Dans un pays mis sous scellés par une junte inflexible, quelle est la marge de manœuvre d’une ONG de défense des droits humains ? Comment agir ? Sur quels dossiers en priorité ? Les réponses de Mireille Boisson, coordinatrice d’Amnesty France depuis dix ans sur le Myanmar. Entretien
Que fait Amnesty International sur le Myanmar ?
Amnesty International travaille depuis très longtemps sur ce pays qui s’enfonce de plus en plus dans l’isolement, même dans les périodes de catastrophe humanitaire comme en mai 2008, lors du passage ravageur du cyclone Nargis. Inlassablement ses chercheurs ont tenté d’engager le dialogue avec les autorités et d’obtenir l’autorisation d’une mission. De façon surprenante, le Myanmar a accepté la visite de deux missions en janvier puis en décembre 2003. Il est vrai que le sujet n’abordait qu’indirectement la question des prisonniers d’opinion et portait sur la législation et sa mise en œuvre. Actuellement neuf groupes d’Amnesty France travaillent sur sept cas de prisonniers d’opinion alors que dans le passé, il y eut jusqu’à trente-cinq cas suivis.
Début 2007, une campagne a été menée sur des groupes de prisonniers. En 2008, une autre qui portait sur les « crimes contre l’humanité dans l’est du Myanmar » a été adressée aux autorités militaires régionales, puis aux gouvernements de Chine et de l’Inde et enfin aux états membres de l’Association of southeast asian nations (Asean) pour leur demander de cesser les ventes d’armes au Myanmar. Amnesty a également organisé ou participé à de nombreuses manifestations au moment de la « révolution safran » en septembre 2007, puis lors de la nouvelle condamnation d’Aung San Suu Kyi en août/septembre 2009. Par ailleurs, elle s’efforce de maintenir ce pays dans l’œil des médias et des parlementaires français et européens.
Les leviers les plus efficaces restent probablement les pays membres de l’Asean qui avaient réussi à convaincre le gouvernement birman de renoncer à la présidence tournante de cette instance régionale et qui sont aussi ses principaux partenaires commerciaux. À noter également, le rôle de l’Organisation internationale du travail (OIT), seule institution internationale à disposer d’un représentant permanent à Rangoon. En revanche, le Conseil de sécurité de l’Onu ne parvient pas à adopter de résolution en raison de l’opposition de la Russie et de la Chine alors que cette dernière pourrait avoir de l’influence sur la junte.
Comment enquête Amnesty ?
Amnesty est la seule ONG qui ait obtenu une mission officielle dans ce pays en 2003. L’équipe de recherche avait même pu rencontrer U Win Tin, le célèbre journaliste dissident membre du bureau de la LND, mais jamais le général Than Shwe, ni même le Premier ministre. La junte s’est cependant félicitée publiquement de la visite d’Amnesty, la jugeant fructueuse, mais quelques heures plus tard, alors que l’équipe amnestienne tenait sa propre conférence de presse à Bangkok, la junte a fait arrêter six militants pacifiques de l’opposition démocratique. Heureusement, Amnesty dispose de sources fiables en exil comme l’AAPP (Association d’aide aux prisonniers politiques) à Mae Sot en Thaïlande, le journal Irrawaddy dans la même ville, fondé par d’anciens prisonniers politiques et la radio exilée en Norvège Democratic Voice of Burma (DVB) qui diffuse au Myanmar. Il faut saluer l’ingéniosité, l’expertise technologique et aussi le courage des nombreux opposants qui prennent de grands risques pour informer ces médias.
Combien y-a-t-il de prisonniers d’opinion au Myanmar ?
On compte environ 2 170 prisonniers politiques actuellement au Myanmar. Amnesty considère qu’il s’agit très majoritairement de prisonniers d’opinion, car l’opposition a toujours été pacifique, les prisonniers ne bénéficient jamais de procès équitable et sont condamnés en vertu de lois iniques. Il n’est pas possible de faire une recherche sur chaque cas dans ce pays, mais Amnesty demande systématiquement leur libération au vu des procès à huis clos, sans droit à la défense. C’est un peu une exception à ses principes mais elle est justifiée par la situation d’isolement extrême.
Que faut-il attendre des sanctions internationales ?
L’Union européenne comme les États-Unis et d’autres pays ont pris des sanctions ciblées contre les membres de l’armée qui gouvernent le pays et leurs proches (interdiction de visa, gel des avoirs). Elles s’ajoutent à des sanctions commerciales et un embargo sur les ventes d’armes. L’ensemble paraît cependant assez inefficace jusqu’à présent, ce qui conduit les Américains à réfléchir à une nouvelle approche politique (sans lever les sanctions pour le moment). Ces sanctions donnent peu de résultats dans la mesure où les partenaires commerciaux sont les voisins : Chine, Thaïlande, Inde, en concurrence pour exploiter le pétrole et le gaz récemment découverts dans le Golfe du Bengale et qu’ils pratiquent un commerce licite et illicite (en particulier de teck et d’autres bois, de pierres précieuses et de jade). Le boycott commercial des États-Unis et de l’Union européenne a entraîné la fermeture de nombreuses usines, dans le domaine de l’habillement, usines réinstallées à la frontière côté thaïlandais avec des travailleurs migrants dans des situations économiques désastreuses.
Amnesty applique une règle générale : en cas de sanctions économiques, elle demande que les droits à la subsistance de la population civile soient respectés, mais la junte ne s’en soucie guère et met de nombreux obstacles aux quelques ONG humanitaires autorisées à travailler dans le pays. En revanche, elle demande un embargo sur les armes (non respecté par la Chine et par l’Inde).
Quelle est la position d’Amnesty International sur le dossier Total au Myanmar ?
Des ONG dont Info-Birmanie, Earth Rights International et UK Burma ainsi que des ouvriers birmans accusent la firme Total d’avoir pratiqué le travail forcé ou d’en avoir bénéficié au moment de la construction du gazoduc de Yadana. Total est aussi accusé d’avoir causé des déplacements de population, en particulier des membres de l’ethnie karen, accompagnés d’autres violations des droits humains. Maintenant que le gazoduc fonctionne, Total est aussi accusé d’être le principal soutien de la junte à travers les royalties que l’entreprise verse pour l’exploitation du gaz. Amnesty International n’a jamais pu constater ces allégations par elle-même et ne se prononce donc pas. Mais via la commission « Acteurs économiques », elle a toujours entretenu le dialogue avec l’entreprise pétrolière sur le Myanmar comme sur d’autres pays où Total opère. Il est bien évident que Total ne peut décider à la place du gouvernement de la meilleure façon d’utiliser l’argent versé au budget de l’état birman. Reste une certitude : la junte n’utilise pas ses revenus dans l’intérêt de sa population !
Récemment Total a répondu point par point au rapport de Earth Rights International, ce qui montre que l’entreprise ne refuse pas le dialogue, même avec ses accusateurs les plus virulents.
Mireille Boisson
Coordinatrice Myanmar à Amnesty International France