lien avec le double attentat du café et a déclaré que Muqdadiya avait été le théâtre d'un « plan malveillant destiné à provoquer des tensions interconfessionnelles et à troubler la stabilité interne ».

Ces homicides délibérés et illégaux, perpétrés par des membres de milices qui, de fait, font maintenant partie des forces gouvernementales, s'apparentent à des exécutions extrajudiciaires, qui sont des crimes au regard du droit international. Par ailleurs, commises dans le cadre du conflit armé irakien, ces exécutions sommaires constituent également des crimes de guerre et de graves violations du droit international humanitaire.
Nous appelons le gouvernement irakien à prendre immédiatement des mesures concrètes pour empêcher de nouvelles attaques contre la communauté sunnite et veiller à ce que les responsables de ces crimes de guerre soient traduits en justice.

LES MILICES CHIITES

Le pouvoir croissant des milices chiites depuis la prise de Mossoul, deuxième ville du pays, par l'EI en juin 2014, et leur intégration aux Unités de mobilisation populaire, a créé une situation de non-droit dans laquelle les miliciens commettent des homicides, des enlèvements et d'autres violences s'apparentant à des crimes de guerre, toujours dans l'impunité la plus totale.

Le fait que les milices chiites continuent de se rendre coupables de crimes de guerre montre bien l'incapacité des autorités irakiennes à prendre des mesures concrètes pour enquêter correctement sur ces actes et en poursuivre les responsables, malgré les preuves accablantes produites par notre organisation et d'autres organisations à propos des exactions commises par ces milices dans diverses provinces du pays. L'impunité dont jouissent les milices a favorisé la perpétration de nouvelles violations graves contre les communautés sunnites et a renforcé l'état de non-droit, en particulier dans les zones reprises à l'EI.


Face aux attaques incessantes contre les sunnites, plusieurs députés sunnites irakiens ont lancé le 25 janvier un appel à la communauté internationale pour qu'elle protège la population sunnite des attaques des Unités de mobilisation populaire dans les provinces de Diyala et de Salah al Din, dont les habitants sont en butte aux représailles pour les crimes commis par l'EI.

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Bien qu'elles aient été reconnues par le Premier ministre Haider al Abadi comme faisant partie des forces de sécurité et qu'elles reçoivent des armes et d'autres formes de soutien de la part de l'État, les Unités de mobilisation populaire continuent d'agir en dehors de tout cadre légal. Un projet de loi sur la Garde nationale, destiné à organiser les forces de l'ordre et à intégrer officiellement les Unités de mobilisation populaire à l'appareil de sécurité, est actuellement bloqué au Parlement.

Indépendamment de l'adoption ou non d'une telle loi, les autorités irakiennes ont l'obligation de prendre immédiatement des mesures concrètes pour maîtriser les milices chiites, mettre un terme aux homicides illégaux, veiller à ce que ces milices respectent le droit international humanitaire, et mettre en place un mécanisme garantissant l'ouverture d'enquêtes indépendantes et impartiales sur leurs violations présumées – qu'elles agissent aux côtés des forces de sécurité ou de façon indépendante – et la comparution en justice des responsables.