RUBRIQUE "EN PERSPECTIVE"
VICTIME/VICTIMISATION
La victime dans la "mondiaméricanisation".
Au sortir d'une période de violence ou de répression, une société doit faire face à un lourd héritage. Depuis une vingtaine d'années, la justice transitionnelle constitue, l'un des outils permettant de relever le défi du "vivre ensemble". Auteur d'un ouvrage sur la justice pénale internationale, Pierre Hazan analyse les espoirs et les ambiguïtés de cette voie novatrice. Point d'orgue de cette série, le dossier de La Chronique de janvier, sera consacré à la figure de la victime dans ce contexte inédit.
Novembre : La justice transitionnelle (1)
Décembre : La "mondiaméricanisation" (2)
Janvier dossier : Victime/victimisation (3)
Victime/victimisation (3)
Le désir de justice qui se manifeste dans les années 1990 va susciter, non seulement un formidable espoir dans les opinions publiques, mais aussi des effets pervers. C'est une triste ironie. La centralité même accordée désormais à la place de la victime, la multiplication de paroles de contrition, l'octroi de réparations, le développement de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, engendrent un sentiment d'exclusion pour tous ceux qui estiment leur tragédie oubliée, voire niée.
Il n'existe, en effet, nul marché démocratique de la souffrance. Ce sont les intérêts politiques et économiques des gouvernements, la puissance des lobbies et des groupes d'intérêt, le poids des diasporas, l'intérêt des ONG et des médias, qui contribuent à éclairer des crimes de masse, ou au contraire, à les laisser dans la pénombre. Professeur de droit à l'université de San Diego, Roy L. Brooks s'insurge contre ce processus de sélection des victimes. Évoquant successivement les réparations accordées aux Indiens et aux Japonais-Américains, puis le fait que le gouvernement américain a décidé de débloquer, en peu de temps, trois milliards de dollars pour compenser les familles des 3 016 victimes des attentats du 11 septembre 2001 et de construire un mémorial, Brooks juge qu'aux États-Unis, " ce sont seulement les Afro-américains qui sont les laissés-pour-compte de cette sollicitude généralisée. ".
Cette politique des " deux poids, deux mesures " provoque une compétition victimaire, dont la conférence des Nations unies contre le racisme à Durban en 2001 est la manifestation exacerbée. Chaque groupe cherchant à se positionner sur une impossible échelle de l'horreur. Cette concurrence entre " groupes victimes " est la face sombre de l'utopie véhiculée par les développements récents et rapides de la justice transitionnelle. Celle-ci a laissé miroiter une mondialisation des mécanismes " réparateurs ", un horizon égalitaire dans le processus de reconnaissance de la souffrance avec la multiplication des commissions vérité, l'établissement des tribunaux pénaux internationaux, les réparations...
Cette idéologie laisse poindre l'idée que tout crime - aussi ancien soit-il - doit être publiquement reconnu devant un improbable tribunal de l'Histoire, en vue de " purger " ce passé. On le voit aisément : le ressort de cette idéologie est inspirée par un rêve de pureté. Par le dévoilement de " la vérité " sur les crimes, l'acte de contrition et de réparation, les hommes se lavent des " taches morales " que sont les crimes de masse. Eux-mêmes sont transformés par ce processus de purification. Ils " reviennent " au monde. Ce sont des " born again " de l'Histoire. Il y a là une vision rédemptrice de l'humanité : ses tragédies pourraient être " réparées " par la stigmatisation publique du crime, de la faute - oserait-on dire du péché - ouvrant ainsi la voie à la métamorphose possible d'une identité collective, à la refondation nationale, voire à une moralisation de la société internationale.
La politique de la " réconciliation " incarne le projet d'un nouvel homme. Un homme réconcilié avec ce que le monde a produit de pire, y compris dans son propre pays et dont le président sud-africain, Nelson Mandela, représente l'icône. Face au spectacle des déchirures de notre monde, l'idéologie de la réparation se présente comme une tentative d'unification, une politique du lien, charriant l'espoir d'une mondialisation enfin humaine. Il y a là une vision d'un au-delà, un ordre harmonieux parvenant à expulser la violence de l'histoire, en commençant par la domestiquer, la socialiser, la psychologiser et l'encadrer juridiquement.
Cette politique de la réconciliation accomplit le chemin de l'irréparable au pardonnable. Cet idéal de la pureté est le reflet de la montée du religieux dans le monde chrétien, islamique et juif dans l'après-Guerre froide. Un religieux qui " contamine " les formes, le message, le rituel même du politique. La surreprésentation de membres du clergé dans la commission vérité et réconciliation sud-africaine, le fait encore que ses audiences commençaient par des prières, la vision morale du monde dans le combat entre les forces du " Bien " et du " Mal " sont les signes de ce retour du religieux.
Ce processus de sacralisation, mais aussi de sélection des victimes, lié à l'affirmation de la puissance civilisatrice de l'Occident génère en retour de très fortes réactions. Dans les ex-pays colonisés, en particulier au Proche-Orient et en Afrique, ainsi que pour certaines organisations afro-américaines, le sentiment d'injustice est profond.
Pourquoi le monde occidental, celui qui élabore les règles de la communauté internationale, choisit-il de s'excuser pour telle ou telle tragédie survenue des siècles plus tôt, mais reste muet sur d'autres ? Pourquoi son indifférence sur les centaines de millions de gens qui ne mangent pas à leur faim, alors que cette réalité est en partie le produit du fonctionnement inéquitable de l'économie internationale et de l'héritage de la colonisation ? Pourquoi y a-t-il un " Nuremberg " pour les crimes nazis, mais pas pour ceux commis pendant la colonisation et le processus de décolonisation ?
Rappelons, par exemple, que dans le Sud-Ouest africain (l'actuelle Namibie), au début du XXè siècle, les Allemands avaient saisi l'occasion d'un soulèvement pour exterminer 90% des populations herreros, sans que ce massacre n'émeuve les consciences européennes. L'Occident n'a jamais voulu prendre la mesure de la réalité de son oppression, alors qu'il a pillé les ressources de l'Afrique, exploité sa population, bâtissant ainsi sa richesse. Le concept de " crime contre l'humanité " n'a jamais été utilisé dans ce contexte. L'argumentaire, essentiellement juridique, des gouvernements occidentaux pour rejeter les demandes d'excuses et de réparations face aux crimes de la colonisation et de l'esclavage provoque une incompréhension et parfois même une colère dans le monde africain et arabo-islamique.
Cette frustration est aiguisée par le fait que, durant les années 1990, des organisations juives, avec le soutien américain, ont obtenu des réparations pour des victimes spoliées de leurs biens un demi-siècle plus tôt. Face à ce précédent et à l'incapacité des puissances coloniales à prendre en compte " la férocité blanche " dont elles ont fait preuve pendant des siècles, cette différence de traitement pose les germes d'une compétition victimaire dans l'après-Guerre froide. Il y a les victimes reconnues dans l'espace public qui ont droit à des réparations et d'autres qui s'estiment niées au nom d'une injustifiable hiérarchie de l'humanité.
Cette frustration à l'égard du monde occidental est, de surcroît, avivée dans le monde arabo-islamique par le conflit israélo-palestinien. Le soutien militaire, politique et financier que les États-Unis accordent à l'État hébreu associé à la centralité idéologique de la Shoah dans le monde occidental alimentent la perception que ce processus de " réparation " des crimes de l'Histoire est réservé à certains. Les éléments les plus radicaux des sociétés arabo-islamiques se sont empressés de récupérer à leur profit ce " capital " de colère. Le registre de la morale est devenu l'un des enjeux dans la formulation du nouvel ordre international (1). Il est l'un des terrains privilégiés de l'affrontement idéologique qui se joue entre les islamistes radicaux et le monde occidental depuis les attentats du 11 septembre 2001.
Étrange retournement des signes engendré bien involontairement par le succès de la justice transitionnelle et le développement de la justice pénale : cette ingénierie sociale qui devait servir à créer des identités plus " inclusives " participe désormais aussi à des politiques de repli identitaire. De quoi questionner la nature ambiguë de cette tentative de moralisation des mœurs internationales, entre hypocrisie politique et amorce d'une évolution positive.
Pierre Hazan
(1) L'irruption des victimes dans nos sociétés, lire l'entretien avec Denis Salas dans La Chronique 208, mars 2004.