Pendant dix-neuf mois, Soazig Dollet a travaillé à l’Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (Ofpra).
Une instance, créée au lendemain de la ratification par la France de la Convention de Genève, qui est devenue le guichet unique de l’asile en France depuis la réforme de 2004.
Témoignage
Sous la pluie ou le soleil, ils font la queue devant l’entrée du 201 rue Carnot à Fontenay-sous-Bois en attendant l’ouverture des portes de l’Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides (Ofpra). Ces hommes et ces femmes, venus seuls ou avec leurs enfants, sont des demandeurs d’asile.
« Bonjour, je voudrais voir la personne portant le numéro X ». Cette phrase a ponctué mon quotidien d’Officier de protection. Une fois en box d’entretien, j’essaie de rassurer le demandeur sur la procédure. La présence d’un traducteur modifie parfois l’échange. Il faut veiller à ce que les questions soient simplement traduites sans interprétation superflue.
L’entretien type commence par l’état civil. Puis on passe aux circonstances et aux raisons du départ . L’entretien peut être plus directif pour tenter de déterminer la nature des persécutions : activité politique, ethnie, religion, nationalité, appartenance à un certain groupe social. Le demandeur doit expliquer en quoi les autorités de son pays d’origine ne l’ont pas protégé, les raisons pour lesquelles il serait menacé en cas de retour. La durée de ces entretiens varie de trente minutes à quatre heures. À la fin, il me faut trancher : oui/non. Il n’y a pas de mais. L’outil : mon intime conviction. Mais parfois, on a beau tirer la Convention de Genève et la loi sur la protection subsidiaire dans tous les sens, il n’y a rien à faire : « ce n’est pas suffisant » doit-on conclure en écrivant une décision de rejet, malgré la souffrance réelle qui ressort de l’entretien.
Récits traumatisants
Chaque Officier de protection a son lot de récits traumatisants qui l’habitent bien après avoir raccompagné le demandeur. Et ce ne sont pas les quelques heures de formation dispensées par l’Office qui peuvent permettre de gérer tout ça ! Après en avoir longtemps nié le besoin la récente décision de la hiérarchie d’appointer un psychologue doit être saluée. La solution à l’époque ? Frapper à la porte des collègues pour évacuer ce trop-plein d’émotion.
J’ai eu la chance de commencer avec un « tuteur » qui aimait son métier. J’ai apprécié la manière dont il recevait les demandeurs : ses sourires rassurants et son écoute attentive favorisaient la parole. Certes, chaque Officier de protection a son « style » pour interviewer les demandeurs mais le manque d’empathie voire de respect peut avoir un effet destructeur réel pour la personne. Une part du travail consiste à faire la différence entre les histoires « vraies » et celles plus arrangées ou inventées. L’extrême difficulté à être régularisé pousse certains à déposer une demande d’asile, alors même qu’ils ont décidé de quitter leur pays pour des raisons économiques.
Ces demandes contribuent à décrédibiliser les autres dossiers, les Officiers de protection finissant par voir dans la figure du demandeur un menteur potentiel. Le regard change et la chasse au fraudeur commence. Les récits sont passés au crible pour qu’aucune zone d’ombre ne subsiste. En cas de doute, on convoque à nouveau. Mon supérieur ne s’est heureusement jamais opposé à une nouvelle convocation d’un demandeur afin d’obtenir des éclaircissements.
Souvent la question m’a été posée de savoir si nous avions des quotas de personnes à accepter ou à rejeter. La réponse est non. Certes, les accords doivent être « bétonnés » parce qu’ils sont examinés de manière plus attentive par la direction de l’Ofpra. Mais la pression sur les Officiers de protection est autre : le renouvellement des contractuels se fait au chiffre. À mon arrivée, celui-ci était fixé à 2,7 décisions par jour. Il a été revu légèrement à la baisse par la suite. Cette pression réelle, notamment en fin de mois, ou à la veille des renouvellements, n’est pas sans conséquence sur la manière dont les dossiers sont traités, mais également sur la manière dont les demandeurs sont perçus : les outils à faire du chiffre.
Le jour où je me suis rendue compte que je voyais les demandeurs plus comme des numéros de dossier que comme des personnes, comme des fraudeurs éventuels que comme des victimes potentielles, je me suis dit qu’il était temps pour moi de partir. J’ai démissionné.
Soazig Dollet